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    Les reliques de la mort sur nos écrans

    La mort est taboue, et pourtant elle est partout sur nos écrans

    25 novembre 2017 |Stéphane Baillargeon | Télévision
    Les séries comme «Faits divers» fétichisent l’expert traquant la mort souvent violente, toujours fortuite.
    Photo: ICI Radio-Canada Télé Les séries comme «Faits divers» fétichisent l’expert traquant la mort souvent violente, toujours fortuite.

    Novembre, mois des morts. Des meurtres de «Faits divers» à la disparition annoncée de la mère dans «Nouvelle adresse», de l’incessante et brutale boucherie de «Walking Dead» au deuil du père dans «This Is Us», la télévision contemporaine expose de nouveaux rapports à la mort. Sans oublier de déterrer la série de chevet «Six Feet Under», évidemment.


    Avez-vous vu un mort cette année ? Probablement pas. Notre société vit pour ainsi dire sans morts. Les anciens rituels et les vieilles croyances facilitant un rapport paisible à l’ultime passage font maintenant place à une gêne généralisée, à un tabou, à un déni bien visible dans la médicalisation et la marchandisation des disparitions. La mort solitaire remplace même souvent la mort solidaire, à l’hôpital, sans grand cérémonial et à grande vitesse de tout le reste.

     

    Pourtant, les disparus sont partout. Sur les écrans s’entend, les petits et les grands, là où le badaud de base passe des dizaines d’heures par semaine. Séries policières (Faits divers ou CSI), émissions de vampires et de zombies (Walking Dead) ou productions entières consacrées au deuil (Nouvelle adresse ou This Is Us), tout un florilège macabre donne à voir des cadavres, des mourants et des endeuillés en surnombre.

     

    Une étude datant du tournant du siècle établissait qu’un enfant états-unien voit 8000 meurtres à la télé avant son entrée au secondaire. Et quand les personnages interprétés par Magalie Lépine-Blondeau ont disparu brutalement dans 19-2 au printemps 2015, et surtout dans District 31 cet automne, les fans ont pris le deuil (et le mors aux dents) en ligne.

     

    Comment expliquer ce paradoxe ? La mort évacuée par la porte du réel revient-elle comme un refoulé par les fenêtres du virtuel ?

     

    « C’est peut-être moins un paradoxe qu’un symptôme », répond Stéfany Boisvert, rare spécialiste de la médiatisation de la mort. Elle fait ses études postdoctorales à l’Université McGill. « Même si la mort est de plus en plus occultée dans la sphère publique et de moins en moins présente dans nos rituels, malgré tout, comme toute culture, la nôtre a conscience de ce phénomène. Peut-être que les médias montrent les significations maintenant attribuées à ce phénomène universel et inéluctable. »

     

    La mort comme accident

     

    Stéfany Boisvert a défendu un doctorat sur l’image des hommes dans les séries télé. Sa maîtrise déposée en 2011 portait sur la mort dans le chef-d’oeuvre Six Feet Under (2001-2005), souvent cité comme une des deux ou trois meilleures productions de l’histoire de la télévision avec Breaking Bad ou The Wire.

     

    Pour elle, la surreprésentation de la mort semble donc moins intéressante que les manières de la montrer. Dans son mémoire, elle reprend certaines catégories assez nettes des « thanatofictions » de la théoricienne française Isabelle Casta (Nouvelles mythologies de la mort, 2007) :

     

    La mort exceptionnelle. Ce type de créations culturelles oscille entre le meurtrier en série et la police plus ou moins scientifique. Les séries à la CSI ou Faits divers fétichisent l’expert qui traque les causes de la mort souvent violente, toujours fortuite.

     

    La mort surnaturelle. Le cortège des morts vivants, vampires et zombies omniprésents dans la fiction récente entremêle de plus en plus les codes réalistes et fantastiques, jadis exclusifs. Le récent film québécois Les affamés exploite cette veine.

     

    C’est médical et ça fait mal

     

    Devenue doctoresse en télé, Stéfany Boisvert nuance et enrichit maintenant la perspective en proposant plutôt une dichotomie qui oppose cette fois mourir comme un phénomène exogène (ou extrinsèque) ou endogène (ou intrinsèque). Soit il frappe certains individus de manière fortuite et accidentelle ; soit cette finitude fait partie de la vie et affecte tout le monde et n’importe qui.

