Troublant état des lieux
La Licorne propose un spectacle sur la détérioration, oui, oui, des liens entre les gens
12 janvier 2008
Théâtre
Photo : Pascal Ratthé
Catherine-Anne Toupin et Frédéric Blanchette devant le décor d’À présent, qui prend l’affiche à La Licorne.
Il y a des gens comme ça qui vous donnent l'impression de vivre des journées de 32 heures. Catherine-Anne Toupin et Frédéric Blanchette font partie de cette catégorie. Voyez par vous-même...
Avec François Létourneau, ils fondent le Théâtre Ni plus ni moins dès leur sortie du Conservatoire en 1999; ils jouent tous les deux au théâtre, Toupin même à la télé et au cinéma; Blanchette traduit Mamet et Pinter et signe des mises en scène régulièrement un peu partout, dont ce À présent qui prend l'affiche de La Licorne... et qui est déjà le deuxième texte pour la scène de Catherine-Anne Toupin (après L'Envie).
À présent, il faut le souligner, s'est d'ailleurs vu remettre le prix spécial du jury Françoise-Berd de la Fondation Gratien Gélinas en 2006 et fut présenté en lecture publique lors de la Semaine de la dramaturgie. Pas en reste, Blanchette, qui s'est d'abord imposé avec la mise en scène de Cheech ou Les hommes de Chrysler sont en ville (de Létourneau), fignole lui aussi un deuxième texte pour le théâtre après Le Périmètre (pour lequel il a reçu un Masque du texte original) tout en montant une production au Rideau vert (Les Grandes Occasions) dans quelques semaines à peine.
Un café avec ça...
Au-delà du couple
À une semaine de la première, ils sont là tous les deux, à peine fébriles, comme s'ils avaient fait cela toute leur vie, dans la grande salle de répétition à l'étage de La Licorne. Entre quelques bouteilles d'eau plate, la conversation s'amorce sur une question un peu cliché sur «le couple», puisque mon souvenir continue à les associer tous deux à des productions sur ce thème...
D'entrée de jeu, ils s'offusquent presque; chacun d'eux précisera à sa façon qu'À présent n'aborde pas la question du couple comme ils l'ont souvent fait ensemble. Et que l'on ne trouvera pas ici une «étude du couple contemporain». «Le couple est ici un prétexte, tranche gentiment Blanchette. Une sorte de moteur pour aborder la question beaucoup plus large de l'identité.» D'accord.
L'auteure ajoutera, elle, que le couple de la pièce est rapidement confronté à une sorte de famille dysfonctionnelle particulièrement étrange formée du père, de la mère et du fils de 35 ans... et que c'est la rencontre de ces cinq êtres et de leurs besoins primaires qui est au centre de l'action. «La cellule familiale explose; le couple éclate, les conventions éclatent à la suite de cette rencontre... En poussant encore plus, on peut dire aussi que c'est une pièce sur la solitude. Sur des gens isolés, mal ancrés dans la réalité, qui deviennent en fait des proies consentant à toutes les manipulations... Cela nous amène ailleurs, nous fait en quelque sorte déboucher sur un monde autre où tout le monde utilise tout le monde et où seuls comptent les besoins de chacun... »
Ailleurs
Brrrr; voilà qui me rappelle je ne sais trop quoi de pas particulièrement réjouissant... Presque silence. Et puis Frédéric Blanchette poursuit en disant qu'À présent est aussi une pièce sur «la fonction des gens dans nos vies».
«Dans la vraie vie, les gens remplissent une fonction les uns par rapport aux autres: parent, enfant, conjoint, pourvoyeur, responsable de ceci ou de cela... Ici, cela devient interchangeable. Le profond malaise engendré par la rencontre des cinq personnages ouvre rapidement sur l'ambiguïté et sur le mal-être... Et comme les attaches émotives sont faibles — le couple vient de passer un moment difficile, par exemple —, le cadre des relations habituelles va éclater. Chacun en vient à chercher d'abord à satisfaire ses besoins à lui en ne se préoccupant plus des conséquences auprès des autres.»
