Théâtre - Dans la jungle des villes
Alain Zouvi (à droite sur la photo) nous propose de belles nuances dans son Bérenger, cet humaniste qui doute. Face à lui, dans la peau de son collègue Jean, un Marc Béland en très grande forme.
Jean-Guy Legault fait rarement les choses comme tout le monde. Pour sa première mise en scène au Théâtre du Nouveau Monde, l'imaginatif créateur derrière Poe, Scrooge et Théâtre extrême s'empare du Rhinocéros d'Eugène Ionesco et le secoue joyeusement pour en faire une farce noire et futuriste sur les dangers de la pensée de l'entreprise. Lorsque les pachydermes se mettent à proliférer à tous les étages d'une tour de bureaux, force est de constater, en observant les réactions des individus qui la peuplent, que le danger ne vient pas ici des envahisseurs, mais bien des envahis.
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Rhinocéros
Texte original: Eugène Ionesco. Adaptation et mise en scène: Jean-Guy Legault. Une production du Théâtre du Nouveau Monde présentée jusqu'au 15 décembre (supplémentaires les 18 et 19 décembre).
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Le petit village français du texte original est ainsi remplacé par les immenses locaux de la multinationale Rhino World, véritable cauchemar de plastique, de verre, de plantes artificielles et de rectitude. Constamment surveillés par la Voix de la Compagnie (Geneviève Bélisle en Big Sister), guindés dans leurs uniformes à la triomphante influence militaire (superbe défilé orchestré par la maison Myco Anna), les employés nous apparaissent comme autant de prisonniers à qui le principe sacro-saint de l'efficacité aurait gommé l'individualité. Les dangers de la promiscuité et du conformisme semblaient également exercer une certaine influence sur les comédiens: certains semblaient parfois à l'étroit dans la dense scénographie signée Richard Lacroix, ainsi que dans ces scènes de choeur qui gagneraient à être mieux rodées.
Un tel univers, si propre et si droit, était fait pour s'effondrer, et c'est évidemment ce qui se produit lorsque les humains se transforment peu à peu en bêtes cornues. Le lieu se démantibule sous les éclairages verdissants d'Erwann Bernard, et les esprits font de même, entraînés vers les plus graves excès de violence et de protectionnisme par crainte de l'étranger. Difficile de ne pas entendre dans ce vivier de terrorisés des échos de l'Amérique post-11 septembre 2001, avec ces corps qui tombent du haut de l'immeuble, cet avion qui arrache une partie de la façade mais surtout cette indescriptible peur qui s'empare des corps qui, masques à gaz au visage, suivent bientôt le troupeau en barrissant.
En employé naïf et négligé qui résiste malgré tout, Alain Zouvi nous propose de belles nuances dans son Bérenger, cet humaniste qui doute. Face à lui, dans la peau de son collègue Jean, un Marc Béland en très grande forme: sa transformation en rhinocéros compte parmi les moments forts du spectacle. Parmi la distribution qui gravite autour de ce beau duo d'acteurs, notons la prestation de Luc Bourgeois, haïssable au possible dans son rôle de patron, ainsi que celle, particulièrement hilarante, d'Annick Bergeron en Botard, femme d'affaires aux tendances réactionnaires.
Jean-Guy Legault fait donc son entrée au TNM avec une proposition audacieuse, tant sur le plan de l'adaptation que de la facture visuelle. Le bonhomme a l'habitude de créer de véritables terrains de jeu où les acteurs peuvent s'éclater. Les interprètes de Rhinocéros semblent par contre avoir manqué de temps pour bien s'approprier cet univers influencé par la science-fiction et la bande dessinée. Il est vrai que Rhino World ne nous apparaît pas de toute façon comme un endroit où l'humain peut s'émanciper outre mesure.
Collaborateur du Devoir
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Rhinocéros
Texte original: Eugène Ionesco. Adaptation et mise en scène: Jean-Guy Legault. Une production du Théâtre du Nouveau Monde présentée jusqu'au 15 décembre (supplémentaires les 18 et 19 décembre).
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Le petit village français du texte original est ainsi remplacé par les immenses locaux de la multinationale Rhino World, véritable cauchemar de plastique, de verre, de plantes artificielles et de rectitude. Constamment surveillés par la Voix de la Compagnie (Geneviève Bélisle en Big Sister), guindés dans leurs uniformes à la triomphante influence militaire (superbe défilé orchestré par la maison Myco Anna), les employés nous apparaissent comme autant de prisonniers à qui le principe sacro-saint de l'efficacité aurait gommé l'individualité. Les dangers de la promiscuité et du conformisme semblaient également exercer une certaine influence sur les comédiens: certains semblaient parfois à l'étroit dans la dense scénographie signée Richard Lacroix, ainsi que dans ces scènes de choeur qui gagneraient à être mieux rodées.
Un tel univers, si propre et si droit, était fait pour s'effondrer, et c'est évidemment ce qui se produit lorsque les humains se transforment peu à peu en bêtes cornues. Le lieu se démantibule sous les éclairages verdissants d'Erwann Bernard, et les esprits font de même, entraînés vers les plus graves excès de violence et de protectionnisme par crainte de l'étranger. Difficile de ne pas entendre dans ce vivier de terrorisés des échos de l'Amérique post-11 septembre 2001, avec ces corps qui tombent du haut de l'immeuble, cet avion qui arrache une partie de la façade mais surtout cette indescriptible peur qui s'empare des corps qui, masques à gaz au visage, suivent bientôt le troupeau en barrissant.
En employé naïf et négligé qui résiste malgré tout, Alain Zouvi nous propose de belles nuances dans son Bérenger, cet humaniste qui doute. Face à lui, dans la peau de son collègue Jean, un Marc Béland en très grande forme: sa transformation en rhinocéros compte parmi les moments forts du spectacle. Parmi la distribution qui gravite autour de ce beau duo d'acteurs, notons la prestation de Luc Bourgeois, haïssable au possible dans son rôle de patron, ainsi que celle, particulièrement hilarante, d'Annick Bergeron en Botard, femme d'affaires aux tendances réactionnaires.
Jean-Guy Legault fait donc son entrée au TNM avec une proposition audacieuse, tant sur le plan de l'adaptation que de la facture visuelle. Le bonhomme a l'habitude de créer de véritables terrains de jeu où les acteurs peuvent s'éclater. Les interprètes de Rhinocéros semblent par contre avoir manqué de temps pour bien s'approprier cet univers influencé par la science-fiction et la bande dessinée. Il est vrai que Rhino World ne nous apparaît pas de toute façon comme un endroit où l'humain peut s'émanciper outre mesure.
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