    Même si la mort est de plus en plus occultée dans la sphère publique et de moins en moins présente dans nos rituels, malgré tout, comme toute culture, la nôtre a conscience de ce phénomène
    Stéfany Boisvert

    « Les séries policières représentent la mort comme un phénomène accidentel, le résultat d’une agression physique par exemple, qui aurait donc pu être évité, explique-t-elle. Les séries médicales aussi nous montrent la mort comme le résultat d’une malchance individuelle que la science documente ou aide à ne plus se produire. La mort, c’est ce qui survient pour un corps, pour une personne. »

     

    Dans l’autre cas de figure, moins dominant mais peut-être plus enrichissant, ou en tout cas moins répétitif, le non-être, la disparition d’une personne dans le néant, sert à exposer le deuil collectif, les répercussions sur les vivants. This Is Us (NBC/Netflix, à ICI Radio-Canada [RC]), une des séries les plus adulées des deux dernières années, reproduit ce modèle avec la mort du père en filigrane.

     

    C’est aussi la voie exploitée récemment par Nouvelle adresse (RC) en traitant du décès programmé d’une mère aimante atteinte d’un cancer fulgurant. La série a été adaptée par CBC pour devenir This Life.

     

    Mme Boisvert a comparé les deux versions pour un article savant à venir. Elle souligne que la fin ultime, le deuil, la peine, sujets centraux dans la très cathartique Nouvelle adresse, ont été remplacés par la sempiternelle vie familiale dans son adaptation.

     

    « This Life montre beaucoup moins de scènes dramatiques que Nouvelle adresse, peu de scènes où le personnage central est dévasté à l’idée de mourir. Les producteurs ont expliqué que l’exposition ne pouvait se faire de manière aussi crue pour le Canada anglais. »

     

    La nouvelle mouture a en fait retardé la mort du personnage principal, puis a été retirée à l’issue de sa deuxième saison. Le personnage axial de la fiction sur la mort n’est donc jamais décédé, « et on ne sait même pas si les créateurs avaient le projet de le faire mourir », ajoute Mme Boisvert.

     

    La télé apprend-elle à mourir ?

    Photo: HBO Le chef-d’œuvre «Six Feet Under» (2001-2005) est souvent cité comme une des deux ou trois meilleures productions de l’histoire de la télévision.

    Six Feet Under demeure la référence indépassable de ce créneau. Cette fabuleuse série suit le quotidien d’une entreprise familiale de pompes funèbres à Los Angeles. Chaque épisode commence par une mort dont Fisher Sons doit ensuite s’occuper.

     

    « La thématique de la mort est centrale dans ce récit, dit celle qui a passé des années à l’étudier. Les créateurs de cette histoire avaient bien conscience de briser un tabou. Six Feet Under aborde le sujet du point de vue des réflexions existentielles auxquelles la finitude nous confronte. En rappelant qu’on doit mourir, cette série demande quel genre de vie on doit vivre, selon quelles valeurs, comment et avec qui. Elle expose aussi différentes manières de se comporter après la mort. »

     

    Est-ce à dire qu’ultimement, cette télé apprend aussi sinon à mourir, au moins à faire face aux fins dernières ? Dans quelle mesure une oeuvre culturelle peut-elle, en rétroaction, influencer sa culture ?

     

    « Je ne dis plus que les séries télé sont le reflet ou le miroir d’une société, répond la pro. Ces formules laissent penser que les séries ne proposent qu’une représentation du monde. Comme toute oeuvre d’art, les fictions télévisuelles proposent des interprétations et des visions particulières de leur société, parfois même contradictoires. La vision de la mort dans Six Feet Under n’est pas celle d’une autre série et chacune a sa vision, chacune sa paraphrase de la réalité sociale. »

     

    Et alors ? Reprenons la question : les séries aident-elles à vivre la mort autrement ? « Ces productions culturelles entrent en dialogue avec leur société. Elles peuvent nous amener à nous interroger, à nous transformer. Les médias, la télévision ne font pas qu’exposer la réalité sociale : ils contribuent aussi à la transformer. Il y a donc une dimension formatrice et pédagogique dans les séries qui peut nous aider à discuter de la mort et à réfléchir à ce phénomène auquel nous serons tous confrontés. »

    Maman, t’as pas vu mon AK-47 ? Un sondage Quinnipiac vient de révéler que les millénariaux américains forment le groupe d’âge le plus opposé au contrôle des armes automatiques de type militaire (AR-15, AK-47, etc.). Cette attitude favorable aux mitraillettes a été expliquée par le sociologue David Yamane par l’utilisation fréquente de ce type d’arme dans les jeux de guerre avec un point de vue subjectif.

    Encore la faute aux médias… Chose certaine, une petite majorité (49 %) des jeunes Américains de 18 à 34 ans se dit favorable à un interdit des armes d’assaut, et 44 % sont contre. La volonté de les interdire grimpe à 70 % à plus de 50 ans et à 77 % chez les retraités (65 ans et plus).

    Les fusils automatiques sont souvent utilisés dans les tueries de masse, problème épidémique des États-Unis, pays maladivement amoureux des armes. Le sondage a été réalisé après la tragédie de Las Vegas qui a fait près de 60 morts et plus de 545 blessés le 1er octobre.












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