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Théâtre jeunes publics - Cendrillon sans citrouille

Méli'môme propose un opéra comique perdu (et retrouvé) aux enfants de huit ans et plus

5 avril 2008  Théâtre
Reims — Le temps est plutôt frais ici; il ne faut jamais oublier sa petite laine pour passer d'une salle à l'autre à travers la ville. Pourtant, le niveau d'intensité ne dérougit pas au festival: nous en sommes presque à la fin, mais l'audace de la programmation de cette dix-neuvième édition de Méli'môme continue d'étonner un peu tout le monde...

Avant de discuter un peu plus longuement avec le metteur en scène Christian Duchange (Lettres d'amour, Crasse tignasse, L'Ogrelet... ), qui s'est associé à l'ensemble de musique baroque Les Monts du Reuil pour proposer rien de moins qu'un opéra aux enfants, revoyons d'abord ce qui s'est passé depuis que nous nous sommes parlé la dernière fois.

Pas un mot...

En début de semaine, j'ai d'abord vu la nouvelle production de La Boîte noire d'André Parisot, que nous avons déjà eu l'occasion de croiser à plusieurs reprises ici et au festival de Questembert, en Bretagne. Toujours accompagné de sa fidèle complice Françoise Jimenez, Parisot présente dans Des petits bruits un théâtre d'objets pour les enfants de trois ans qui prend la forme d'une sorte de mise en situation des frayeurs ordinaires des tout-petits. Même si le travail ne révolutionne pas le genre, ses envolées souvent surréalistes et la profusion des objets fabriqués par Parisot ont provoqué, dès la sortie de la représentation, des discussions qui semblaient vives entre les enfants et les éducateurs qui les accompagnaient. C'est plutôt le lendemain matin, au Cirque, que j'ai vu quelque chose de tout à fait inhabituel...

Passage, de la compagnie Porte Voix, est le troisième volet d'un triptyque dont on verra les deux premières parties au festival Petits bonheurs en mai; on en reparlera à ce moment-là. Le spectacle s'adresse aux bébés de 12 mois ou plus. Lorsque je l'ai vu l'autre matin, la salle accueillait plutôt des enfants de la maternelle, des «grands» de deux ans, ce qui explique d'une certaine façon ce qui s'est passé par la suite... Visuellement, déjà, la production étonne: les petits s'installent autour d'une grande pyramide blanche posée là, tout au centre. On y devine des ombres floues et bientôt il s'en échappera des sons et des voix étranges. Deux personnages se manifesteront ensuite, baignés dans une lumière chaude; ils parlent entre eux une langue qui n'en est pas une, harmonieuse, musicale. Ils dansent, ils chantent, ils jouent et s'amusent à transformer tout ce qu'ils touchent en instrument de musique... et lentement, après quelques montées et redescentes intenses, ils s'éclipseront. C'est tout. Ce qu'il y avait de magique, c'est que, une fois les applaudissements et les rappels terminés, une fois les lumières de la salle rallumées, les enfants n'ont pas bougé. Pas un mot. Pas un geste. Durant presque cinq minutes, montre en main. Comme s'ils en redemandaient. Ou encore comme s'ils attendaient le retour de ce qu'ils avaient laissé partir avec les deux personnages... Étonnant. Très, même.

Mais l'air de rien, nous voilà déjà, après quelques spectacles, disons-le, plus au ras des pâquerettes, en fin d'après-midi, mercredi. Et comme la danse pour les tout-petits occupe décidément beaucoup de place au festival — Zig Zag et Journal intime sont pour moi deux grandes révélations, comme je l'expliquais mardi dernier en chronique —, j'ai «poussé ma luck», comme on dit dans les îles anglo-normandes, et je me suis rendu au bout du monde, à Betheny, une banlieue industrielle de Reims, pour voir un autre spectacle de danse, Poussière d'étoile, proposé celui-là aux enfants de six ans et plus. Bon...

