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Théâtre - À l'extrémité du narratif

23 octobre 2007  Théâtre
Il y a déjà une quinzaine d'années que Daniel Danis est apparu de façon fulgurante dans le paysage avec Celle-là, une pièce terrible qui en fit un homme couru et couvert de prix prestigieux autant ici qu'en France. Il nous revient régulièrement depuis, suscitant presque toujours la surprise renouvelée sinon la controverse comme avec son E, roman-dit monté par Alain Françon au FTA il y a quelques années... Voilà que Terre océane, son plus récent «roman-dit» mis en scène par Gil Champagne, prend l'affiche ce soir au Quat'Sous... déguisé en Théâtre d'Aujourd'hui. Difficile de ne pas tourner le regard de ce côté.

C'est que, on lance le nom de Daniel Danis, comme ça, et presque toujours un ange passe. Essayez, vous verrez: silence. Court. Toujours. Peut-être parce que l'on voit d'abord surgir le monde double qu'il met le plus souvent en scène: ici, la catastrophe qui s'abat sur un nouveau quarantenaire qui choisit de replonger dans ses racines. Et son versant «sauvage», premier, ample, jamais très loin derrière: le bois, l'odeur des résines dans le soleil, la montagne, la neige aussi et le froid. Avec la dureté qui va avec. L'âpreté... Et puis, il y a cette langue, bien sûr.

Une «langue poétique», comme on dit habituellement. Une langue que l'on peut difficilement traduire quand on n'y a pas goûté, quand on ne l'a pas lue ou entendue en spectacle. Des mots étranges, des mots neufs qui parfois, pourtant, sentent le vieux, l'ancestral. Des mots et des tournures qui bougent ou qui parlent d'eux-même, cachés partout au détour des phrases. Des presque mots d'enfant, souvent. On peut penser à Ducharme, mais en moins fluide, en plus rugueux. Aux surréalistes presque. Surtout que Danis ne se gêne pas pour faire sortir des grenouilles de la bouche des gens pendant qu'ils parlent ou pour faire léviter un personnage sur fond de soleil couchant. Une langue indescriptible. Une langue qui vous séduit... ou qui vous tape sur les nerfs, comme m'a bien forcé à l'admettre une amie très proche.

Je l'ai joint par téléphone, le Daniel Danis, chez lui, près du bois, du vert, de l'eau et des montagnes. Et je lui demande comment on peut traduire sur une scène de théâtre un personnage qui dit qu'il se «pourquoitise»... Je l'entends sourire à quelques centaines de kilomètres de distance...

Il me raconte que Terre océane est d'abord un récit publié chez Dazibao avec une série de photos. Puis l'Arche, son éditeur européen, l'a repris et Gil Champagne — qui aura monté tout Daniel Danis au théâtre — a tout de suite voulu le mettre en scène. Bon. «J'aime que ma parole passe sur scène, reprend la voix au bout du fil. Gil est devenu un complice avec les années. C'est un metteur en scène qui aime faire passer la poésie au théâtre et il a tout gardé du texte. Il a redistribué les paroles entre les comédiens... C'est ainsi qu'il a, par exemple, décidé de faire parler la petite Florine, la chienne... [Sourire, encore.] Tout autant que moi, il est conscient que la forme même du roman-dit va à l'extrémité du narratif au théâtre; pour lui comme pour moi, cela fait partie du défi. Mais pour revenir à votre question, oui, tout ce qui est raconté dans le texte sera dit par les acteurs... J'ai très hâte de voir ce que cela va donner.»

Nous aussi d'ailleurs. Parce que cette cassure poétique qui définit l'écriture de Daniel Danis crée d'elle-même un espace que le lecteur ou le spectateur se voit forcé de recréer s'il veut saisir le sens tout autant que l'émotion lovée dans ce qui vient d'être dit. Et parce que cet espace est ouvert, c'est aussi celui de la représentation, celui de la scène... Terre océane, une coproduction multiple racontant une autre terrible histoire de vie et de mort, de courage, de beauté et de poésie, prend l'affiche dès ce soir jusqu'au 17 novembre... et vous donnera certainement l'occasion de vous faire votre propre tête là-dessus.