Catherine-Anne Toupin enchaîne là-dessus en précisant que les personnages sont aspirés malgré eux dans cette dynamique, qu'ils n'y peuvent rien et qu'en se soumettant avec fatalisme à cette nouvelle façon de faire, ils embarquent dans un train qui va s'écraser contre un mur en détruisant tout ce qui l'entoure... «Et pourtant, dit-elle en souriant, c'est très drôle! Mais c'est un humour jaune; comme quand on rit jaune. Le malaise profond et la maladresse des personnages créent en même temps une forte tension dramatique et des situations irrésistiblement drôles... » En enfilant un deuxième bizarre de sourire, elle dira aussi qu'elle aime bien «explorer, aller ailleurs. À côté ou plus loin, je ne sais pas. Mais en me permettant d'accéder aux parties insondables de nos inconscients. Parce que c'est là, je pense, que l'on peut toucher à quelque chose d'encore plus humain».
À côté de sa complice, Blanchette acquiesce: visiblement, ces deux-là se comprennent à demi-mots. Voilà qu'il souligne aussi qu'il y a «56 manières» de monter la pièce et que l'équipe a dû faire des choix à travers toutes ces lectures possibles. «On s'est construit ce qu'on appelle une "back-story" [trame de fond?], mais sur scène, plein de trucs ne seront pas expliqués. Parce qu'on pense qu'il faut laisser faire un bout de chemin au spectateur, qu'il fasse lui-même les liens qu'il juge importants.» Sachez-le!
Bon. Pour donner corps à cette «folie», La Manufacture a mis le paquet sur sa deuxième création de l'année en faisant appel à une équipe de concepteurs chevronnés et à des comédiens absolument extraordinaires: Monique Miller, François Tassé, David Savard, Éric Bernier... et Carole-Anne Toupin. Et je vous fais part d'une petite intuition, comme ça: aussi bien se réserver une plage «longue discussion» après le spectacle...
***
À présent
Texte de Catherine-Anne Toupin mis en scène par Frédéric Blanchette. Une production de La Manufacture, présentée à La Licorne jusqu'au 23 février.
Rens.: 514 523-2246.
Avec François Létourneau, ils fondent le Théâtre Ni plus ni moins dès leur sortie du Conservatoire en 1999; ils jouent tous les deux au théâtre, Toupin même à la télé et au cinéma; Blanchette traduit Mamet et Pinter et signe des mises en scène régulièrement un peu partout, dont ce À présent qui prend l'affiche de La Licorne... et qui est déjà le deuxième texte pour la scène de Catherine-Anne Toupin (après L'Envie).
À présent, il faut le souligner, s'est d'ailleurs vu remettre le prix spécial du jury Françoise-Berd de la Fondation Gratien Gélinas en 2006 et fut présenté en lecture publique lors de la Semaine de la dramaturgie. Pas en reste, Blanchette, qui s'est d'abord imposé avec la mise en scène de Cheech ou Les hommes de Chrysler sont en ville (de Létourneau), fignole lui aussi un deuxième texte pour le théâtre après Le Périmètre (pour lequel il a reçu un Masque du texte original) tout en montant une production au Rideau vert (Les Grandes Occasions) dans quelques semaines à peine.
Un café avec ça...
Au-delà du couple
À une semaine de la première, ils sont là tous les deux, à peine fébriles, comme s'ils avaient fait cela toute leur vie, dans la grande salle de répétition à l'étage de La Licorne. Entre quelques bouteilles d'eau plate, la conversation s'amorce sur une question un peu cliché sur «le couple», puisque mon souvenir continue à les associer tous deux à des productions sur ce thème...
D'entrée de jeu, ils s'offusquent presque; chacun d'eux précisera à sa façon qu'À présent n'aborde pas la question du couple comme ils l'ont souvent fait ensemble. Et que l'on ne trouvera pas ici une «étude du couple contemporain». «Le couple est ici un prétexte, tranche gentiment Blanchette. Une sorte de moteur pour aborder la question beaucoup plus large de l'identité.» D'accord.