Pas de chemin de Damas ici ou de quelconque révélation, mais des choses intéressantes néanmoins. Comme la scéno qui plongeait les enfants dans un univers de science-fiction à la Moebius; comme l'éclairage aussi, très accentué, qui venait découper le plateau vide de façon vraiment créative, et la musique, très techno-futuriste, dont le volume nous déchirait malheureusement les tympans. C'est la danse, en fait, qui décevait; les danseuses sont habiles, généreuses, mais la chorégraphie va dans tous les sens sans s'appuyer sur une ligne directrice solide. Triste, parce qu'on sent l'effort investi...

Et puis en soirée, au Grand Théâtre de Reims, à quelques pas de la cathédrale, c'était la première de Cendrillon.

La griffe

Les opéras pour enfants ne courent pas les rues. On a bien assisté à quelques tentatives, peu concluantes, à Coups de théâtre par exemple, mais le genre n'a jusqu'ici rien amené de consistant ni de production marquante à se mettre sous la dent. Voici la première.

Pourtant, Cendrillon, c'est dès le départ une histoire compliquée. C'est en fait un «opéra comique avec vaudevilles» de Jean-Louis Laruette, joué une seule fois en 1762 et perdu depuis. Ce sont les musiciennes de l'ensemble baroque Les Monts du Reuil qui l'ont retrouvé alors qu'elles cherchaient des partitions à la bibliothèque de l'Arsenal à Paris puis qui l'ont proposé à Christian Duchange. La forme même de la chose est assez particulière, car (sans faire mon Cristofus) «elle mêle des airs célèbres d'opéras parodiés à des chants populaires», nous apprend le programme. La partition de Laruette compte pour 20 minutes de musique «neuve» auxquelles s'ajoutent des parodies «sur l'air de... »: au total, en comptant les trois pièces de l'ouverture et les répliques parlées, le spectacle offert aux enfants dès huit ans fait un peu plus d'une heure.

Comment c'est?

Très réussi.

J'ai eu beaucoup de difficulté avec les 10 ou 15 premières minutes du spectacle, mais c'est parce que je n'arrive pas à faire abstraction des trop lourdes conventions de l'opéra qui collent encore au spectacle. La musique est magnifique: l'ensemble Les Monts du Reuil la joue comme si c'était la sienne. Les voix sont impressionnantes aussi, surtout dans une telle salle conçue pour porter la voix partout. Mais n'empêche que je n'ai commencé à goûter la chose que lorsque j'ai pu y sentir la griffe de Christian Duchange, que j'ai pu apprécier la façon dont il a cousu ensemble les morceaux de ce brillant patchwork.

Pas évident en effet, pour un metteur en scène de théâtre, de travailler autant avec des comédiens qu'avec des musiciennes classiques et des chanteurs d'opéra; tous ces gens ne bougent pas de la même façon, n'habitent pas la scène de la même manière. Et puis il y a aussi que cette version de Cendrillon est très particulière. Comme elle n'a rien de Walt Disney, comme il n'y a pas de citrouille ou de petites souris transformées en équipage et que tout débute après les fameux douze coups de minuit, il faut que les enfants saisissent ce qui se passe.

C'est pourquoi Duchange a découpé le plateau en jouant la carte de la simplicité: rouge, blanc, sans accessoire. Qu'il a fait appel à un vidéaste (Stefan Castang) aussi et que ses comédiens (Sébastien Chabanne, Laure Seguette et Frédérique Moreau de Bellaing) ont suivi des cours de chant. Il a aussi convaincu les musiciennes de couper ou d'accélérer certains passages pour faire disparaître les temps morts où tout le monde sur scène écoute la musique. Et le résultat est probant: Cendrillon est un spectacle réussi, un succès du niveau des productions auxquelles L'Artifice nous a habitué au cours des années.

Même qu'on se prend à rêver de voir la production traverser les grandes eaux...
 
 
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