En vrac

- Il sera intéressant de voir à quel rythme les propositions votées lors des seconds États généraux du théâtre, en fin de semaine dernière, réapparaîtront dans la vraie vie. Mais laissons d'abord le temps au nouveau conseil d'administration du Conseil québécois du théâtre (CQT) — dont plusieurs membres viennent de la région de Québec et des jeunes compagnies — de reprendre son souffle après le marathon des dernières semaines. On reviendra un peu plus tard sur le chemin, à n'en pas douter sinueux, parcouru par une proposition votée en assemblée plénière jusqu'à ce qu'elle se transforme en acte concret...

- Décidément, les honneurs pleuvent sur Brigitte Haentjens par les temps qui courent! Après avoir été désignée comme finaliste au prix Siminovitch — on connaîtra les résultats dans quelques semaines —, voilà qu'elle reçoit cette semaine un des deux prix Gascon-Thomas 2007 décernés par l'École nationale de théâtre. Ce prix, qui vise à «rendre hommage à des artistes et artisans ayant contribué de façon exceptionnelle à l'épanouissement du théâtre» sera aussi remis à August Schellenberg, ce comédien anglophone d'origine mohawk qui a joué au cinéma et sur toutes les grandes scènes d'Amérique du Nord. Tout cela se passera lors d'une cérémonie intime dans la salle Ludger-Duvernay du Monument-National. Bravo!

- La pièce n'a pas besoin de quelque coup de pouce que ce soit puisque le TNM affiche déjà presque complet, mais il est difficile de ne pas revenir sur la présentation du Projet Andersen de Robert Lepage. Pourquoi? Parce que! Et à cause d'Yves Jacques, bien sûr, qui vient reprendre ici le rôle créé il y a deux ans par Lepage comme il l'avait fait de si brillante façon pour La Face cachée de la Lune. On peut prendre cela comme un petit clin d'oeil, mais c'est aussi une façon de souligner le travail de ce comédien exceptionnel que l'on voit trop peu souvent sur nos scènes. Voilà.

- On en est déjà aux premiers exercices publics des finissants des écoles de théâtre. Depuis vendredi et jusqu'au 27 octobre dans la Cinquième salle de la PdA, comme à l'habitude, les finissants du Conservatoire montent Salina de Laurent Gaudé; c'est Marie-Josée Bastien qui signe la mise en scène. L'entrée est libre, mais l'on doit se procurer des laissez-passer à la billetterie de la Place des Arts. À l'École nationale, du 30 octobre au 4 novembre, on présente L'Orestie d'Eschyle, une trilogie rassemblant les pièces Agamemnon, Les Choéphores et Les Euménides, dans la mise en scène d'Alice Ronfard. Le communiqué précise que «Ronfard insuffle une touche de modernité à cette légende des Atrides» en ajoutant des personnages contemporains «qui portent en eux la mémoire de cette fable». Le prix du billet est toujours fixé à 7 $ et l'on réserve au tél: 514 871-2224. Et tant qu'à y être, je vous dis comme ça que quelques lecteurs m'ont souligné la qualité du Rêves de Wajdi Mouawad monté par les finissants de l'École supérieure de théâtre de Sainte-Hyacinthe. Reynald Robinson signe la mise en scène et il faut vous hâter puisqu'il ne reste que trois représentations à l'horaire...

- Les plus âgés se souviennent de la première carrière de Jean Faucher qui réalisa nombre de téléthéâtres et des séries d'entrevues à Radio-Canada. Il poursuit depuis quelques années dans la même veine en réalisant des «livres d'entretiens»; jusqu'ici, il en a fait un avec Gérard Poirier, Albert Millaire, Rémy Girard et Gilles Renaud. Voilà qu'il récidive avec une série d'entretiens avec Normand Chouinard publié aussi chez Québec Amérique. Ça se lit comme si on était assis à côté d'eux...
 
 
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