Théâtre jeunes publics - Des marionnettes abordent l'acceptation des différences
12 mai 2007
Théâtre
Le Théâtre de l'Îil d'André Laliberté revient à la Maison Théâtre avec un des grands succès de la compagnie: Un autre monde
André Laliberté arpente depuis tellement longtemps le paysage du théâtre jeunes publics qu'on a l'impression qu'il fait partie des meubles.
Il était là déjà dans les années 1970, quand le milieu théâtral d'ici opéra une réorientation majeure en faveur des jeunes publics. Sa compagnie, le Théâtre de l'Îil, a été fondée en 1973 et a tourné depuis des dizaines de productions (21!) partout à travers le Québec et la planète tout entière, de festival en festival, de succès en succès. Le Porteur, par exemple, a été joué plus de 500 fois dans plus d'une dizaine de pays; La Félicité tourne aussi en version anglaise. Et en ce moment même, en plus de la production qui vient tout juste de prendre l'affiche à la Maison Théâtre, trois autres spectacles du Théâtre de l'Îil (Le Porteur, La Félicité, La Cité des loups) parcourent le Québec et l'Amérique. Pas mal pour des marionnettes en bois et en chiffons...
Respirer plus large
Le revoilà donc, André Laliberté, qui revient à la Maison Théâtre encore avec un des grands succès de sa compagnie: Un autre monde de Réjane Charpentier, une pièce créée en 1990, reprise en 2001, puis remontrée rue Ontario jusqu'au début de juin. Le revoilà cette fois avec deux jeunes comédiens-manipulateurs fraîchement sortis de l'École nationale de théâtre (ENT) et qu'il a formés lui-même...
La conversation s'amorce autour du texte de Réjane Charpentier; le metteur en scène souligne d'abord l'importance de sa rencontre avec l'auteur et le caractère à la fois intemporel et très actuel de ce spectacle qui repose sur l'acceptation des différences. Mais bientôt, voilà que nous parlons aussi de la relève et du secteur de la marionnette dans son ensemble, que l'on connaît finalement très peu.
«La rencontre artistique avec Réjane a pour moi été majeure: cela a profondément marqué mon travail. À l'époque, elle revenait d'un long séjour sur une île au large de Vancouver et la compagnie aura finalement monté deux de ses textes avant qu'elle ne disparaisse en 2001: Coeur à coeur et cet Autre monde que nous reprenons à la Maison Théâtre... Ce qui frappe chez elle, c'est sa rigueur, sa grande poésie et son respect de l'enfant. Elle disait par exemple que, plutôt que de prendre un enfant par la main et de tout lui expliquer, il valait mieux le hisser sur ses épaules pour lui laisser voir le paysage le plus large possible. Cela se sent dans ses textes qui sont très exigeants... »
Puis suit, phrase sur phrase, un échange rapide sur ce que les enfants «comprennent» quand ils vont au théâtre. Comme s'il fallait d'abord qu'ils comprennent quelque chose et qu'ils expliquent en donnant deux exemples, tiens, et pourquoi pas trois tant qu'à y être. Comme si on n'allait pas au théâtre, à tout âge (non?), pour ressentir autrement, pour respirer plus large. Menfin... Le metteur en scène conclura en soulignant que les tout-petits — Un autre monde s'adresse aux enfants de quatre à huit ans — réussissent toujours à voir très clairement les enjeux mis en relief par un spectacle.
C'est sans doute le fait de parler des petits spectateurs qui se renouvellent constamment depuis la création du Théâtre de l'Îil, il y a 34 ans, qui nous amène aux marionnettes qui elles, c'est bien connu, n'ont pas tendance à se reproduire...
Sur le tas
Vous vous étiez déjà demandé, vous, où et comment se forment les marionnettistes des compagnies québécoises? Hum?
André Laliberté, qui vit avec des petits personnages en bois autour de lui depuis l'âge de 14 ans, m'a appris que, grosso modo, peu de choses ont changé depuis ce temps-là. On apprend toujours à devenir marionnettiste sur le tas, comme on dit, en «gossant» ses propres trucs ou encore en se formant à l'étranger. Comme à Charleville-Mézières, par exemple, la capitale de la marionnette en Occident.
