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    Chronique

    Contre «Passe-Partout»

    Manque-t-on à ce point d’idées, de talents et de jeunes comédiens brillants pour que la direction de Télé-Québec en arrive à annoncer comme une avancée le fait qu’elle va relancer, quarante ans après l’originale, une nouvelle version de l’émission pour enfants Passe-Partout ?

     

    Le temps met vite les bouchées doubles à dévorer l’enfance. Et une fois avalé par la grande bouche du monde adulte, l’univers de nos premières années se trouve idéalisé au point de s’ériger en capitale de nos souvenirs. Partant de là, rien d’étonnant à ce que chaque génération s’enthousiasme à l’idée de faire visiter aux plus jeunes les édifices enchantés construits sur ce territoire le plus fertile de la mémoire.

     

    On a parlé longtemps de La boîte à surprise, véritable incubatrice d’émissions cultes que furent Sol et Gobelet, Bobino et autres Fanfreluche. Plus près, on songe à Cornemuse et, surtout, à Passe-Partout, une émission inspirée au départ par la série américaine Sesame Street.

     

    Le cas de l’émission Passe-Partout est saisissant. Est-ce le vide sidéral qu’a laissé le désengagement de l’État au chapitre de l’éducation et de la culture à la télévision qui a conduit à l’idéaliser au point qu’elle apparaît d’autant plus exceptionnelle parce qu’elle a fini par régner au milieu d’un quasi désert ?

     

    Passe-Partout était au départ une commande du ministère de l’Éducation. Elle reprenait en quelque sorte le feu et l’élan de plusieurs années de créations originales réalisées à l’enseigne de Radio-Canada, dans le dessein d’offrir aux enfants les outils et les instruments de la culture et d’une vision humaniste du monde.

     

    Quand la direction de Télé-Québec affirme aujourd’hui que Passe-Partout est exactement ce qu’elle cherche, est-ce parce qu’elle a oublié que c’est bien elle qui l’a tué en 1990 ? La comédienne Marie Eykel, l’incarnation de Passe-Partout, s’était alors battue pour que la série continue. Est-ce sans raison aujourd’hui que Marie Eykel doute de l’à-propos de cette résurrection qui témoigne surtout d’un manque de vision ?

     

    Une reprise pareille n’est pas sans faire songer aux recettes américaines, aux déclinaisons infinies de vieilles séries afin d’en assurer un maximum de rentabilité avec un minimum d’efforts. En 1978, quelques mois après son coup d’envoi, faut-il rappeler que les comédiens de Passe-Partout avaient dû faire la grève pour qu’on finisse par hisser leur maigre salaire à 125 $ par épisode enregistré ?

     

    Une émission pour enfants constitue un miroir des préoccupations et des ambitions d’une époque. À la fin des années 1970, les dynamiques sociales mises en avant dans Passe-Partout étaient dessinées et totalisées par l’éthique de la discussion, dans une accumulation de sentiments vertueux voués à promouvoir la bonne entente en tout et pour tout.

     

    Cette insistance à tout déplacer sous ce chapiteau a quelque chose d’épuisant à force d’être fausse et mensongère au regard de la réalité. Qui sait d’ailleurs si cette façon d’appréhender le monde de biais n’aura pas contribué à créer quelques-unes des illusions sociales dont nous pâtissons souvent, par exemple cette recherche quasi maladive du consensus à tout prix, véritable fiction qui nous coupe des bénéfices des frictions et qui incarne on ne peut mieux cette incapacité au Québec à discuter autrement que très mollement.

     

    Cette perception enchantée du monde fait l’économie de considérer que l’humanité est largement modelée par la croissance démesurée des ambitions et des cupidités. Une génération entière formée aux joliesses des poussinots et des poussinettes a appris à ignorer l’existence des loups dans la bergerie sous prétexte que tous les êtres vivants peuvent s’entendre entre eux.

     

    Reste à comprendre pourquoi il semble impossible aujourd’hui d’envisager le monde autrement qu’en se demandant si l’heure est venue de présenter Cannelle et Pruneau en animations numériques plutôt qu’en marionnettes… Cette nostalgie déprimante révèle une incapacité générale à se projeter ailleurs, comme si cette société s’était arrêtée au point de ne plus pouvoir compter que sur des sous-produits de son passé pour se préserver et s’éduquer à l’égard de l’avenir.

     

    Il y aurait beaucoup à dire encore sur ce que révèle cette incapacité à prendre l’avenir à bras-le-corps, surtout quand on se trouve devant ce qui en constitue la représentation par excellence : l’enfance.

     

    Passe-Partout est en voie de devenir le symptôme éclatant d’une société socialement immobilisée qui ne se sent pas capable de se livrer à autre chose qu’à de ternes exercices de surplace.

     

    Je voulais vous dire un mot encore sur ce vieux fou dont je vous ai parlé ici il y a quelques semaines : Giuseppe Marinoni. À 80 ans, après avoir raté de peu le record de l’heure sur le vélodrome de Milton, il y est retourné. Samedi, il a finalement amélioré la marque mondiale de sa catégorie d’âge. Il a parcouru, sur un vélo d’acier fabriqué de ses mains il y a 40 ans, la distance de 39,004 kilomètres en une heure. J’adore ce fou, sa volonté de faire plier ce qui lui résiste, sa capacité à faire pâlir de honte tous ces morts-vivants qui ne vont jamais nulle part de peur d’aller trop loin.













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