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    Entrevue

    Dans la peau du caméléon

    Sebastian Perez Pezzani, reporter casse-cou, risque-tout et passe-partout

    25 novembre 2017 |Stéphane Baillargeon | Télévision
    La scène est en Bolivie, dans la prison-ville de Palmasola, forteresse de détention à sécurité maximale où vivent quelque 3500 prisonniers, pour ainsi dire en autarcie.
    Photo: TV5 La scène est en Bolivie, dans la prison-ville de Palmasola, forteresse de détention à sécurité maximale où vivent quelque 3500 prisonniers, pour ainsi dire en autarcie.

    La scène est en Bolivie, dans la prison-ville de Palmasola, forteresse de détention à sécurité maximale où vivent quelque 3500 prisonniers, pour ainsi dire en autarcie. Les gardiens se contentent de sécuriser le périmètre d’enfermement, de contrôler les entrées comme les sorties des personnes, y compris les femmes et les enfants qui peuvent vivre au côté des hommes emprisonnés, souvent en attente de leurs procès.

     

    À l’intérieur, les membres de la Disciplina interna, reconnaissables à leurs t-shirts rouges, s’efforcent de faire régner un ordre qui échappe en même temps au contrôle des narcotrafiquants. En 2013, avant l’instauration de cette autogestion, les rivalités entre les gangs ont dégénéré en émeute et ont fait une trentaine de victimes, presque toutes brûlées vives.

     

    C’est là que le journaliste français Sebastian Perez Pezzani se retrouve pour le premier des six épisodes de la première saison de sa captivante série Caméléon, diffusée cet automne à TV5. L’intrépide documentariste passe cinq jours dans la prison-ville pour filmer Prisonnier à Palmasola, avec son caméraman. Le duo de choc en ressort avec un récit d’une puissance inégalée parce qu’il laisse les damnés de ce monde clos se raconter eux-mêmes. Au deuxième jour, dans un des recoins du complexe pénal, le « Caméléon » découvre un « oublié » du système, toujours incarcéré deux ans après la fin de sa peine.

     

    Ce n’est ni du journalisme ni du documentaire, plutôt une forme hybride, organique et fluide qui expose la réalité brute et brutale un peu à la manière du cinéma-vérité. La formule plaît au principal intéressé, qui avoue son admiration pour le réalisateur britannique Paul Greengrass, auteur du documentaire dramatique Bloody Sunday.

     

    « Je suis plutôt dans l’instant et pas dans l’analyse ou le formatage, explique M. Perez Pezzani, joint en France. Beaucoup de journalistes font jouer un rôle aux gens qu’ils rencontrent. On les voit marcher, travailler, dans des scènes répétées. Ils sont aussi fans des techniques de cinéma : champs, contrechamps, etc. Moi, je suis pour la spontanéité. Je pense que ça vient du fait que je n’ai pas fait d’école de journalisme. »

     

    L’humanité partout

     

    La première série traverse le sud, surtout l’Amérique latine. Le « Caméléon », Français originaire du Paraguay, se fond dans le décor des mines d’or de Paracale, sur les routes avec les clandestins du Mexique, dans les laboratoires ambulants des médecins légistes du Salvador. Il va aussi en Afrique sur les traces de voleurs de zébus. La deuxième saison commence dans les mines de soufre du volcan Kawa Ijen, sur l’île de Java en Indonésie.

     

    « Je vais dans des endroits dangereux et j’essaie de donner à réfléchir sur ce qui s’y passe, dit-il. Ça découle un peu de mon histoire quand même parce que je suis fils d’exilé politique. J’ai vécu longtemps dans les quartiers où il n’y avait que des dealers, des drogués et j’ai toujours trouvé de l’humanité là-dedans. Voilà : j’ai toujours trouvé de l’humanité partout, même dans les pires endroits. »

     

    On ne naît pas caméléon, on le devient. Sebastian Perez Pezzani est né en Uruguay en 1972, un an avant le coup d’État qui suspend la Constitution, déchaîne les escadrons de la mort et dissout les partis politiques. Sa mère, Lyliam Pezzani, célibataire, militante communiste, s’enfuit en Argentine puis en France, où ses deux garçons vont la retrouver. Une association d’aide aux réfugiés trouve au trio un logement dans une banlieue de Lyon où le jeune latino apprend le français et l’arabe, mais aussi à se dépatouiller de toutes les combines.

