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    Théâtre - La nuit est un ventre

    5 février 2009 |Sylvie Nicolas | Théâtre
    Québec — Je voudrais me déposer la tête, c'est d'abord un récit de Jonathan Harnois, publié chez Sémaphore en 2005. Une prose poétique, sensible et nerveuse. Une voix fracturée, celle de Ludovic, 20 ans, qui donne à entendre les derniers instants de vie, les derniers tremblements et les derniers silences qui précèdent un suicide non annoncé: celui de Félix, son ami.

    Sur scène, les mots de Harnois prennent forme et la voix de Ludovic se multiplie par trois. Trois visages, trois statures, trois souffles, ceux de Christian Baril, Étienne Pilon et François T. Poirier, dissociés comme le sont le coeur, le corps et l'esprit quand la mort prend le pas sur la vie. La mise en scène de Claude Poissant évite le piège du drame existentiel et opte pour l'acte théâtral dans son sens le plus noble, celui du rituel qui emprunte à la tragédie, délesté de tout artifice, celui du temps fragmenté, dépossédé, celui qui rejoint cette vision qu'a Peter Brook du théâtre sacré (Holy Theatre).

    Qu'il s'agisse des premiers instants de la pièce qui nous gardent dans un noir prolongé pour permettre aux voix des acteurs de traverser la nuit dans un premier récitatif, des éclairages d'Erwann Bernard qui effleurent les corps et ciblent l'âme, de l'environnement sonore habilement conçu (martèlement métallique, balayage furtif d'ondes radio ou télé, musique de Nicolas Basque, voix hors champ de Ludovic ou celle, graduellement voilée, de Félix), des «inserts» vidéo de Stefan Miljevic, du mouvement des corps dans l'espace, tout procède d'une même partition, d'une seule et même chorégraphie.

    L'Andelle discrète et sobre de Sylvie de Morais Nogueira ne saurait être passée sous silence, ne serait-ce que pour cette scène touchante où elle tient Ludo par la main et chantonne doucement, une scène qui n'est pas sans évoquer la désarmante simplicité des Fando et Lis d'Arrabal devant la mort. L'espace scénique, conçu par Romain Fabre, est ingénieux, avec son plan incliné en bois flottant qui permet l'évocation de tous les lieux: le mur d'une usine, la route, le quai, et sa porte enchâssée qui se relève, s'ouvre, se referme sur la chambre de Ludovic et la résidence d'Andelle pour finalement livrer le passage à la mère de Félix qu'incarne Chantal Baril. L'arrivée de la comédienne marque une rupture de ton, les mots se perdent, l'interprétation se fait fuyante, le corps ne sait plus trouver le chemin, mais il y a là quelque chose qui rappelle la perte de soi. «La nuit est un ventre», dit Ludovic. La beauté de cette pièce en est un aussi. C'est un ventre qui porte les silences cassés, les nuits qui sont les nôtres, l'instant suspendu du coeur, du corps et de l'esprit. Un ventre qui continue de vibrer.

    Collaboratrice du Devoir

    ***

    Je voudrais me déposer la tête

    Texte de Jonathan Harnois mis en scène par Claude Poissant. Une production du PàP en tournée présentée au Périscope jusqu'au 21 février.












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