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    Alias Grace, la servante renégate

    23 septembre 2017 |Stéphane Baillargeon | Télévision
    Sarah Gadon incarne avec toutes les qualités requises Grace Marks, cet être marqué par la faute.
    Photo: Sabrina Lantos Sarah Gadon incarne avec toutes les qualités requises Grace Marks, cet être marqué par la faute.

    Le plus étonnant, ce n’est pas que des romans de Margaret Atwood inspirent enfin des séries télé de qualité. Le plus étonnant, c’est qu’il a fallu un bon bout de temps pour y arriver.

     

    Après The Handmaid’s Tale qui vient de recevoir cinq récompenses au gala des Emmy Awards voici donc Alias Grace, adaptée d’un autre roman (Captive en français) de la formidable auteure canadienne, souvent citée comme nobélisable. Les deux oeuvres publiées en 1985 et 1996 partagent plusieurs points communs.

     

    Dans les deux cas, il est question d’une jeune servante prisonnière d’un système de répression féminine, l’un projeté dans le futur, l’autre campé dans le passé. Dans les deux cas, la fiction s’interroge sur la place des femmes dans nos sociétés et ce que chacun fait de sa conscience comme de sa liberté. Dans les deux cas, il s’agit d’une coproduction américano-canadienne tournée en Ontario.

     

    Alias Grace, d’abord programmée par CBC à compter du 25 septembre, migrera sur la plateforme Netflix à partir du 7 novembre. Cette nouvelle série raconte la vie de Grace Marks, jeune immigrée irlandaise, devenue servante à Toronto, coaccusée en 1843 du meurtre de son employeur, Thomas Kinnear, et de sa maîtresse, elle aussi servante, Nancy Montgomery. Grace Marks a réellement existé. Margaret Atwood a tellement fouillé et farfouillé son sujet qu’elle a fini par publier des documents de son enquête et une réflexion sur les tenants et aboutissants de son roman de l’histoire.

     

    Grace est qui ?

     

    Le noeud du problème depuis plus de 180 ans, comme dans la transposition feuilletonesque, concerne la responsabilité dans ce double meurtre. La jeune de 16 ans y a-t-elle volontairement participé ? A-t-elle été instrumentalisée par le véritable coupable ? Feint-elle de n’avoir aucun souvenir des événements meurtriers ?

     

    À la publication du roman en 1996, des parallèles ont été établis avec l’affaire Homolka, criminelle canadienne la plus médiatisée de la fin du XXe siècle. Il n’y a donc rien de simple dans cette oeuvre postmoderne jouant sur le développement de différents points de vue narratif, mais aussi aux confins de la morale, tout en demeurant profondément féministe.

     

    Le roman comme la série ne cadrent pas vraiment dans la catégorie policière : il est clair qu’un crime a été commis et que ce crime n’est pas le sujet de l’exposition, qui se concentre plutôt sur la perspective de Grace, sur sa beauté captivante, sa personnalité fascinante et son intelligence supérieure. Pour le reste, il appartient aux récepteurs des oeuvres de croire ou non ce qu’elle raconte et de décider de son degré de culpabilité, un peu à la manière d’un jury. Le montage accentue la complexité en intercalant des rêves dans le récit, mais aussi des commentaires de Grace en voix hors champ.

     

    Sarah Gadon incarne avec toutes les qualités requises cet être profond, insondable, marqué par la faute. Elle est entourée de Rebecca Liddiard (Mary Whitney, amie de Grace) et Anna Paquin (Nancy Montgomery), des scénaristes Margaret Atwood et Sarah Polley, de la réalisatrice Mary Harron et de la productrice Noreen Halpern. Cette création est une histoire de femmes de plusieurs générations, sur l’histoire d’une jeune femme d’un autre temps.

     

    Une courtepointe

     

    Grace Marks raconte sa vie au médecin Simon Jordan, personnage inventé par Margaret Atwood. Le docteur a été embauché pour départager les responsabilités après plusieurs années d’incarcération de la condamnée. Il veut « ouvrir Grace et empoigner son coeur », comme elle le dit au deuxième épisode, alors que, finalement, n’est-ce pas elle qui réussira à le manipuler intimement à sa guise ?

     

    Un de leurs premiers échanges concentre le ton de la production. Le docteur cherche des confidences de sa patiente. Elle refuse d’abord, mais finit par parler des courtepointes, puisqu’elle en réalise une. Elle évoque ces couvertures accrochées aux cordes à linge « comme des drapeaux de guerres imaginaires ». Elle se demande ensuite ce que c’est finalement qu’un lit.

     

    Pour vous, dit-elle au médecin, ce n’est probablement qu’un endroit douillet où se reposer. Mais pour d’autres, ce champ de bataille se remplit de dangers quand on y accouche, par exemple, et quand « les hommes et les femmes y font ces choses […] que certains appellent l’amour, d’autres le désespoir, cette sorte d’indignité obligée qu’il faut endurer ».

     

    Grace Marks ajoute finalement, pendant que des images la montrent à sa besogne de femme de chambre : « Les lits sont aussi là où l’on dort et rêve, et souvent où l’on meurt. »

     

    Une série de chevet

     

    Grace elle-même fait songer à une courtepointe dont on peine à comprendre le pattern. La perspective des femmes s’impose partout. L’amitié très forte, la compassion et l’entraide entre Grace et Mary, toutes deux victimes de la méchanceté et de l’égoïsme des hommes. « Ils s’attendent à ce que nous soyons à leur service 24 heures par jour, y compris sur le dos », dit l’une à l’autre.

     

    Le père de Grace incarne tout le mal du pouvoir patriarcal. Il boit comme un trou, bat sa femme, frappe ses enfants, agresse sa fille sexuellement. On est dans un monde dickensien, celui des profondes inégalités du XIXe siècle, encore plus souligné quand Grace est embauchée dans une première maisonnée, celle des riches Parkinson, à Toronto, d’où elle partira pour rejoindre celle de l’infortuné Kinnear, à la campagne.

     

    Elle y arrive après la rébellion du Haut-Canada de 1837. Quelques échanges évoquent William Lyon Mackenzie, exilé aux États-Unis. Elle avoue ne rien y connaître. Sa nouvelle amie, la servante Montgomery à l’idéologie « radicale », lui explique la différence entre être ignorant et idiot : « Quand on est ignorant, on peut apprendre. »

     

    Cette série fait évidemment réfléchir sur ce que l’on sait de la télé d’ici et sur ce qu’elle devrait apprendre comme leçon de cette très attirante production. Le Québec n’a surtout pas à rougir de certaines de ses fictions télévisuelles. Seulement, encore trop de nos séries reposent sur des scénarios abracadabrants, joués à la va-vite, tournés avec des budgets de famine. Les succès du dramaturge Serge Boucher (Feux, primée trois fois au gala des Gémeaux dimanche dernier) montrent bien qu’une histoire riche et complexe magnifiquement racontée change la donne.

     

    Margaret Atwood en a enfanté bien d’autres avant et après Captive et La servante écarlate. Le réalisateur Darren Aronofsky (Mother !, Black Swan) a scénarisé pour le réseau HBO toute sa trilogie romanesque postapocalyptique Le dernier homme, dont le premier volet Oryx and Crake de 2003. Là encore, le plus étonnant, ce n’est pas que ça se fasse, mais qu’il a fallu quand même assez de temps pour y arriver.

    La bande-annonce d'«Alias Grace»













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