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Théâtre - Petites misères de l'Occident

Sophie Pouliot   26 février 2003  Théâtre
Le sujet n'est pas nouveau. La dérive émotionnelle des jeunes Occidentaux qui sont censés «tout avoir» mais qui ne savent pourtant pas quoi faire de tout ce qu'ils ont a déjà été mise en mots et en images à maintes reprises. Le texte d'Eric Bogosian, auteur de Sex, Drugs and Rock'n'Roll ainsi que de Talk Radio, est aussi prévisible que ses personnages sont convenus. Néanmoins, le spectateur se laissera prendre par ce portrait de jeunes délinquants, fort habilement traduit, mis en scène et interprété par une bande de jeunes artistes doués.

Stephy revient en ville. Vedette de la chanson, il est le seul à être sorti du groupe de paumés dont il faisait partie, le seul qui possède une véritable — et enviable — carrière. Ce retour jette un froid parmi ses anciens camarades de beuverie qui, du coup, doivent affronter la vacuité de leur propre existence.

Malgré leur caractère unidimensionnel, les personnages d'Urbanités (SubUrbia en anglais) possèdent une bonne part de réalisme. Il y a Costa, le propriétaire grec d'un dépanneur, qui étudie en ingénierie et méprise ces jeunes malappris qui ne savent pas profiter des possibilités qui leur sont offertes; Marco, le bouffon à l'insouciance heureuse, dont les plus grands bonheurs sont la pizza, la bière, le sexe et la drogue; Seb, qui passe son temps à théoriser la vie de façon à ne pas l'affronter véritablement; enfin, Nic, l'ancien militaire amer qui tente désespérément de s'élever au-dessus des autres à grands coups de cynisme. Il aurait été facile de verser dans la caricature avec un tel canevas. Pourtant, la distribution campe avec beaucoup d'humanité les personnages d'Urbanités.

Certaines scènes sont même profondément troublantes, par exemple celle où Nic et Costa se bagarrent. La violence, la frustration, la haine sont palpables. Cette vérité est due au talent des interprètes, bien sûr, mais aussi à celui de Marc Thibaudeau, dont il s'agit de la première mise en scène. Notons de plus que la scénographe Julie Deslauriers a su tirer le maximum de l'espace mis à sa disposition. Un conteneur installé contre le mur de brique, des barreaux dans une fenêtre éclairée représentant celle du dépanneur, des canettes de bière vides et quelques bâtons de hockey situent l'action de façon crédible. C'est un lieu mal famé, empreint d'une violence latente, comme ceux que les piétons de bonne famille évitent sagement, surtout le soir, de peur de voir ou d'entendre des choses qu'il est plus aisé d'ignorer.

«Je suis allé, moi, au Tiers-Monde: ça sent comme si quelqu'un s'était torché le cul et avait fait un pays avec le papier.» C'est au rythme de propos délibérément choquants, où les femmes sont réduites à n'être que des «plottes», les immigrants, des «importés», et ainsi de suite, que se déroule l'action d'Urbanités. «Nous nous déchargeons de toute responsabilité quand [sic] à l'atteinte possible de centres émotifs ou de systèmes de valeurs», peut-on lire dans le programme distribué à l'entrée. Un langage d'une telle vulgarité ne vise-t-il qu'à choquer pour mieux séduire le public? Peut-on parler de racolage? Au contraire, il suffit de tendre l'oreille pour entendre de tels propos tenus par les gens que l'on croise sur la rue. Ce langage est réaliste; c'est d'ailleurs ce qui explique l'inconfort qu'il suscite chez le spectateur. Pourtant, il s'est trouvé un regroupement, l'Office de la protection des immigrants de Montréal, pour condamner la production et sommer ses organisateurs de mettre fin aux représentations. D'où le détecteur de métal à l'entrée du minuscule Espace Geordie. Sans commentaire. Reste que les jeunes artistes du Théâtre Urbain ont sans doute choisi cette pièce entre autres dans l'optique de dénoncer l'intolérance, et leur travail mérite d'être vu.






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