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Théâtre - Encore quatre ans, puis...

Wajdi Mouawad propose une saison et un plan audacieux au Théâtre français du CNA; après...

30 avril 2008  Théâtre
Photo: Mathieu Girard
Wajdi Mouawad
Photo: Mathieu Girard Wajdi Mouawad
Ottawa — Aussi fragile et provocateur que d'habitude, aussi intense et chaleureux dans le choix judicieux du moindre mot, Wajdi Mouawad recevait la presse montréalaise en début de semaine dans son nouvel antre déguisé en pied-à-terre occasionnel pour les quatre prochaines années. Le comédien, metteur en scène, dramaturge, citoyen du monde désormais domicilié à Toulouse et tout nouveau directeur artistique du Théâtre français tire des plans jusqu'à 2012. Il a des projets imposants, audacieux comme il va se soi avec lui, colossaux même.

Un exemple? Il veut mettre en scène les sept tragédies de Sophocle d'ici la fin de son mandat. Et il y en a d'autres, dont celui de donner en continu, sur plus de 12 heures, le cycle complet du quatuor amorcé avec Littoral (Incendies, Forêts et Ciel, à venir encore). Après, surprise, il ne voit plus rien: fini le théâtre... Après son mandat au Théâtre français, Wajdi Mouawad a la ferme intention de passer à autre chose!

Mais ce n'est évidemment pas pour nous parler d'abord de cela qu'il nous recevait dans un petit salon de l'imposant Centre national des arts tout juste avant d'annoncer aux médias de la capitale canadienne ses priorités pour les quatre prochaines années...

De Wajdi à Mouawad

Cette première saison comme directeur artistique du Théâtre français, Mouawad l'a voulue toute inscrite en une phrase simple, provocante: «Nous sommes en guerre». Évidemment, une telle phrase reproduite sur d'immenses affiches, à quelques pas du parlement fédéral où l'on discute toujours de la pertinence de la guerre que le Canada mène en Afghanistan, cela n'a pas le même impact que si on l'affichait, par exemple, sur l'avenue des Pins, à Montréal. Mouawad en est conscient. Il en a discuté longuement avec son équipe, prête comme lui à faire le débat, à mener le combat. En guerre, donc.

Parce que Mouawad fait du théâtre qui le remet chaque fois en question, lui, qu'il s'en sent grandi (et nous aussi!) et que c'est ce qu'il nous souhaite de tout coeur, amen. Bien sûr, on arrondit un peu les coins, mais c'est bien ce qu'il a dit en substance. Il veut proposer des pièces qui, chacune, jette le monde par terre tout en laissant le soin aux spectateurs de remettre les morceaux du puzzle à la place qui leur convient. Du théâtre qui ne divertit pas d'abord, qui désarçonne plutôt, «qui donne peur». En guerre, on disait.

Ça va s'amorcer avec un spectacle présenté quatre fois, Manifeste, qui tournera autour de «vieux» manifestes importants, comme celui du Parti communiste ou de Refus global puis, pour de bon, avec Seuls, ce solo que personne n'attendait et que Wajdi Mouawad vient de créer en France, une sorte de mise à nu dans laquelle il joue, seul, évidemment. Il montrera «la chose» à Avignon, cet été, avant de lui faire traverser les grandes eaux au début de la prochaine saison — on sait déjà que l'on pourra voir Seuls au Théâtre d'Aujourd'hui, à Montréal, ouf. Ouf, parce que ce ne sera pas toujours le cas. Mouawad, par exemple, amorce 2009 en invitant le brillant metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski (on l'avait rencontré au FTA il y a quelques années) à monter Krum, de l'auteur israélien Hanokh Levin, une production qui a laissé Mouawad pantois et qu'il a décidé de faire connaître à Ottawa. Ce n'est d'ailleurs que là que l'on pourra voir cette production donnée en polonais avec sous-titres français et anglais, une expérience que le nouveau directeur a l'intention de répéter chaque année.

Étrangement, la première saison se terminera avec une autre exclusivité nord-américaine: Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face, un tout nouveau texte du jeune dramaturge Wajdi Mouawad qui sera mis en scène par Dominique Pitoiset, du Théâtre national de Bordeaux. La pièce raconte la fondation de la Thèbes antique et revient sur la suite d'événements racontés par Sophocle, Euripide ou Eschyle dans les grandes tragédies classiques; c'est tout ce que l'on en connaît encore, sinon les précisions géographiques et historico-mythologiques apportées par l'auteur.

