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    Petit portrait de la culture populaire stupéfiante

    Ça fume, sniffe, s’injecte et «deale» beaucoup sur les écrans, ici comme ailleurs

    9 septembre 2017 |Stéphane Baillargeon | Télévision
    La 3e saison de la série «Narcos» s’attarde cette fois-ci sur la vie des trafiquants de drogue aux États-Unis.
    Photo: Netflix La 3e saison de la série «Narcos» s’attarde cette fois-ci sur la vie des trafiquants de drogue aux États-Unis.

    Nos écrans se remplissent de neige et de toutes sortes d’autres substances illicites. La fiction se fait toxicophile, partout. C’est addikTV à toutes les chaînes : de Weeds et Breaking Bad jusqu’à L’imposteur. Pourquoi et comment ? Et qu’est-ce que la légalisation de la mari pourrait bien y changer ?

     

    Plusieurs des meilleures séries américaines du nouvel âge d’or télévisuel pivotent autour de la drogue produite, introduite, vendue et consommée : The Wire, bien sûr, mais aussi Narcos, qui vient tout juste d’arriver pour une troisième saison sur Netflix, et puis Snowfall (réseau FX), sur la crise du crack des années 1990, qui terminait sa première saison cette semaine.

     

    Ou alors la dope occupe une place marginale mais essentielle dans certains canevas. C’est le cas dans Orange is the New Black, où les prisonnières ont été condamnées pour trafic ou sniffent « en dedans ».

     

    La télé québécoise aussi se fait stupéfiante. La marraine (2014) romançait la vraie de vraie histoire d’Ines Barbosa, patronne du cartel de Cali active à Montréal dans les années 1990. L’intrigue de la minisérie 19-2 (2011-2015) oscillait en partie autour d’un autre cartel montréalais, inventé celui-là. La version anglo-canadienne, toujours en ondes, s’éloigne par contre de ce canevas poudré et à vrai dire emberlificoté.

    Photo: Yan Turcotte La série «L’imposteur» sera de retour pour sa seconde et dernière saison.
     

    L’imposteur reprend du service bien utile à TVA cette semaine pour sa seconde et dernière saison. Philippe, joué par Marc-André Grondin, sort de prison après un gros deal de dope raté. Il emprunte l’identité de Youri, son jumeau décédé, policier de l’escouade des stups. Le salaud n’est peut-être pas celui que l’on croit, et la morale s’embrouille comme l’esprit sur un trip d’acide.

     

    Tel arbre, tel fruit

     

    On n’a jamais que les représentations qu’on mérite. Selon Statistique Canada (2015), quatre Canadiens sur dix de plus de 15 ans ont consommé au moins une fois du cannabis, et autant au moins une des six autres drogues illicites les plus courantes (ecstasy, héroïne, cocaïne, hallucinogènes, etc.).

     

    Si on ajoute les antidouleurs, les stimulants et d’autres produits pharmaceutiques en vente légale consommés pour leurs effets euphoriques, on se retrouve avec le portrait d’une société défoncée, prête à avaler à peu près n’importe quoi pour s’extraire temporairement du réel. « Donnez-moi un moment de paix médicamentée de plus », implore Perfect Circle sur son album concept traitant des dépendances (Thirteenth Step).

     

    « J’utilise souvent des exemples tirés de séries ou de films pour exposer les valeurs sous-jacentes différentes des normes formelles du juridique », raconte Jean-Sébastien Fallu, professeur à l’École de psychoéducation de l’UdeM, grand spécialiste de la toxicomanie. « La culture populaire — la musique, le cinéma, la littérature, les vidéos ou la télé — a bien conscience de cette position en porte-à-faux. On ne parle pas de meurtre ou d’inceste ici, des crimes qui font l’unanimité. Les fictions savent donc tirer profit de cette ambiguïté morale. »

     

    Le professeur souligne aussi le « double discours » et le « double traitement » dans nos sociétés. « Un avocat qui consomme de la cocaïne pour être plus productif, c’est bien vu. Par contre, la consommation du crack par la communauté afro-américaine est toujours condamnée. »

    Photo: Yan Turcotte Denis Bouchard et Marc-André Grondin dans «L'imposteur»
     

    C’est le sujet de la série Snowfall. Son réalisateur, John Singleton, a fait remarquer que les Noirs qui consommaient du crack dans les années 1990 étaient dépeints partout en criminels, y compris dans les médias de fiction ou d’information, tandis que les Blancs qui consomment maintenant du fentanyl sont représentés en victimes.

     

    La drogue métaphore

     

    Il y a donc drogue et drogue, dans la vie comme aux écrans. « Toutes les drogues ne se valent pas dans le sens où elles ne sont pas en usage et en abus de la même manière au même moment », fait remarquer le professeur John Markert, qui enseigne la sociologie à l’Université Cumberland dans le Tennessee. Il a été joint en Floride, avant le passage de l’ouragan Irma.