«C'est quand même étonnant parce qu'il y a beaucoup de compagnies ici qui font du théâtre de marionnettes, reprend Laliberté. Même que, malgré ses problèmes chroniques de sous-financement, la marionnette se porte plutôt bien. Le secteur se diversifie de plus en plus. Il y a maintenant un festival international annuel, Maniganse [que Le Devoir a couvert l'automne dernier]. Et aussi des compagnies qui travaillent pour les adultes. Nous-mêmes, au Théâtre de l'Îil, nous avons collaboré à une production du TNM il y a quelques années [La Savetière prodigieuse de García Lorca, dans la mise en scène de Martine Beaulne en 2005]. L'avenir de la marionnette est infini! [...] Mais quand on parle de formation, c'est pauvre. Oh, il y a bien l'Association québécoise des marionnettistes [AQM] qui existe depuis une dizaine d'années et qui offre maintenant régulièrement des stages avec des grands créateurs européens pour la marionnette. Puis il y a l'UQAM aussi, qui vient tout juste de créer un certificat à l'intérieur de son département d'études théâtrales; c'est Marthe Adam, qui travaille aussi avec Les Amis de chiffon, qui dirigera ce programme. Mais c'est tout récent. Et c'est tout... »
Et c'est peu. Très peu même, il faut l'avouer. À un point tel que, pour cet Autre monde, dont Laliberté a retouché à peine la mise en scène — qui avait déjà connu un changement majeur en 2001 avec l'arrivée de la couleur sonore du spectacle —, il aura fallu, donc, qu'il se passe ici quelque chose de très spécial...
«J'ai reçu un coup de téléphone de deux finissants de l'École, raconte Laliberté. Ils voulaient recevoir une formation pour la marionnette et, comme l'École n'en offrait pas, ils ont eu droit à un budget spécial qui leur a permis de venir travailler avec moi à la présentation de ce spectacle. On est partis du début, un truc à la fois, et on a monté ce spectacle. Et comme ils sont vraiment très bons, ce sont eux qui le donnent. Je pense qu'un bon interprète peut facilement devenir un bon marionnettiste, alors que l'inverse est beaucoup plus rare... »
Depuis quelques jours donc, les enfants peuvent retrouver à la Maison Théâtre, avec autant d'émotion que d'intensité, la même imposante déesse de la création accouchant du monde et de sa diversité devant eux.
Il y a des tableaux pas mal moins attirants...
Le Devoir
***
Un autre monde
Texte: Réjane Charpentier. Mise en scène: André Laliberté. Une production du Théâtre de l'Îil destinée aux enfants de quatre à huit ans et présentée à la Maison Théâtre jusqu'au 3 juin.
Information: tél: 514 288-7211.
André Laliberté arpente depuis tellement longtemps le paysage du théâtre jeunes publics qu'on a l'impression qu'il fait partie des meubles.
Il était là déjà dans les années 1970, quand le milieu théâtral d'ici opéra une réorientation majeure en faveur des jeunes publics. Sa compagnie, le Théâtre de l'Îil, a été fondée en 1973 et a tourné depuis des dizaines de productions (21!) partout à travers le Québec et la planète tout entière, de festival en festival, de succès en succès. Le Porteur, par exemple, a été joué plus de 500 fois dans plus d'une dizaine de pays; La Félicité tourne aussi en version anglaise. Et en ce moment même, en plus de la production qui vient tout juste de prendre l'affiche à la Maison Théâtre, trois autres spectacles du Théâtre de l'Îil (Le Porteur, La Félicité, La Cité des loups) parcourent le Québec et l'Amérique. Pas mal pour des marionnettes en bois et en chiffons...
Respirer plus large
Le revoilà donc, André Laliberté, qui revient à la Maison Théâtre encore avec un des grands succès de sa compagnie: Un autre monde de Réjane Charpentier, une pièce créée en 1990, reprise en 2001, puis remontrée rue Ontario jusqu'au début de juin. Le revoilà cette fois avec deux jeunes comédiens-manipulateurs fraîchement sortis de l'École nationale de théâtre (ENT) et qu'il a formés lui-même...
La conversation s'amorce autour du texte de Réjane Charpentier; le metteur en scène souligne d'abord l'importance de sa rencontre avec l'auteur et le caractère à la fois intemporel et très actuel de ce spectacle qui repose sur l'acceptation des différences. Mais bientôt, voilà que nous parlons aussi de la relève et du secteur de la marionnette dans son ensemble, que l'on connaît finalement très peu.
