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Théâtre - Feu sacré

Marie Labrecque   28 octobre 2006  Théâtre
Voilà un Incendies qui ne semble pas près de s'éteindre. Créée à Montréal en 2003, ayant poursuivi sa route en France et en Suisse, la puissante pièce de Wajdi Mouawad reprend vie sur les scènes québécoises, d'abord au Théâtre du Nouveau Monde, puis en tournée. La reprise tombe quelques mois avant la présentation de Forêts (à l'Espace Go), volet suivant d'une tétralogie amorcée par Littoral en 1997 et qui devrait déboucher sur Ciel en 2009.

Un fil commun unit ce cycle théâtral. «Avant, je parlais beaucoup de la notion d'identité, d'origine, explique Wajdi Mouawad. Mais, à force de travailler, je me suis rendu compte qu'il y avait quelque chose de plus important en dessous: l'idée d'une promesse. Dans Littoral, Incendies et Forêts, il y a toujours quelqu'un qui promet quelque chose à la vie, à un autre, et n'arrive pas à tenir cette promesse qui devient presque son identité. L'incapacité de respecter une promesse fondamentale le plonge dans l'errance. Il touche un peu au sentiment de l'inconsolable. Mais en même temps — c'est très paradoxal — il a l'impression de naître enfin, d'être libéré. Dans ces trois pièces, on trouve un personnage à la vie réglée qui tout à coup fait face à une catastrophe. Et le voici obligé de se mettre en route.»

Avec un pied en Europe et un nouveau poste à Ottawa, en tant que directeur du Théâtre français du Centre national des arts, le créateur avoue qu'il ne peut plus considérer la vie sans l'errance: «Ça me fait du bien, comme si le mouvement aidait à supporter davantage l'insupportable.» Dans Incendies, le testament de leur mère (incarnée par Isabelle Roy, Annick Bergeron et Andrée Lachapelle) pousse des jumeaux sur les traces d'un douloureux secret. Passé et présent s'entrelacent dans cette enquête au sein d'un pays déchiré par la guerre civile.

Depuis cet été, Incendies — que Denis Villeneuve projette d'adapter pour le cinéma — a été rattrapé par l'Histoire. Impossible d'échapper au nouvel éclairage qu'un Liban meurtri par les bombes semble surimposer sur la pièce.

Mais Mouawad ne veut surtout pas que son sens profond soit «aplati» par la tragique actualité, que le public pense voir une oeuvre sur la guerre du Liban, ce que n'est pas Incendies. «Je ne voudrais pas que la pièce devienne intéressante à cause d'un événement aussi horrible, qui a tellement fait souffrir les gens. Ça m'écoeure un peu parce que je trouve que ça dénature, ça prend en otage le spectacle. Mais on n'a pas le choix, il faut le porter. En même temps, je crois que ça permet aux acteurs un défi plus grand, celui de transcender l'actualité réaliste, pour aller dans une métaphysique plus profonde encore. Il faut que la relation entre les personnages soit tellement forte qu'on oublie le contexte. On va être dans leur intimité, et non pas dans la situation politique, qui n'est qu'une toile de fond — bien que très importante.»

L'universalité du texte a d'ailleurs été démontrée lors d'une production allemande, alors que le public a cru que le récit se déroulait au Kosovo, en Irak... En fait, cette pièce magnifique renvoie aux tragédies grecques, qui passionnent Wajdi Mouawad. «Chaque génération a besoin de se reposer la question de la tragédie. La tragédie nous arrache au drame et nous rappelle une chose très importante: nous sommes des êtres absolument incompréhensibles. On est fous!»

Et l'auteur sait que les oeuvres d'art, même si on tente de leur inventer un sens, sont «plus mystérieuses que nous». Son théâtre à lui vise la catharsis. «J'ai toujours cherché ce moment où l'élastique se tend, se tend... jusqu'à casser, puis revole à la tête du spectateur et crée chez lui un bouleversement. C'est ma quête: mettre une hache dans le coeur du spectateur.

Ce désir vient de la conviction que c'est la seule façon d'être en communion avec autrui. En le bouleversant, en créant d'abord un choc.» Mission accomplie.

Incendies. Texte et mise en scène de Wajdi Mouawad. Au Théâtre du Nouveau Monde, du 31octobre au 25 novembre.
 
 
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