     

    « La cocaïne par exemple était considérée comme une drogue de la classe supérieure blanche pour les partys dans les années 1960 et 1970. Quand le crack, un dérivé, a fait son apparition dans les années 1990, la cocaïne a aussi été perçue négativement. »

     

    Le professeur utilise le cinéma comme « objet social total », selon la formule courante dans sa discipline pour comprendre les transformations de sa société. Il a notamment publié Post-9/11 Cinema (2011) et Hooked in Film (2013), sur « l’abus de substance au grand écran », dit le sous-titre de l’essai.

     

    Cet essai distingue bien la représentation des produits (marijuana, hallucinogènes, héroïne et cocaïne) pour mieux décrire et comprendre l’évolution de leurs mises en fiction. De même, on peut bien distinguer Weeds (2005-2012) de Breaking Bad (2008-2013).

     

    La première série, franchement positive, met en scène une mère de famille célibataire qui se lance dans la vente de pot comme elle pourrait devenir la reine du Tupperware. La seconde suit un enseignant cancéreux qui devient le roi de la méthamphétamine en bousillant toutes les règles morales au passage.

     

    La perception de la marijuana a par contre progressé du négatif au positif. Elle était d’abord taboue, puis est devenue une substance aux vertus médicinales, puis de plus en plus socialement acceptée en usage récréatif. L’an prochain, elle deviendra légale au Canada et il serait bien étonnant que les écrans se mettent à noircir à nouveau sa réputation.

     

    Maudit « pusher »

     

    Ce qui fait aussi réfléchir sur les manières de dépeindre le producteur, le vendeur et le consommateur. Le professeur Markert, qui a aussi écrit sur la drogue dans la musique pop, cite une célèbre strophe de The Pusherman par Steppenwolf popularisée par le film Easy Rider (1969) qui répète en boucle : « God Damn, the Pusher ».

     

    Le savant reprend le contraste avec le personnage de Nancy Botwin, ménagère pusher de Weeds. « On se dit qu’il n’y a plus rien là, mais elle vend du pot et c’est illégal, et ce n’est pas si héroïque. On voit bien là le reflet du changement de l’attitude de notre société par rapport à cette drogue. »

     

    On peut en dire autant du héros de l’excellente série québécoise L’imposteur. Par contre, Walter White/Heisenberg dans Breaking Bad compose un autre cas de figure, tout négatif celui-là.

     

    Le professeur Markert repousse l’idée d’une empathie du public par rapport à ce personnage amoral, violent, assassin. « On peut être sympathique à sa cause pendant deux ou trois épisodes parce qu’on lui diagnostique un cancer et qu’il est empêtré dans les problèmes. Mais, très vite, il devient quelqu’un de très, très mauvais. La série nous montre aussi le côté sombre du commerce des méthamphétamines, ses effets réels. En fait, je n’ai jamais vu une représentation positive de cette drogue à l’écran, y compris dans Breaking Bad. »

     

    On pourrait avoir basculé moralement avec Ozark, que le réseau Netflix vient de mettre en ligne. Dans cette histoire, le comptable Marty Byrde entraîne sa famille dans une région du Missouri pour y blanchir les millions d’un cartel de la drogue mexicain. La série d’une troublante ambivalence morale nous fait aimer ce bon père de famille empêtré tout en révélant à quel point il s’agit d’un salaud objectif.

     

    Nos écrans s’enneigent. Nos visions s’embrouillent. Mais n’est-ce pas le rôle de la culture de bousculer les normes et les certitudes, de faire réfléchir aux limites, tout en divertissant ?

     

    « L’art, le cinéma, la télé, sont des reflets de ce que nous sommes,commente finalement le professeur Fallu. Les créations servent à nous faire réfléchir, à nous faire avancer. Il y a de la place pour de l’art non engagé, mais aussi pour de l’art engagé qui puisse faire évoluer les mentalités. Franchement, on part de très loin en matière de propagande. Je n’ai pas vu les dernières téléséries, mais je me rappelle bien certaines productions cinématographiques lamentables du dernier siècle, comme Reefer Madness [1936]. Il y a tellement eu de désinformation qu’il y a beaucoup de chemin à faire pour ramener les consciences à une certaine objectivité, qui avance d’ailleurs à bonne vitesse dans notre société qui légalise le pot et ouvre des centres d’injection supervisée. »


    D’un écran à l’autre La première apparition de la drogue à l’écran remonte à 1894, dans le film Chinese Opium Den de Thomas Edison. Depuis, en près d’un siècle et quart, le cinéma a négocié plus ou moins positivement avec les produits psychotropes.

    L’école de cinéma de la New York Film Academy à Los Angeles a recensé 782 films américains où la drogue apparaît à l’écran en les classifiant par périodes socioculturelles. Au tout début, dans les 17 films muets retracés, la représentation de la drogue semble largement positive comme la société accepte généralement sa consommation.

    Elle se renverse au milieu du siècle (1930-1950) et redevient un peu plus pendant les années de la contre-culture. Easy Rider (1969) est proposée comme production emblématique de cette période. La guerre à la drogue des années républicaines lui fait encore mauvaise presses (comme dans Scarface de 1983). Depuis environ 25 ans, la transposition se fait plus neutre, plus nuancée et moins moralisatrice aussi.

    Les drogues sont aussi de plus en plus présentes. L’époque reaganienne précédente du « Just say no » rassemble 52 productions. La nôtre en compte déjà 546.












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