L'auteure ajoutera, elle, que le couple de la pièce est rapidement confronté à une sorte de famille dysfonctionnelle particulièrement étrange formée du père, de la mère et du fils de 35 ans... et que c'est la rencontre de ces cinq êtres et de leurs besoins primaires qui est au centre de l'action. «La cellule familiale explose; le couple éclate, les conventions éclatent à la suite de cette rencontre... En poussant encore plus, on peut dire aussi que c'est une pièce sur la solitude. Sur des gens isolés, mal ancrés dans la réalité, qui deviennent en fait des proies consentant à toutes les manipulations... Cela nous amène ailleurs, nous fait en quelque sorte déboucher sur un monde autre où tout le monde utilise tout le monde et où seuls comptent les besoins de chacun... »
Ailleurs
Brrrr; voilà qui me rappelle je ne sais trop quoi de pas particulièrement réjouissant... Presque silence. Et puis Frédéric Blanchette poursuit en disant qu'À présent est aussi une pièce sur «la fonction des gens dans nos vies».
«Dans la vraie vie, les gens remplissent une fonction les uns par rapport aux autres: parent, enfant, conjoint, pourvoyeur, responsable de ceci ou de cela... Ici, cela devient interchangeable. Le profond malaise engendré par la rencontre des cinq personnages ouvre rapidement sur l'ambiguïté et sur le mal-être... Et comme les attaches émotives sont faibles — le couple vient de passer un moment difficile, par exemple —, le cadre des relations habituelles va éclater. Chacun en vient à chercher d'abord à satisfaire ses besoins à lui en ne se préoccupant plus des conséquences auprès des autres.»
Catherine-Anne Toupin enchaîne là-dessus en précisant que les personnages sont aspirés malgré eux dans cette dynamique, qu'ils n'y peuvent rien et qu'en se soumettant avec fatalisme à cette nouvelle façon de faire, ils embarquent dans un train qui va s'écraser contre un mur en détruisant tout ce qui l'entoure... «Et pourtant, dit-elle en souriant, c'est très drôle! Mais c'est un humour jaune; comme quand on rit jaune. Le malaise profond et la maladresse des personnages créent en même temps une forte tension dramatique et des situations irrésistiblement drôles... » En enfilant un deuxième bizarre de sourire, elle dira aussi qu'elle aime bien «explorer, aller ailleurs. À côté ou plus loin, je ne sais pas. Mais en me permettant d'accéder aux parties insondables de nos inconscients. Parce que c'est là, je pense, que l'on peut toucher à quelque chose d'encore plus humain».
À côté de sa complice, Blanchette acquiesce: visiblement, ces deux-là se comprennent à demi-mots. Voilà qu'il souligne aussi qu'il y a «56 manières» de monter la pièce et que l'équipe a dû faire des choix à travers toutes ces lectures possibles. «On s'est construit ce qu'on appelle une "back-story" [trame de fond?], mais sur scène, plein de trucs ne seront pas expliqués. Parce qu'on pense qu'il faut laisser faire un bout de chemin au spectateur, qu'il fasse lui-même les liens qu'il juge importants.» Sachez-le!
Bon. Pour donner corps à cette «folie», La Manufacture a mis le paquet sur sa deuxième création de l'année en faisant appel à une équipe de concepteurs chevronnés et à des comédiens absolument extraordinaires: Monique Miller, François Tassé, David Savard, Éric Bernier... et Carole-Anne Toupin. Et je vous fais part d'une petite intuition, comme ça: aussi bien se réserver une plage «longue discussion» après le spectacle...
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À présent
Texte de Catherine-Anne Toupin mis en scène par Frédéric Blanchette. Une production de La Manufacture, présentée à La Licorne jusqu'au 23 février.
Rens.: 514 523-2246.
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