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    Le syndrome du clandestin

    «Le bureau des légendes» raconte le contre-espionnage à la française

    «Le bureau des légendes», créé par Canal + en 2015, se distingue des productions sur le même thème par la profondeur et la complexité de sa trame narrative.
    Photo: Service Canal+ «Le bureau des légendes», créé par Canal + en 2015, se distingue des productions sur le même thème par la profondeur et la complexité de sa trame narrative.

    Avec un titre pareil, on s’attendrait à une série sur les frères Grimm ou à une adaptation des romans de Bryan Perro. Il s’agit pourtant bel et bien d’une série sur l’espionnage. Le Bureau des légendes (BDL) en l’occurrence désigne la branche de la Direction générale de la sécurité extérieure de l’État français où les agents envoyés à l’étranger reçoivent leurs nouvelles identités, leurs « légendes » donc, créées pour leur permettre d’avancer masqués dans une nouvelle société qui subit un examen.

     

    L’espion redevient un des emblèmes de notre époque « poquée ». Il rappelle la surveillance généralisée, mondialisée, permise par la numérisation des communications. Il évoque aussi les têtes chercheuses infiltrées de tous bords pour dérober des secrets, entrevoir les tactiques et même parfois semer la terreur.

     

    Faut-il vraiment citer Homeland, Burn Notice, Covert Affairs ou le plus léger Archer ? La vieille guerre froide sert aussi de plus en plus à tendre un miroir à notre monde hyperparanoïaque.

    Photo: Service Canal+
     

    Les trois ou quatre dernières années ont vu apparaître The Americans (sur FX), qui suit la vie d’espions soviétiques infiltrés aux États-Unis pendant la guerre froide ; le film Bridge of Spies de Steven Spielberg racontant l’échange d’un infiltré russe contre un pilote d’avion U2 ; la série allemande Deutschland 83 sur une espionne de la RDA en RFA.

     

    Le bureau des légendes, créé par Canal + en 2015, s’inscrit donc dans une vague symboliquement chargée. Cette série se distingue du lot par la profondeur et la complexité de sa trame narrative. La troisième saison vient de remporter les prix de la meilleure série et du meilleur scénario de l’Association des critiques de séries (ACS), en France, qui a aussi créé un podcast sur la production.

     

    Oubliez Jason Bourne ou James Bond : ici, l’espionnage est une activité méthodique et patiente, cartésienne, calme et persévérante qui demande beaucoup plus de nerf que de bras, bien davantage de finesse que de rudesse. L’espion a la constance mais aussi la patience du jardinier pour pasticher un titre de John Le Carré.

     

    Prêcher par l’exemple

     

    Ce qui donne quoi concrètement ? Prenons le premier épisode de la production qui en compte maintenant 30 et bientôt 40, une quatrième saison étant en préparation pour 2018.

     

    La série atypique commence par le retour d’une mission clandestine de plusieurs années d’espionnage et de recrutements de sources en Syrie de Guillaume Debailly (Mathieu Kassovitz), dont le nom de code est Malotru. Les huit autres agents sur le terrain dans les points chauds ou brûlants du monde ont aussi reçu des surnoms empruntés aux jurons du capitaine Haddock. Le directeur du renseignement Marc Lauré (Gilles Cohen) a gardé le sien, Moule à Gaufre ou MAG, obtenu du temps où il opérait en zone ennemie.

     

    Malotru, qui se faisait passer pour un enseignant au lycée français, a laissé une maîtresse à Damas, Nadia El Mansour (Zineb Triki), historienne et géographe, professeure d’université. Sitôt rentré, il renoue maladroitement avec son ex et sa fille adolescente négligée depuis des années. Quand il apprend que Nadia est à Paris elle aussi, il bafoue le règlement et la rejoint en reprenant secrètement son ancienne légende.

     

    Malotru retrouve aussi ses collègues au bureau, maintenant dirigé par Henri Duflot (Jean-Pierre Darroussin, toujours excellent). Il doit maintenant préparer les recrues qui partiront à leur tour.

     

    La première séance met à l’épreuve Marina Loiseau (Sara Giraudeau). Il la reçoit dans un bistro et lui donne quinze minutes pour revenir avec les coordonnées de deux inconnus installés au zinc. Elle réussit à moitié puisqu’en faisant opérer ses charmes elle a trop attiré l’attention d’un des deux cobayes qui l’attend plein d’espoir.

     

    En même temps, le Bureau apprend l’arrestation à Alger, pour conduite en état d’ébriété, de son agent Cyclone. Musulman pratiquant, il ne buvait jamais. S’est-il fait griller ? Tout le Bureau panique et se demande s’il faut alerter ses sources et les autres agents secrets.

     

    Éloge du portrait

     

    Ainsi va le quotidien au royaume du légendaire. Personne ne tire sur personne. Il n’y a pas de poursuite en voiture. Il n’y a pas non plus d’hommes surdoués et de femmes fatales. Le feuilleton repose sur des rapports francs et égalitaires entre collègues, hommes ou femmes. Même le quartier général du renseignement installé dans les combles d’un bâtiment parisien ne pèche pas par excès de geeks et de bébelles technologiques. C’est la banalité faite salle. Un simple bureau à échelle humaine, une entreprise à l’ancienne où le véritable actif prend l’ascenseur.

     

    Les tensions proviennent des écarts entre l’être et le paraître. Au fond, Debailly/Malotru reprend son rôle de Lefebvre pour être tel qu’il n’est pas auprès de Nadia, seule personne qui croit le connaître mais qui, elle-même, avance peut-être masquée. Ce jeu complexe des vraisemblances et des manigances est décortiqué finement lors des séances avec la Dre Balmes (Léa Drucker), psychiatre chargée de suivre la santé des légendes soumises à une énorme pression.

     

    Tout cela concourt à la crédibilité de la fiction qui s’inspire des événements courants mais aussi du vrai de vrai espionnage tel qu’il se pratique maintenant. D’ailleurs, après la première saison, Canal + a diffusé le documentaire Les guerriers de l’ombre dans lequel 13 officiers de renseignements racontaient leur métier au quotidien, leur recrutement, leur formation, les dangers et les frustrations propres à leur fascinante et inquiétante profession.

     

    Le réalisateur Éric Rochant tient les commandes du Bureau des légendes. On lui doit des films de genre, un thriller (Anna Oz), une comédie (Vive la République), un film de gangsters (Total Western) et un récent long métrage d’espionnage (Möbius). Sa production s’inscrit dans le réveil (ou l’adaptation) de la fiction française pour la télévision stimulée par la concurrence étrangère.

     

    Les Français, comme de plus en plus d’Européens ou de Québécois, regardent les séries américaines ou britanniques. La contre-offensive de qualité par Canal + a commencé avec Les revenants (refait aux États-Unis) d’après un scénario de l’écrivain Emmanuel Carrère. En même temps que BDL, le réseau a lancé des coproductions avec l’Allemagne (Spotless), la Grande-Bretagne (Panthers) et le Canada (Versailles).

     

    « Il s’agit de montrer que la France peut être un acteur international », résumait au Monde en 2014 le directeur de la fiction de la chaîne, Fabrice de la Patellière. Pari tenu et merci avec BDL. D’ailleurs un remake américain est en cours et Éric Rochant dirigera cette adaptation.


    Pour regarder «Le Bureau des légendes» Les trois premières saisons se retrouvent sur la plateforme Sundance Now. On peut s’y brancher gratuitement pour les 30 premiers jours. Certains épisodes sont accessibles sans frais sur YouTube. Les deux premières saisons sont aussi disponibles sur iTunes.












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