Entre ces deux blocs Mouawad, des coproductions et des codiffusions de spectacles créés à Montréal et à Québec. Des spectacles percutants qui ont déjà laissé derrière eux quelques cicatrices et de tout nouveaux que l'on présuppose farcis de bleus à l'âme: le Cyrano de Marie Gignac, Au moment de sa disparition de Jean-Frédéric Messier, un classique du Théâtre le Clou proposé en saison régulière et le Je voudrais me déposer la tête de Jonathan Harnois mis en scène par Poissant. Rajoutez à cela le Oh les beaux jours de Beckett, qui sera mis en scène par Brassard à l'Espace Go — avec Andrée Lachapelle en Winny! —, Le Dragon bleu de Robert Lepage et Marie Michaud et le prochain Marie Brassard, L'Invisible.

Vibrer

Wajdi Mouawad est donc à Ottawa.

Mais jamais pour très longtemps; «une semaine tous les deux mois», dira-t-il. Le reste du temps, comme un chef d'orchestre invité, il va jouer ou travailler — chez lui c'est un peu pareil — quelque part. Il est artiste associé à Chambéry: il sera «aidé» pour chacune de ses trois prochaines créations à hauteur de 100 000 euros. S'il habite Toulouse, c'est pour des raisons personnelles, puisqu'il travaille désormais partout en France et ailleurs, posant ses valises pour quelque temps à Nantes, en Savoie, à Bordeaux, à Montréal encore, à l'hôtel, souvent, toujours complètement là, ailleurs, concentré. Ottawa vient de s'ajouter à la liste. Intense, disons. Pas étonnant que le personnage soit si «vibrant»...

Il s'est donc entouré d'une solide équipe de direction qui «assure la maintenance». Et d'un complice de vieille date, Benoît Vermeulen, qu'il a engagé comme programmateur enfance-jeunesse afin de développer le secteur. Sa saison à lui est un mélange de classiques (Petit monstre, Le Porteur, Lettre d'amour de 0 à 10 du Théâtre de l'Artifice de Dijon) et de créations (Garde-robe de Joël da Silva, Une histoire pour Édouard de Lise Vaillancourt aux Confettis et Baobab d'Hélène Ducharme) qui laisse fort bien augurer.

Mouawad travaillera aussi (virtuellement comme physiquement) avec des auteurs associés de «l'espace francophone du Canada», il a la ferme intention de rencontrer le public à chacun de ses passages et poursuit l'initiative de Denis Marleau avec les classes de maître du Laboratoire, qui sera dirigé cette année par Suzanne Lebeau. Mais il tient surtout à souligner qu'il n'a pas à réinventer le bouton à quatre trous parce qu'il hérite de tout le travail accompli par Denis Marleau au cours des sept dernières années: «C'est grâce au travail qu'a fait Denis que l'on peut travailler comme on le fait. Il a vraiment développé chez les spectateurs le goût d'une programmation exigeante.»

Quant à lui, il est là pour fournir les idées, les lignes directrices, ne faire aucune concession: pour faire des vagues, pas la vague. En guerre («Tout véritable geste artistique est politique»). Et il associe le nom du Théâtre français du CNA à tout ce qu'il fait. Il jouera d'ailleurs un peu le même rôle à Avignon, en 2009, dont il sera l'artiste associé et où il s'amènera, au moins, avec Ciel.

Après, c'est la ligne droite qui monte jusqu'à 2012. Sophocle en vue, puis rien. Difficile à croire. Pourquoi? «Parce que. Parce que ce sera probablement la fin du théâtre pour moi. Ne plus jouer, ne plus mettre en scène. Écrire, oui. Un roman, un essai, une pièce, je ne sais pas, mais je vais sans doute écrire, oui.» Et il vous dit cela comme s'il vous annonçait qu'il allait se faire couper les cheveux...
 
 
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  • Réjean Laflamme
    Inscrit
    mercredi 30 avril 2008 13h17
    Superbe programmation
    Comme résidant de Gatineau, je suis extrêmement fier que nous puissions compter sur un Directeur artistique de la trempe de Wajdi Mouawad au CNA. Surtout après le passage de Denis Marleau qui nous a fait souffrir au cours des sept dernières années. Après avoir connu les Robert Lepage et André Brassard, quelle descente aux enfers nous avons connu. Contrairement à ce que dit M. Mouawad, ce n'est pas du théâtre exigeant que nous avons connu mais du théâtre. hermétique, pour moi il y a une différence très importante. Mais assez parlé du passé, profitons des quatre prochaines années et que les gens de Montréal pour une fois se déplacent pour venir voir les exclusivités nord-américaines mis en place par M. Mouawad au CNA. Vive le théâtre exigeant, qui nous désarconne et nous fait réfléchir.

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