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Théâtre - Un peu de l'or des Juifs

L'Usine C présente une autre production-choc du Théâtre Vidy-Lauzanne: Kaddish pour un enfant qui ne naîtra pas, d'Imre Kertész, Prix Nobel de littérature 2002

20 mai 2006  Théâtre
En l'espace de quelques années, l'Usine C est devenue un des centres de diffusion des arts de la scène les plus branchés sur la création actuelle, on le sait. Danse, performance, musique, théâtre, c'est là que l'on se tient au courant de ce qui se fait dans les marges, aussi bien ici qu'à New York, Rome ou Paris. Au cours des deux dernières années seulement — et sans compter la venue stimulante de Lori Anderson —, les liens étroits que l'Usine a tissés avec quelques grandes compagnies de théâtre européennes nous ont valu de voir Denis Lavant à deux reprises et, plus tôt cette saison, la grande Isabelle Hupert dans un déroutant Sarah Kane.

Et voilà que s'amène Kaddish pour un enfant qui ne naîtra pas, d'Imre Kertész, une production qui nous vient du Théâtre Vidy-Lausanne, une compagnie suisse qui produit, coproduit et fait tourner des dizaines de spectacles par année, un peu partout dans le monde (http://www.vidy.ch/tournee.htm).

J'ai rejoint le comédien Jean-Quentin Châtelain chez lui, en Haute Savoie, en début de semaine, pour qu'il nous parle davantage d'Imre Kertész, le premier écrivain hongrois à recevoir le Nobel de littérature et, surtout, de son texte qu'il aura déjà joué plus de 200 fois à son arrivée à Montréal.

Un homme qui dit non

Fin de la quarantaine, Jean-Quentin Châtelain joue au théâtre et au cinéma depuis plus d'un quart de siècle. Au théâtre, il a travaillé pour les plus grands metteurs en scène de l'Hexagone, de Claude Régy et Bruno Bayen à Jorge Lavelli et Stuart Seide. Mais il a développé une complicité particulière, un «fidèle compagnonnage» avec Joël Jouanneau, avec lequel il se produit ici pour la cinquième fois. «J'avais tout juste 20 ans quand nous avons commencé à travailler ensemble. Et c'est presque comme si nous nous donnions rendez-vous tous les cinq ans... » Leur association autour du texte de Kertész a fait mouche partout où ils sont passés. Un succès aussi percutant que celui d'une autre production-choc du Théâtre Vidy-Lausanne, Eraritjaritjaka, que l'on a pu voir au FTA cette semaine et qui reprend l'affiche au Carrefour les 24 et 25 mai. Le comédien décrit d'abord le personnage qu'il interprète dans ce Kaddish pour un enfant qui ne naîtra pas, qui prend l'affiche de l'Usine C mardi pour cinq petits soirs seulement.

«C'est un homme qui dit non. Un homme qui résiste. Il nous raconte son histoire, et c'est celle d'un survivant lucide qui a su tirer des leçons de tout ce qu'il a vécu. Mais c'est aussi un homme qui n'oublie pas.» La production raconte en fait, sur le mode de la prière des morts de la religion juive, la longue complainte d'un survivant de l'Holocauste qui choisit de ne pas avoir de descendance malgré les demandes répétées de sa femme qui le quittera bientôt. Kaddish pour un enfant qui ne naîtra pas a tourné partout, suscitant des critiques unanimement élogieuses, en Suisse, en France et en Espagne, avant de venir terminer sa saison à Montréal.

Quand il parle du dramaturge hongrois, ou même de son personnage, Jean-Quentin Châtelain accélère, presque sans s'en rendre compte, le débit de ses phrases: comme si le fait de vivre aussi longtemps avec un texte à ce point intense créait des liens particuliers. D'ailleurs, il est souvent difficile de deviner s'il parle de l'auteur ou du personnage unique de la pièce qu'il interprète tellement l'expérience de Kertész semble l'avoir marqué.

«C'est à la fois la vie et le texte d'un homme qui a vécu la Shoah, reprend Châtelain. Autant l'auteur que le personnage ont connu les camps d'Auschwitz et de Buchenwald... Mon personnage est celui d'un homme mûr qui s'en est sorti; il avait 16 ans à l'époque et aujourd'hui il s'impose une sorte de devoir de mémoire.» Il parle de tout, ce personnage: de la vie et de la mort, du bien, du mal et du poids de l'Holocauste sur le monde. «Il a compris là, dans les camps, poursuit le comédien, que la seule chose qui peut sauver l'humanité, c'est le partage. Parce qu'au milieu de l'enfer, il a aussi rencontré des "saints", comme il dit. Des gens qui, à travers de tout petits gestes ridicules, ont affirmé la grandeur de la dignité. Il ne cessera de dire par la suite qu'il faut redonner ce que l'on a reçu... »

Un humour décapant

Pour l'histoire, Imre Kersétsz avait 15 ans lorsqu'il a été enfourné dans un convoi ferroviaire en direction d'Auschwitz, comme des milliers d'autres juifs hongrois; il a été libéré en 1944. Châtelain l'a rencontré lors de la tournée européenne du spectacle. «C'est un grand humaniste, un homme d'une grande bonté, d'une grande sensibilité et d'une grande ouverture même si on lui a joué un sale coup dont il a de la difficulté à se remettre.» C'est peut-être ce qui l'a mené à développer un humour décapant, comme dit le comédien.

«Kaddish... n'est surtout pas un texte morbide ou désespéré, il faut le dire à vos lecteurs. Au contraire, mon personnage est une sorte de philosophe doué d'un humour terriblement décapant. Il ressemble beaucoup à son auteur d'ailleurs. Même si Kertész met en scène un homme qui refuse de transmettre la vie, c'est aussi un être à la recherche de traces d'humanité dans tout ce qu'il voit. Un homme d'espoir aussi, même si lui, après avoir vécu ce qu'il a vécu, refuse de donner une descendance à la femme qu'il aime. C'est ce qui fait de ce texte un texte à portée universelle.»

Justement, faut-il être juif pour jouer ce rôle? Est-ce qu'un non-juif peut se pénétrer de toutes les implications d'un texte tissé sur fond d'Holocauste? «C'est une grande question, répond le comédien. Un défi. Comme chaque fois que l'on aborde un grand texte. D'autant plus que je suis Suisse et que mon pays a joué un rôle obscur dans tout cela: vous avez entendu parler de "l'or des Juifs", je suppose, qui dort probablement dans des coffres de banques quelque part. [...] Disons que le paradoxe à partir duquel un acteur fonctionne habituellement est encore plus intense ici.»

Et c'est après que la phrase eut flotté pendant de longues secondes que le comédien conclut l'entrevue sur ces mots admirables: «Je ne veux pas avoir l'air prétentieux, mais le fait de jouer ce personnage comme Joël Jouanneau me le fait jouer, c'est aussi pour moi l'occasion de redonner ce que j'ai reçu, comme Kertész le fait dire à mon personnage. Ma façon à moi de restituer un peu de l'or des Juifs... »
 
 
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