Voyage dans le temps
L'autre soir, au Théâtre du Rideau vert, je me suis surprise à rire d'un oeil et à hausser l'autre devant un spectacle raté.
Couple ouvert à deux battants, de Dario Fo et Franca Rame, m'arrachait à la fois des grincements d'irritation et des soupirs de soulagement.
Cette pièce féministe, mise en scène par Paul Buissonneau, était si dépassée (d'où l'exaspération; pensez donc, en 2007!) qu'elle m'a fait saisir l'ampleur du chemin parcouru depuis trente ans en matière d'égalité des sexes. Un vrai choc! Alors, un grand merci à Paul Buissonneau. Si, si. Grâce à sa pièce, la lumière a jailli. Quel bond en avant on a fait, tout de même!
Bon! Le metteur en scène ne voulait sans doute pas faire la démonstration du démodé pur rétro en sortant des boules à mites cette comédie satirique engagée. D'où l'échec du projet.
Couple ouvert à deux battants fut coécrit en 1983 par Dario Fo et Fraca Rame, eux-mêmes mari et femme, dans une Italie particulièrement phallocrate. Grande fut sa force d'impact jadis. N'en doutons pas. Mais...
Faut-il que ce vaudeville antimachiste ait pris des rides pour qu'on éprouve à son contact ce vertige du temps écoulé. On avait l'impression de contempler trente ans plus tard une photo d'époque montrant un bozo en chemise à fleurs et à longs favoris. Tout en songeant: l'eau a coulé sous les ponts, quand même.
Comme quoi la condition féminine a bel et bien évolué, chez nous à tout le moins. Balayons nos doutes, mesdames! Cette pièce le crie. Il y a place à l'amélioration, certes, mais l'ère est au dialogue. Quelques dinosaures, qui gambadent librement sous d'autres latitudes, ont perdu du poil de la bête au Québec.
Pourtant, sur les planches, ces engueulades du mari macho et de la femme trompée persistaient à témoigner de la préhistoire. Moi Tarzan, toi Jane.
Eux qu'on croyait, sinon empaillés, du moins en voie de l'être... Existe-t-il encore un spectateur pour s'étonner de voir une femme délaissée regarder ailleurs? Au parterre, les gens haussaient les épaules devant ces gags éculés.
C'est bien pour dire... En entrevue, Paul Buissonneau avait défendu l'actualité de sa pièce. Il a d'ailleurs cherché à actualiser la chose, ajoutant ici et là un air de rap, des allusions aux moeurs échangistes, quelques sacres, deux ou trois québécismes, tentant en vain d'ancrer le tout dans la communauté italienne du Montréal contemporain. Mais ça piquait du nez et les anachronismes filtraient de partout. Rien à faire.
En un élan de jovialisme, je me sentais pourtant réconfortée par cette comédie caduque, bercée par la certitude d'une évolution percutante.
Merci encore au metteur en scène. Et meilleure chance la prochaine fois...
Moi qui ne m'étais jamais trop arrêtée au sens du terme «post-féminisme», Paul Buissonneau m'a convaincue qu'on avait bel et bien les deux pieds dedans. Le machisme existe toujours, bien sûr, mais insidieusement, sous un profil plus sournois, avec de moins gros sabots que ceux du goujat de sa pièce. C'est toujours ça de pris.
Ayant, sous pareille évidence, reconnu ce changement d'ère, j'ai cherché la définition du mot «post-féminisme». Ce mouvement profite, dit-on, des conquêtes passées en matière d'égalité des sexes. Mais il reproche au féminisme d'être trop normatif, d'avoir enfermé toutes les femmes dans un moule de guerrières, quand chacune doit pouvoir s'épanouir à sa manière, sage ou folle, poupoune ou intello. Les deux à la fois, et pourquoi pas?
Va donc pour le post-féminisme, avec les confusions que l'étiquette trimballe. Sans confusion, qui parlerait encore de liberté?
Histoire de plonger dans ladite mouvance, reste à fréquenter la rétrospective de Jennifer Fox, une des papesses américaines du mouvement en question. Son oeuvre est projetée à la Cinémathèque québécoise jusqu'au 3 mai.
Jennifer Fox, à qui on devait l'excellent documentaire Beyrouth, le dernier film de famille, lance sa nouvelle série: Flying: Confessions of a Free Woman, dont on s'offre quelques épisodes, avec des sentiments mitigés là aussi. À la fois irrités par l'exhibitionnisme de la dame et épatés par son ouverture au monde.
Drôle de poutine. Entre télé-réalité et documentaire engagé. Son titre fait écho au célèbre Fear of Flying de la féministe Erica Yong.
Juive new-yorkaise jet-setter, Jennifer Fox s'y met elle-même en scène, filme ses amours (deux amants au départ, dont l'un en Afrique du Sud), ses amitiés, sa vie de famille. Elle saute dans un avion, parcourt la planète, revient au port.
Des femmes à travers le monde lui glissent à l'oreille des confidences: maris, amants, travail, enfants, alouette! Seule avec sa caméra, elle n'intimide personne, recueille les secrets, les livre en pâture à sa série-fleuve. Observatrice et observée, au dedans, au dehors de sa série, écartelée entre les réalités des pays traversés et ses propres contradictions d'Américaine mondialisée post-féministe.
Jennifer Fox se livrait libre comme l'air mais fragile, en tâtonnements et en marche, curieuse, un peu folle. Moderne avant tout. Je me sentais loin de Couple ouvert à deux battants.
