Chirurgie d'un soir
L’adaptation scénique de Je voudrais me déposer la tête n’a rien de la froide intervention clinique ou du sauvetage réalisé dans l’urgence et le brouhaha...
Il y a d'abord le roman de Jonathan Harnois. Dans Je voudrais me déposer la tête, petite plaquette d'à peine 95 pages, nous rencontrons Ludovic, 20 ans, qui nous raconte en une prose poétique bouleversante son désarroi devant le suicide de son ami Félix. Ce geste va écorcher vif le jeune narrateur, exposant ainsi tout un réseau de nerfs déjà court-circuité par les angoisses d'une adolescence qui s'étire. Cette tête à déposer, c'est comme un cerveau en pleine hémorragie. Dans la salle d'opération de l'Espace Go, Claude Poissant et son équipe de comédiens et de concepteurs s'affairent minutieusement à libérer et à laisser respirer dans l'espace scénique cet espace mental esquinté que forment les mots de Harnois.
***
Je voudrais me déposer la tête
Texte: Jonathan Harnois.
Mise en scène: Claude Poissant.
Une production du Théâtre PàP présentée à l'Espace Go jusqu'au 21 avril.
***
D'abord, il faut donner de l'air. La scénographie de Romain Fabre est constituée d'un vaste plan incliné formé de lattes de bois et percé d'une porte. Outre un fauteuil dans un coin, rien d'autre n'encombre l'espace. Poissant laisse le soin aux magnifiques éclairages d'Erwann Bernard ainsi qu'à la bande-son signée Nicolas Basque d'évoquer quelques lieux et atmosphères. Cette combinaison se révèle d'une stupéfiante efficacité, notamment lorsque le duo réussit à recréer en lumière et en sons l'usine où travaillaient Ludovic et Félix. On doute par contre de la pertinence des projections vidéo, deux séquences qui viennent plutôt briser le rythme du spectacle.
Prochaine étape: diminuer la pression. Le metteur en scène a fait appel à trois comédiens (Christian Baril, Étienne Pilon et François Simon T. Poirier) pour donner voix à Ludovic. Ce choix audacieux s'avère intéressant. Dans un premier temps, il permet la création de très belles images, comme la destruction par le trio d'un vieux téléviseur qui s'effectue à la fois en paroles et en gestes. Élément plus important encore, cette division illustre bien le morcellement mental de Ludovic en différents états contradictoires: la hargne, l'euphorie, la culpabilité, l'amour, la douleur. Baril, Pilon et Poirier jouent sur cette vaste gamme avec sobriété et subtilité, l'émotion ne prenant jamais inutilement le dessus sur les mots.
Pour régler la circulation au sein de ce réseau psychique en émoi, on y injecte une toute petite figure douce et souriante. Sylvie de Morais-Nogueira interprète Andelle, la copine de Ludovic, plus avare de mots sur scène que dans le roman mais qui reste une présence apaisante. En fin de spectacle apparaît également la mère de Félix, qui, tout comme Ludovic, navigue péniblement entre la rage et l'hébétude. Annick Bergeron impressionne par son jeu tout en retenue et ses silences porteurs d'une grande charge émotive. En fait, sa performance est si forte qu'on a l'impression de quitter un instant la tête de Ludovic pour en investir une autre.
L'adaptation scénique de Je voudrais me déposer la tête n'a rien de la froide intervention clinique ou du sauvetage réalisé dans l'urgence et le brouhaha. La production laisse transparaître toute la délicatesse et le respect dont a fait preuve le PàP dans l'appropriation de cette oeuvre romanesque. En donnant au texte toute la place nécessaire pour faire retentir son cri où s'entremêlent la douleur, l'amour et l'espoir, Claude Poissant nous fournit encore une fois ici la preuve de ses talents d'accoucheur.
Collaborateur au Devoir
***
Je voudrais me déposer la tête
Texte: Jonathan Harnois.
Mise en scène: Claude Poissant.
Une production du Théâtre PàP présentée à l'Espace Go jusqu'au 21 avril.
***
D'abord, il faut donner de l'air. La scénographie de Romain Fabre est constituée d'un vaste plan incliné formé de lattes de bois et percé d'une porte. Outre un fauteuil dans un coin, rien d'autre n'encombre l'espace. Poissant laisse le soin aux magnifiques éclairages d'Erwann Bernard ainsi qu'à la bande-son signée Nicolas Basque d'évoquer quelques lieux et atmosphères. Cette combinaison se révèle d'une stupéfiante efficacité, notamment lorsque le duo réussit à recréer en lumière et en sons l'usine où travaillaient Ludovic et Félix. On doute par contre de la pertinence des projections vidéo, deux séquences qui viennent plutôt briser le rythme du spectacle.
Prochaine étape: diminuer la pression. Le metteur en scène a fait appel à trois comédiens (Christian Baril, Étienne Pilon et François Simon T. Poirier) pour donner voix à Ludovic. Ce choix audacieux s'avère intéressant. Dans un premier temps, il permet la création de très belles images, comme la destruction par le trio d'un vieux téléviseur qui s'effectue à la fois en paroles et en gestes. Élément plus important encore, cette division illustre bien le morcellement mental de Ludovic en différents états contradictoires: la hargne, l'euphorie, la culpabilité, l'amour, la douleur. Baril, Pilon et Poirier jouent sur cette vaste gamme avec sobriété et subtilité, l'émotion ne prenant jamais inutilement le dessus sur les mots.
Pour régler la circulation au sein de ce réseau psychique en émoi, on y injecte une toute petite figure douce et souriante. Sylvie de Morais-Nogueira interprète Andelle, la copine de Ludovic, plus avare de mots sur scène que dans le roman mais qui reste une présence apaisante. En fin de spectacle apparaît également la mère de Félix, qui, tout comme Ludovic, navigue péniblement entre la rage et l'hébétude. Annick Bergeron impressionne par son jeu tout en retenue et ses silences porteurs d'une grande charge émotive. En fait, sa performance est si forte qu'on a l'impression de quitter un instant la tête de Ludovic pour en investir une autre.
L'adaptation scénique de Je voudrais me déposer la tête n'a rien de la froide intervention clinique ou du sauvetage réalisé dans l'urgence et le brouhaha. La production laisse transparaître toute la délicatesse et le respect dont a fait preuve le PàP dans l'appropriation de cette oeuvre romanesque. En donnant au texte toute la place nécessaire pour faire retentir son cri où s'entremêlent la douleur, l'amour et l'espoir, Claude Poissant nous fournit encore une fois ici la preuve de ses talents d'accoucheur.
Collaborateur au Devoir
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

