Sur les scènes françaises - Recherche d'une reconnaissance publique
Dix millions de spectateurs pour des centaines de compagnies
Des salles complètes des mois à l'avance. Une qualité de jeu et de mise en scène qui n'a rien à envier à la création théâtrale contemporaine: le théâtre jeunes publics français est sorti du ghetto.
Du «théâtre pour enfants», le théâtre jeunes publics se transforme en «théâtre pour tous». Même les lieux généralistes en programment. Cette multiplication des lieux et des dates semble être un signe de bonne santé de la création théâtrale pour les enfants, mais pourtant il y a un malaise, un sentiment de rendez-vous manqué, et pour beaucoup de professionnels, un goût de trop peu.
Il y a longtemps que les créateurs, metteurs en scène et acteurs ont fait la part des choses, évacuant «le syndrome arbre de Noël», comme dit Joël Simon (Méli'môme), et les animations poussives! Les artistes sont décomplexés et parlent d'engagement.
Place à la création
La création française pour le jeune public est vivante, appuie Vanessa Gaunel, chargée de mission de l'association Nova Villa (Méli'môme): «En 10 ans, j'ai vu des créations moins consensuelles, maniant le texte aussi bien que l'esthétique, replaçant l'auteur au premier plan.»
Un peu à la manière de Christian Duchange, qui déroule un générique de fin comme au cinéma sur Lettres d'amour de 0 à 10. Le théâtre pour enfants foisonne de créateurs talentueux, de belles promesses.
Qu'il s'agisse de L'Artifice, bien sûr, chapeauté par Christian Duchange, et son exigence d'un théâtre de chair et d'esprit, de la Compagnie Louis Brouillard qui, dirigée par Joël Pommerat, a revisité les abîmes familiaux du Chaperon rouge et en a profondément modifié la lecture, ou Pour ainsi dire, avec Sylviane Fortuny, qui a adapté Philippe Dorin avec une légèreté et une intemporalité sans égales. Serge Boulier, (le Bouffou Théâtre), Ève Ledig (Le Fil rouge)... et tant d'autres. Le désir est là d'un mariage réussi et fort entre la forme théâtrale et un répertoire.
Réseau du livre et des scènes
Un répertoire riche, né il y a 30 ans, avec une forte expansion éditoriale: les Éditions Théâtrales (qui abritent la talentueuse Suzanne Lebeau), l'École des loisirs (Joël Jouanneau, Brigitte Smajda) ou Actes Sud avec Heyoka Jeunesse, et récemment l'édition d'un répertoire critique du théâtre contemporain pour la jeunesse par Marie Bernanoce (À la découverte de cent et une pièces) aux Éditions Théâtrales.
Aujourd'hui est établi un réseau de scènes nationales (le TJP à Strasbourg), des établissements de production jeunes publics à Vire, Lille. Même les centres dramatiques nationaux bénéficient de crédits fléchés pour le jeune public. Quelques festivals résolument tournés vers la création, (Méli'môme, la Tête dans les nuages, Théâtre À tout âge, Odyssées 78...), 10 millions de spectateurs, des centaines de compagnies sur le territoire français. Des scènes vivantes: Quimper, Marseille, Angoulême, Rennes, qui «conjuguent prise de risque et souci de la création, de l'action culturelle», souligne Joël Simon. La place n'est plus à légitimer. Or, les revendications existent toujours, et ce sont les mêmes depuis longtemps: plus de crédits nationaux, plus de reconnaissance.
Décentralisation
Le théâtre jeunes publics en France souffre d'un manque d'estime publique et médiatique qui se traduit depuis ses débuts par un manque de moyens. C'est sur cette économie fragile qu'il s'est construit. Une précarité qui a ses bons côtés: elle a généré un militantisme et une solidarité de lieux, de personnes, qui ont dû élaborer une autre manière de récolter des fonds.
En réaction contre la scène théâtrale centralisée à Paris, il s'est créé un réseau de diffusion solide porté par des hommes et des femmes de caractère et d'ambition, qui a rapidement essaimé en région (Reims, Marseille, Nantes...) sans véritable «vitrine» parisienne.
Et petit à petit, ce militantisme, cette forte personnalisation des lieux et des programmations a invalidé l'intervention de l'État français. Ce qui pose un problème majeur: c'est lui qui verse les aides à la création. Aujourd'hui, les scènes financent la création et les compagnies font le plus de dates possible pour se financer.