Ouf! songeais-je: nous voici atterris au XXIe siècle. Faut dire qu'après avoir voyagé dans le temps au Rideau vert la veille au soir, le décalage horaire m'avait laissée tout étourdie...
otremblay@ledevoir.com
Couple ouvert à deux battants, de Dario Fo et Franca Rame, m'arrachait à la fois des grincements d'irritation et des soupirs de soulagement.
Cette pièce féministe, mise en scène par Paul Buissonneau, était si dépassée (d'où l'exaspération; pensez donc, en 2007!) qu'elle m'a fait saisir l'ampleur du chemin parcouru depuis trente ans en matière d'égalité des sexes. Un vrai choc! Alors, un grand merci à Paul Buissonneau. Si, si. Grâce à sa pièce, la lumière a jailli. Quel bond en avant on a fait, tout de même!
Bon! Le metteur en scène ne voulait sans doute pas faire la démonstration du démodé pur rétro en sortant des boules à mites cette comédie satirique engagée. D'où l'échec du projet.
Couple ouvert à deux battants fut coécrit en 1983 par Dario Fo et Fraca Rame, eux-mêmes mari et femme, dans une Italie particulièrement phallocrate. Grande fut sa force d'impact jadis. N'en doutons pas. Mais...
Faut-il que ce vaudeville antimachiste ait pris des rides pour qu'on éprouve à son contact ce vertige du temps écoulé. On avait l'impression de contempler trente ans plus tard une photo d'époque montrant un bozo en chemise à fleurs et à longs favoris. Tout en songeant: l'eau a coulé sous les ponts, quand même.
Comme quoi la condition féminine a bel et bien évolué, chez nous à tout le moins. Balayons nos doutes, mesdames! Cette pièce le crie. Il y a place à l'amélioration, certes, mais l'ère est au dialogue. Quelques dinosaures, qui gambadent librement sous d'autres latitudes, ont perdu du poil de la bête au Québec.
Pourtant, sur les planches, ces engueulades du mari macho et de la femme trompée persistaient à témoigner de la préhistoire. Moi Tarzan, toi Jane.
Eux qu'on croyait, sinon empaillés, du moins en voie de l'être... Existe-t-il encore un spectateur pour s'étonner de voir une femme délaissée regarder ailleurs? Au parterre, les gens haussaient les épaules devant ces gags éculés.
C'est bien pour dire... En entrevue, Paul Buissonneau avait défendu l'actualité de sa pièce. Il a d'ailleurs cherché à actualiser la chose, ajoutant ici et là un air de rap, des allusions aux moeurs échangistes, quelques sacres, deux ou trois québécismes, tentant en vain d'ancrer le tout dans la communauté italienne du Montréal contemporain. Mais ça piquait du nez et les anachronismes filtraient de partout. Rien à faire.
En un élan de jovialisme, je me sentais pourtant réconfortée par cette comédie caduque, bercée par la certitude d'une évolution percutante.
Merci encore au metteur en scène. Et meilleure chance la prochaine fois...
Moi qui ne m'étais jamais trop arrêtée au sens du terme «post-féminisme», Paul Buissonneau m'a convaincue qu'on avait bel et bien les deux pieds dedans. Le machisme existe toujours, bien sûr, mais insidieusement, sous un profil plus sournois, avec de moins gros sabots que ceux du goujat de sa pièce. C'est toujours ça de pris.
Ayant, sous pareille évidence, reconnu ce changement d'ère, j'ai cherché la définition du mot «post-féminisme». Ce mouvement profite, dit-on, des conquêtes passées en matière d'égalité des sexes. Mais il reproche au féminisme d'être trop normatif, d'avoir enfermé toutes les femmes dans un moule de guerrières, quand chacune doit pouvoir s'épanouir à sa manière, sage ou folle, poupoune ou intello. Les deux à la fois, et pourquoi pas?
Va donc pour le post-féminisme, avec les confusions que l'étiquette trimballe. Sans confusion, qui parlerait encore de liberté?
Histoire de plonger dans ladite mouvance, reste à fréquenter la rétrospective de Jennifer Fox, une des papesses américaines du mouvement en question. Son oeuvre est projetée à la Cinémathèque québécoise jusqu'au 3 mai.
Jennifer Fox, à qui on devait l'excellent documentaire Beyrouth, le dernier film de famille, lance sa nouvelle série: Flying: Confessions of a Free Woman, dont on s'offre quelques épisodes, avec des sentiments mitigés là aussi. À la fois irrités par l'exhibitionnisme de la dame et épatés par son ouverture au monde.
Drôle de poutine. Entre télé-réalité et documentaire engagé. Son titre fait écho au célèbre Fear of Flying de la féministe Erica Yong.
Juive new-yorkaise jet-setter, Jennifer Fox s'y met elle-même en scène, filme ses amours (deux amants au départ, dont l'un en Afrique du Sud), ses amitiés, sa vie de famille. Elle saute dans un avion, parcourt la planète, revient au port.
Des femmes à travers le monde lui glissent à l'oreille des confidences: maris, amants, travail, enfants, alouette! Seule avec sa caméra, elle n'intimide personne, recueille les secrets, les livre en pâture à sa série-fleuve. Observatrice et observée, au dedans, au dehors de sa série, écartelée entre les réalités des pays traversés et ses propres contradictions d'Américaine mondialisée post-féministe.
Jennifer Fox se livrait libre comme l'air mais fragile, en tâtonnements et en marche, curieuse, un peu folle. Moderne avant tout. Je me sentais loin de Couple ouvert à deux battants.
Ouf! songeais-je: nous voici atterris au XXIe siècle. Faut dire qu'après avoir voyagé dans le temps au Rideau vert la veille au soir, le décalage horaire m'avait laissée tout étourdie...
otremblay@ledevoir.com
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