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    Critique

    «Bagages» — Lever le rideau sur des parcours migratoires

    Un documentaire sur des enfants qui posent leurs valises au Québec

    9 décembre 2017 |Lisa-Marie Gervais | Télévision
    Le cinéaste Paul Tom s’estime «béni des dieux» d’avoir eu accès à ces histoires de vie si riches, traversées de découragementet de résilience.
    Photo: Picbois Productions Le cinéaste Paul Tom s’estime «béni des dieux» d’avoir eu accès à ces histoires de vie si riches, traversées de découragementet de résilience.

    Dans les festivals où il se glisse, c’est le film chouchou du public. Il a été un coup de coeur tant à Rouyn-Noranda qu’à Québec et à Montréal, où il a gagné des prix. Tout en sobriété mais empreint de beauté et d’humanité, Bagages, réalisé par Paul Tom, est un documentaire qui raconte le parcours d’intégration de jeunes immigrants à l’école Paul-Gérin-Lajoie-d’Outremont à travers une pièce de théâtre qu’ils montent dans leur cours d’art dramatique. Grâce à la complicité du réalisateur cambodgien d’origine — lui-même un immigrant arrivé bébé au Québec — et de l’enseignante d’art dramatique Mélissa Lefèbvre — si touchante et dévouée envers ses élèves —, les adolescents se livrent en toute authenticité à la caméra. Et ils bouleversent.

     

    Iran, Brésil, Corée du Sud. Les pays diffèrent, mais les vies se ressemblent. « L’école en Iran, c’est une prison », raconte un adolescent. « Dans mon pays, on ne peut pas avoir de maquillage et on doit toujours avoir les cheveux attachés », explique à son tour une jeune fille de Moldavie. Du coup, le Québec leur apparaît comme une oasis de liberté. « Tu marches et certains hommes ou des femmes peuvent sourire pour rien, pour toi », souligne une jeune fille dans un sourire étonné. « Même si les personnes ne sont pas d’accord, j’ai le droit de donner mon opinion. Grâce à Montréal et à Canada, je sais que le mot c’est “libre” », dit pour sa part une élève originaire des Antilles. Pour un élève brésilien, devenir un Québécois « psychologiquement », c’est « beaucoup le fait d’accepter tout dans le monde ».

    Photo: Picbois Productions On assiste à la création, par les élèves, d’une œuvre tissée de moments drôles et de tristesse, colorée par des accents et des bouts de langues de partout dans le monde.

    À travers des sketchs sur des coutumes de leur pays, des discussions sur un objet qu’ils ont apporté dans leurs bagages ou des ateliers gestuels où on leur demande d’imiter les Québécois, on assiste à la création d’une oeuvre tissée de moments drôles — quand les jeunes imitent l’accent québécois — et de tristesse, colorée par des accents et des bouts de langues de partout dans le monde. Peu à peu, on entre dans la peau de ces enfants d’ailleurs qui parlent de leurs chocs culturels, de leurs deuils, mais aussi de leurs rêves. Et, soudainement, on comprend mieux ce que c’est que d’être vulnérable en voyant un jeune Moldave qui est à l’école depuis trois jours et qui ne capte rien de ce qu’on lui dit. Parlant de sa propre expérience à son arrivée, un autre garçon de la classe mettra des mots sur ce qu’il vit : « Tu ne rien comprends, tu es prisonnier. Tu sens qu’ils ont fermé ta bouche », dit-il, avant d’ajouter : « Je veux mourir. »

    Durant huit mois, j’ai eu de grandes bouffées d’inspiration, d’immenses moments de joie, [...] de précieux instants de fragilité
    Paul Tom

    Difficile, aussi, de ne pas être ému en voyant les jeunes fermer les yeux, à la demande de l’enseignante, pour raconter ce qu’ils voient lorsqu’ils pensent à leur pays. « Ma famille, la plage, le carnaval… » Des silences. Des soupirs. Doucement, ils craquent les uns après les autres. « Mes grands-parents me manquent », murmure une jeune Chinoise, les joues inondées de larmes. « Parce que je vis avec mes grands-parents quand je suis petite. » D’autres scènes viendront encore bouleverser : celles où les jeunes racontent le moment du départ, où les déchirants « au revoir » ne sont jamais assez.

     

    Idée originale de Mélissa Lefèbvre, le film, projeté à la Cinémathèque jusqu’au 10 décembre avant d’être présenté à Télé-Québec les 11 et 12 décembre, fut d’abord une pièce de théâtre, primée par le ministère de la Culture, que l’enseignante a montée avec ses élèves pour que « leurs voix soient entendues ». En éternelle quête identitaire, le cinéaste Paul Tom s’estime « béni des dieux » d’avoir eu accès à ces histoires de vie si riches, traversées de découragement et de résilience. « Durant huit mois, j’ai eu de grandes bouffées d’inspiration, d’immenses moments de joie, d’innombrables éclats de rire, de précieux instants de fragilité », raconte-t-il.

     

    Car s’il est bouleversant, Bagages n’est pas sombre. « Dans ma valise, il y a maintenant une partie d’ici, de vous. Et j’espère que, dans la vôtre, il y a une partie de nous », finissent-ils par dire à l’unisson. C’est là toute la beauté et la sagesse de ces jeunes immigrants en train d’apprendre à devenir des adultes. En train d’apprendre à devenir aussi des Québécois.

    Bagages
    Télé-Québec, lundi, 21 h. En rediffusion mardi, 13 h












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