Mais quand elles tournent, elles n'ont pas le temps de créer... Philippe Foulquié, fondateur et directeur du Théâtre Massalia à Marseille, l'explique très bien: «Aujourd'hui, il existe très peu de structures disposant des ressources nécessaires pour accompagner dans de bonnes conditions la production jeunes publics. Dès lors, les moyens de la production sont pris sur d'autres lignes — le plus souvent sur le budget de diffusion.»
Vanessa Gaunel soulève une autre difficulté: «Pour être financée, la création doit rentrer dans une case: musique, danse, théâtre, arts de la rue. Or, le "jeune public" transgresse tous les genres. Et c'est sa particularité. Faut-il qu'il devienne une discipline pour avoir un écho?»
Rares échos
Pas de vedettariat signifie aussi pas ou peu de critiques et de médiatisation. Mises à part des revues spécialisées comme Regards (association Nova Villa) ou Le Filou (Théâtre Massalia), seuls Le Figaroscope (hebdo parisien), Télérama (hebdo national) et le quotidien régional Sud Ouest s'en font l'écho. Le «Molière» jeunes publics n'existe vraiment que depuis l'année 2005.
Attribué à la compagnie L'Artifice (Christian Duchange) pour Lettres d'amour de 0 à 10 de Susie Morgenstern, il a été si vite remis que personne ne s'en est aperçu! Susie Morgenstern s'en est offusquée: «Si on a décidé de donner cette récompense à ce spectacle grandiose, pourquoi ne l'a-t-on pas donnée comme il le faut?»
Interrogeons-nous sur ce que disait déjà Antoine Vitez il y a 30 ans: «Une raison qui explique peut-être le faible intérêt du monde du spectacle en général pour cette forme de théâtre est qu'elle ne peut donner lieu au même jeu social — premières, conversations mondaines, etc. — que celui auquel se livrent spectateurs, artistes ou critiques du théâtre pour adultes.»
En bref, les budgets de création sont traités en majorité par les instances locales, tout comme la couverture médiatique. Mais le réseau de diffuseurs, au coeur de l'économie, a déjà pressenti que l'avenir pour les créateurs est dans l'échange, avec les pays francophones, l'Europe, l'international.
Peut-être y aura-t-il parmi eux ceux qui renouvelleront le théâtre de demain.
Emmanuelle Debur collabore régulièrement au Sud Ouest de Bordeaux.
Du «théâtre pour enfants», le théâtre jeunes publics se transforme en «théâtre pour tous». Même les lieux généralistes en programment. Cette multiplication des lieux et des dates semble être un signe de bonne santé de la création théâtrale pour les enfants, mais pourtant il y a un malaise, un sentiment de rendez-vous manqué, et pour beaucoup de professionnels, un goût de trop peu.
Il y a longtemps que les créateurs, metteurs en scène et acteurs ont fait la part des choses, évacuant «le syndrome arbre de Noël», comme dit Joël Simon (Méli'môme), et les animations poussives! Les artistes sont décomplexés et parlent d'engagement.
Place à la création
La création française pour le jeune public est vivante, appuie Vanessa Gaunel, chargée de mission de l'association Nova Villa (Méli'môme): «En 10 ans, j'ai vu des créations moins consensuelles, maniant le texte aussi bien que l'esthétique, replaçant l'auteur au premier plan.»
Un peu à la manière de Christian Duchange, qui déroule un générique de fin comme au cinéma sur Lettres d'amour de 0 à 10. Le théâtre pour enfants foisonne de créateurs talentueux, de belles promesses.
Qu'il s'agisse de L'Artifice, bien sûr, chapeauté par Christian Duchange, et son exigence d'un théâtre de chair et d'esprit, de la Compagnie Louis Brouillard qui, dirigée par Joël Pommerat, a revisité les abîmes familiaux du Chaperon rouge et en a profondément modifié la lecture, ou Pour ainsi dire, avec Sylviane Fortuny, qui a adapté Philippe Dorin avec une légèreté et une intemporalité sans égales. Serge Boulier, (le Bouffou Théâtre), Ève Ledig (Le Fil rouge)... et tant d'autres. Le désir est là d'un mariage réussi et fort entre la forme théâtrale et un répertoire.
