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    Caractère et fortune du «spin-off» comme modèle télévisuel

    27 mai 2017 | Le Devoir - Propos recueillis par Stéphane Baillargeon | Télévision
    «Better Call Saul» exploite la veine d’humour noir que «Breaking Bad» ne pouvait se permettre qu’à petites doses.
    Photo: AMC «Better Call Saul» exploite la veine d’humour noir que «Breaking Bad» ne pouvait se permettre qu’à petites doses.

    Florent Favard, spécialiste des séries de fiction contemporaines, est rattaché au MICA (Médiations, informations, communications, arts), laboratoire de recherche de l’Université Bordeaux Montaigne.


    Comment définissez-vous le « spin-off » ?

     

    Je ne le définirais pas comme un « genre » à propre parler, si par-là on entend genre fictionnel. Mais son utilisation fréquente l’a érigé en mode narratif remarquable : il s’agit, au sein d’une oeuvre progressive telle qu’une série, d’extraire un élément du monde fictionnel (un personnage par exemple) ou de reprendre une même formule pour créer une oeuvre fille qui évoluera sur le long terme aux côtés de l’oeuvre mère, voire la prolongera. Puisque la série dérivée se déroule dans le même monde fictionnel, elle l’étend, le densifie, et c’est là, je crois, l’attrait principal du spin-off : elle permet au public de passer plus de temps dans un cadre fictionnel qui lui plaît.

     

    Quels sont les exemples les plus réussis selon vous ?

     

    Sans entrer dans des jugements de valeurs arbitraires, je dirais qu’on mesure le succès d’un spin-off à sa renommée. Certains ont dépassé leur oeuvre mère en matière de succès d’écoute, de qualité d’écriture, ou via l’empreinte qu’ils ont laissée dans la culture populaire ; ainsi Xena, série dérivée d’Hercules, a plus marqué les esprits en assumant le second degré qu’Hercules peinait à manier.

     

    La franchise Star Trek a creusé son monde fictionnel grâce à des spin-off qui permettaient d’explorer de nouvelles époques, de varier le ton et la narration. Angel fonctionne très bien comme la « face B » de Buffy. Parfois, la recette ne prend pas, même avec les meilleures intentions : le spin-off de The X-Files centré sur les Lone Gunmen éponymes, pourtant appréciés du public dans la série mère, n’a jamais pu trouver sa voie.

     

    Le spin-off est-il propre à la télé ?

     

    Le spin-off est propre à toute forme plus ou moins progressive, se déployant sur le long terme : une série télévisée, une série de films, un cycle littéraire, une bande dessinée. Le procédé est hérité des feuilletons littéraires, mais à ma connaissance, il n’est pas aussi visible que durant le XXe siècle, où les procédés de mise en série et de mise en feuilleton sont empruntés par de nombreux autres médias populaires.

     

    Les personnages de comics sont nombreux à apparaître dans les pages d’un autre héros ou héroïne avant d’obtenir leur propre publication : Wolverine a par exemple débuté aux côtés de l’Incroyable Hulk avant d’intégrer les X-Men, puis de vivre ses propres aventures dans des miniséries de comics dédiées au personnage. De même, la série télévisée britannique Doctor Who possède ses propres spin-off littéraires et audio, centrés sur des personnages qui n’ont parfois rien à voir avec la série et ne font que partager le même univers, comme Bernice Summerfield.

     

    Faut-il y voir une logique de surexploitation commerciale d’un produit d’une industrie culturelle ?

     

    Il y a bien sûr un avantage lucratif à exploiter des personnages secondaires ou une formule qui fonctionne en la déclinant à l’infini. Mais comme je le disais, il y a aussi quelque chose de propre à la forme sérielle : de même qu’on aime retrouver ses personnages favoris épisode après épisode, on peut aimer retrouver un même univers avec quelques variations, explorer plus avant les aventures de tel personnage placé au second rang dans l’oeuvre mère… Plus que jamais aujourd’hui, les formes narratives populaires visent l’immersion, et la déclinaison, le spin-off, est une des clés de cette immersion.

     

    Est-ce l’effet paresseux d’un manque d’audace créatrice ou au contraire une preuve de l’inventivité et de la souplesse créatrice de la télé contemporaine ?

     

    Il peut y avoir une certaine paresse : les multiples séries dérivées des Experts ou de NCIS le montrent. Si leur qualité est variable, il est clair que la chaîne CBS préfère se reposer sur des formules qui fonctionnent plutôt que de se risquer à proposer trop de nouvelles séries… Mais le spin-off a aussi cet avantage créatif qu’il permet de présenter un même monde fictionnel sous un jour nouveau, de rafraîchir, en quelque sorte, l’oeuvre en proposant aux scénaristes comme au public un nouveau point de vue. Better Call Saul exploite la veine d’humour noir que Breaking Bad ne pouvait se permettre qu’à petites doses ; Private Practice s’éloigne de l’hôpital agité de Grey’s Anatomy (et des conventions associées à ce type de série médicale) pour mieux prendre le temps de creuser l’intimité d’un groupe de médecins atypique.

     

    La pratique connaît peu de fortune ici et la situation semble à peu près la même en France. Comment expliquer ce peu d’intérêt pour le modèle américain qui donne pourtant le la à la télé mondiale, et depuis longtemps ?

     

    Il ne faut pas oublier que si le modèle américain est hégémonique, c’est aussi parce qu’il est atypique. Les Américains dominent parce qu’ils produisent énormément de séries télévisées, depuis près de 70 ans, avec des normes en constante évolution et des investissements financiers énormes. Aucun système de production télévisuel dans le monde ne ressemble au modèle américain.

     

    Si la France et le Québec produisent peu ou pas de spin-off, c’est d’abord une histoire de quantité : puisque nous ne produisons pas autant, nos stratégies sont plutôt orientées vers la recherche de nouveautés pour contrebalancer des programmes durablement installés ; proposer un spin-off, c’est peut-être remplir nos petits espaces de production avec une impression de déjà-vu.

     

    En France, le spin-off concerne d’abord les comédies de situation des années 1990 qui se sont adaptées à un format plus standard aujourd’hui : l’univers de la sitcom Hélène et les garçons a ainsi vu ses personnages évoluer de série dérivée en série dérivée. Pour nos séries policières, nous pratiquons beaucoup l’adaptation, qu’elle soit officielle ou officieuse… Ainsi, RIS : police scientifique est un spin-off « spirituel » de la franchise Les experts, en même temps qu’une adaptation de la série italienne RIS : Delitti imperfetti.













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