«La rencontre artistique avec Réjane a pour moi été majeure: cela a profondément marqué mon travail. À l'époque, elle revenait d'un long séjour sur une île au large de Vancouver et la compagnie aura finalement monté deux de ses textes avant qu'elle ne disparaisse en 2001: Coeur à coeur et cet Autre monde que nous reprenons à la Maison Théâtre... Ce qui frappe chez elle, c'est sa rigueur, sa grande poésie et son respect de l'enfant. Elle disait par exemple que, plutôt que de prendre un enfant par la main et de tout lui expliquer, il valait mieux le hisser sur ses épaules pour lui laisser voir le paysage le plus large possible. Cela se sent dans ses textes qui sont très exigeants... »
Puis suit, phrase sur phrase, un échange rapide sur ce que les enfants «comprennent» quand ils vont au théâtre. Comme s'il fallait d'abord qu'ils comprennent quelque chose et qu'ils expliquent en donnant deux exemples, tiens, et pourquoi pas trois tant qu'à y être. Comme si on n'allait pas au théâtre, à tout âge (non?), pour ressentir autrement, pour respirer plus large. Menfin... Le metteur en scène conclura en soulignant que les tout-petits — Un autre monde s'adresse aux enfants de quatre à huit ans — réussissent toujours à voir très clairement les enjeux mis en relief par un spectacle.
C'est sans doute le fait de parler des petits spectateurs qui se renouvellent constamment depuis la création du Théâtre de l'Îil, il y a 34 ans, qui nous amène aux marionnettes qui elles, c'est bien connu, n'ont pas tendance à se reproduire...
Sur le tas
Vous vous étiez déjà demandé, vous, où et comment se forment les marionnettistes des compagnies québécoises? Hum?
André Laliberté, qui vit avec des petits personnages en bois autour de lui depuis l'âge de 14 ans, m'a appris que, grosso modo, peu de choses ont changé depuis ce temps-là. On apprend toujours à devenir marionnettiste sur le tas, comme on dit, en «gossant» ses propres trucs ou encore en se formant à l'étranger. Comme à Charleville-Mézières, par exemple, la capitale de la marionnette en Occident.
«C'est quand même étonnant parce qu'il y a beaucoup de compagnies ici qui font du théâtre de marionnettes, reprend Laliberté. Même que, malgré ses problèmes chroniques de sous-financement, la marionnette se porte plutôt bien. Le secteur se diversifie de plus en plus. Il y a maintenant un festival international annuel, Maniganse [que Le Devoir a couvert l'automne dernier]. Et aussi des compagnies qui travaillent pour les adultes. Nous-mêmes, au Théâtre de l'Îil, nous avons collaboré à une production du TNM il y a quelques années [La Savetière prodigieuse de García Lorca, dans la mise en scène de Martine Beaulne en 2005]. L'avenir de la marionnette est infini! [...] Mais quand on parle de formation, c'est pauvre. Oh, il y a bien l'Association québécoise des marionnettistes [AQM] qui existe depuis une dizaine d'années et qui offre maintenant régulièrement des stages avec des grands créateurs européens pour la marionnette. Puis il y a l'UQAM aussi, qui vient tout juste de créer un certificat à l'intérieur de son département d'études théâtrales; c'est Marthe Adam, qui travaille aussi avec Les Amis de chiffon, qui dirigera ce programme. Mais c'est tout récent. Et c'est tout... »
Et c'est peu. Très peu même, il faut l'avouer. À un point tel que, pour cet Autre monde, dont Laliberté a retouché à peine la mise en scène — qui avait déjà connu un changement majeur en 2001 avec l'arrivée de la couleur sonore du spectacle —, il aura fallu, donc, qu'il se passe ici quelque chose de très spécial...
«J'ai reçu un coup de téléphone de deux finissants de l'École, raconte Laliberté. Ils voulaient recevoir une formation pour la marionnette et, comme l'École n'en offrait pas, ils ont eu droit à un budget spécial qui leur a permis de venir travailler avec moi à la présentation de ce spectacle. On est partis du début, un truc à la fois, et on a monté ce spectacle. Et comme ils sont vraiment très bons, ce sont eux qui le donnent. Je pense qu'un bon interprète peut facilement devenir un bon marionnettiste, alors que l'inverse est beaucoup plus rare... »
Depuis quelques jours donc, les enfants peuvent retrouver à la Maison Théâtre, avec autant d'émotion que d'intensité, la même imposante déesse de la création accouchant du monde et de sa diversité devant eux.
Il y a des tableaux pas mal moins attirants...
Le Devoir
***
Un autre monde
Texte: Réjane Charpentier. Mise en scène: André Laliberté. Une production du Théâtre de l'Îil destinée aux enfants de quatre à huit ans et présentée à la Maison Théâtre jusqu'au 3 juin.
Information: tél: 514 288-7211.
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