Réseau du livre et des scènes
Un répertoire riche, né il y a 30 ans, avec une forte expansion éditoriale: les Éditions Théâtrales (qui abritent la talentueuse Suzanne Lebeau), l'École des loisirs (Joël Jouanneau, Brigitte Smajda) ou Actes Sud avec Heyoka Jeunesse, et récemment l'édition d'un répertoire critique du théâtre contemporain pour la jeunesse par Marie Bernanoce (À la découverte de cent et une pièces) aux Éditions Théâtrales.
Aujourd'hui est établi un réseau de scènes nationales (le TJP à Strasbourg), des établissements de production jeunes publics à Vire, Lille. Même les centres dramatiques nationaux bénéficient de crédits fléchés pour le jeune public. Quelques festivals résolument tournés vers la création, (Méli'môme, la Tête dans les nuages, Théâtre À tout âge, Odyssées 78...), 10 millions de spectateurs, des centaines de compagnies sur le territoire français. Des scènes vivantes: Quimper, Marseille, Angoulême, Rennes, qui «conjuguent prise de risque et souci de la création, de l'action culturelle», souligne Joël Simon. La place n'est plus à légitimer. Or, les revendications existent toujours, et ce sont les mêmes depuis longtemps: plus de crédits nationaux, plus de reconnaissance.
Décentralisation
Le théâtre jeunes publics en France souffre d'un manque d'estime publique et médiatique qui se traduit depuis ses débuts par un manque de moyens. C'est sur cette économie fragile qu'il s'est construit. Une précarité qui a ses bons côtés: elle a généré un militantisme et une solidarité de lieux, de personnes, qui ont dû élaborer une autre manière de récolter des fonds.
En réaction contre la scène théâtrale centralisée à Paris, il s'est créé un réseau de diffusion solide porté par des hommes et des femmes de caractère et d'ambition, qui a rapidement essaimé en région (Reims, Marseille, Nantes...) sans véritable «vitrine» parisienne.
Et petit à petit, ce militantisme, cette forte personnalisation des lieux et des programmations a invalidé l'intervention de l'État français. Ce qui pose un problème majeur: c'est lui qui verse les aides à la création. Aujourd'hui, les scènes financent la création et les compagnies font le plus de dates possible pour se financer.
Mais quand elles tournent, elles n'ont pas le temps de créer... Philippe Foulquié, fondateur et directeur du Théâtre Massalia à Marseille, l'explique très bien: «Aujourd'hui, il existe très peu de structures disposant des ressources nécessaires pour accompagner dans de bonnes conditions la production jeunes publics. Dès lors, les moyens de la production sont pris sur d'autres lignes — le plus souvent sur le budget de diffusion.»
Vanessa Gaunel soulève une autre difficulté: «Pour être financée, la création doit rentrer dans une case: musique, danse, théâtre, arts de la rue. Or, le "jeune public" transgresse tous les genres. Et c'est sa particularité. Faut-il qu'il devienne une discipline pour avoir un écho?»
Rares échos
Pas de vedettariat signifie aussi pas ou peu de critiques et de médiatisation. Mises à part des revues spécialisées comme Regards (association Nova Villa) ou Le Filou (Théâtre Massalia), seuls Le Figaroscope (hebdo parisien), Télérama (hebdo national) et le quotidien régional Sud Ouest s'en font l'écho. Le «Molière» jeunes publics n'existe vraiment que depuis l'année 2005.
Attribué à la compagnie L'Artifice (Christian Duchange) pour Lettres d'amour de 0 à 10 de Susie Morgenstern, il a été si vite remis que personne ne s'en est aperçu! Susie Morgenstern s'en est offusquée: «Si on a décidé de donner cette récompense à ce spectacle grandiose, pourquoi ne l'a-t-on pas donnée comme il le faut?»
Interrogeons-nous sur ce que disait déjà Antoine Vitez il y a 30 ans: «Une raison qui explique peut-être le faible intérêt du monde du spectacle en général pour cette forme de théâtre est qu'elle ne peut donner lieu au même jeu social — premières, conversations mondaines, etc. — que celui auquel se livrent spectateurs, artistes ou critiques du théâtre pour adultes.»
En bref, les budgets de création sont traités en majorité par les instances locales, tout comme la couverture médiatique. Mais le réseau de diffuseurs, au coeur de l'économie, a déjà pressenti que l'avenir pour les créateurs est dans l'échange, avec les pays francophones, l'Europe, l'international.
Peut-être y aura-t-il parmi eux ceux qui renouvelleront le théâtre de demain.
Emmanuelle Debur collabore régulièrement au Sud Ouest de Bordeaux.
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