    Mon physique, ma tête faisant, je me retrouve avec des gangsters qui me disent souvent : “Si tu étais né ici, tu serais comme nous.” Ma mère a fui la dictature et je me suis toujours demandé ce que j’aurais fait à sa place.
    Sebastian Perez Pezzani

    Il découvre la vidéo dans un projet du collège, devient monteur puis réalisateur. Son premier projet pour une émission culturelle de la chaîne Arte lui fait sillonner les marges de la création urbaine de Madagascar à New York. Cette perspective va s’élargir au fur et à mesure de ses séries, des Nouveaux explorateurs jusqu’à Caméléon, produite par la maison Capa, diffusée en Europe sur la petite chaîne 13e rue, spécialisée en frissons.

     

    « J’essaie toujours de montrer les deux faces d’une situation. Je ne vais pas seulement du côté des policiers, par exemple. C’est à la mode dans certaines séries de suivre la police sans montrer qui sont les gens arrêtés, d’où ils viennent, comment ils vivent. Ça m’a toujours dérangé. »

     

    Il expose une autre de ses règles de conduite qui le démarque des journalistes commentateurs ou de salon. « Je ne donne pas mon opinion, je ne me permets pas de juger sans y être allé et je donne la parole à ceux qui ne l’ont pas. J’y vais, je plonge dedans. »

     

    Capitaine Kirk

    Photo: TV5 Le look de Sebastian Perez Pezzani l’aide. Le «Caméléon» ne change pas de peau parce que la sienne lui permet de se fondre partout.

    Une fois les sujets dénichés, quand il les a convaincus de se laisser filmer, il faut encore énormément de tact et d’intelligence sociale pour évoluer dans ces mondes souvent menaçants, au bord de la dérape. Le « Caméléon » est capable de se fondre dans tous les milieux, même les plus difficiles.

     

    Rien ne semble à l’épreuve de ce kamikaze des ondes. Il flirte constamment avec le danger et pousse la machine aux limites. À Buenos Aires, il s’est fait implanter sous la peau et à froid un bout d’os humain pour se faire respecter par les caïds des bidonvilles.

     

    Son look l’aide aussi. Le « Caméléon » ne change pas de peau parce que la sienne lui permet de se fondre partout : quelques tatouages — dont une grande Vierge de Guadalupe dans le dos —, t-shirt, jeans ou shorts, baskets, barbe de quelques jours et une casquette toujours rivée sur ses cheveux ras. On est loin des tenues de safari et des uniformes paramilitaires des journalistes de guerre.

     

    « Mon physique, ma tête faisant, je me retrouve avec des gangsters qui me disent souvent : “Si tu étais né ici, tu serais comme nous.” Ma mère a fui la dictature et je me suis toujours demandé ce que j’aurais fait à sa place. En ayant des enfants, est-ce que j’aurais eu le courage de m’enfuir, de mettre ma vie en danger pour la démocratie ? Est-ce que j’aurais été collabo en France en 39-45 ? La terreur extrême fait faire des trucs inimaginables. »

     

    La peur aussi. Ou n’est-ce pas elle qui pose les limites, au contraire ?

     

    « La peur, c’est ça le truc. Et est-ce que le courage, ce n’est pas finalement de savoir contrôler sa peur ? Parce que chaque fois que je vais dans ces lieux, j’ai peur. Et en fait, celui qui n’a pas peur, il n’est pas courageux, mais inconscient et dangereux. »

     

    Son credo semble s’inspirer de celui du capitaine Kirk : « Explorer de nouveaux mondes étranges et, au mépris du danger, avancer vers l’inconnu. » Le casse-cou a tout de même failli aller au casse-pipe à quelques reprises.

     

    En avril, il a été arrêté avec son caméraman Didier Barral à l’aéroport de Caracas après avoir filmé des kidnappeurs et des trafiquants de cocaïne, mais aussi tout le pays en guerre civile larvée. Les douaniers ont retrouvé 34 grammes de drogue plantés dans leurs valises. Le duo a passé 10 jours en prison avant d’être expulsé du pays sans ses images. Elles viennent tout juste d’être restituées après cinq mois de demandes.

     

    L’épisode vénézuélien sera donc monté et diffusé. Ensuite, y aura peut-être une troisième saison du Caméléon, mais peut-être pas, ou alors en version moins hard. « Je vais me calmer un peu, dit Sebastan Perez Pezzani. J’arrive aussi à faire des films bien sans me mettre autant en danger… »













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