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    «The Handmaid’s Tale» – Taisez ce mot en f…

    Retour sur la controverse au sujet du «non-féminisme» allégué de la série télé

    Dans «The Handmaid’s Tale», publié en 1985, alors que les fondamentalistes chrétiens règnent, les femmes n’ont pratiquement aucun droit et la lecture leur est interdite.
    Photo: Hulu Dans «The Handmaid’s Tale», publié en 1985, alors que les fondamentalistes chrétiens règnent, les femmes n’ont pratiquement aucun droit et la lecture leur est interdite.

    La série télévisée The Handmaid’s Tale, adaptation du roman d’anticipation de Margaret Atwood, était l’une des plus attendues de l’année. Or, voilà que depuis une semaine, la production est au centre d’une controverse. En effet, lors d’un panel au festival de Tribeca suivant le dévoilement du premier épisode, les comédiennes ont créé un malaise en refusant de parler d’une allégorie féministe, à l’instar de la romancière du reste. On revient sur la controverse, celle-ci éclairée par une réflexion de Martine Delvaux.

     

    Pour mémoire, The Handmaid’s Tale, La servante écarlate dans la traduction française du roman, fut publié en 1985 et se déroule dans un futur proche où des fondamentalistes chrétiens ont renversé le gouvernement américain, le remplaçant par une théocratie fanatique inspirée par l’Ancien Testament. Les femmes n’ont pratiquement aucun droit et la lecture leur est interdite. L’héroïne, Offred, est confinée à la caste des « servantes », de jeunes femmes à qui on lave le cerveau et que les riches utilisent pour porter leur progéniture.

     

    De prime abord, le féminisme de l’oeuvre originale et, par extension, de son adaptation, paraît aller de soi. Et pourtant.

     

    À Tribeca, la comédienne Madeleine Brewer s’est montrée particulièrement véhémente dans son rejet de l’étiquette féministe, comme l’a rapporté Laura Bradley dans Vanity Fair le 22 avril. « Je crois que toute histoire, dès qu’elle est racontée par une femme forte, puissante… n’importe quelle histoire qui porte simplement sur une femme qui est maîtresse d’elle-même est automatiquement désignée comme “féministe”. Mais c’est juste une histoire à propos d’une femme. Je ne crois pas que ce soit une quelconque propagande féministe. »

     

    Conviction ou commerce ?

     

    Idem pour Elisabeth Moss, rendue célèbre par le rôle de Peggy, la secrétaire qui s’émancipe dans Mad Men, et qui incarne Offred dans la série. « Selon moi [The Handmaid’s Tale] n’est pas une histoire féministe. C’est une histoire humaine parce que les droits des femmes sont des droits humains. Donc, personnellement, je n’ai jamais envisagé de jouer Peggy comme une féministe. Je n’ai jamais envisagé de jouer Offred comme une féministe. Elles sont des femmes, elles sont des êtres humains […] Je n’aborde jamais quoique ce soit avec un genre d’arrière-pensée politique. »

     

    Devant l’homogénéité des opinions exprimées par l’équipe, Laura Bradley conclut : « Il est sidérant et quelque peu déconcertant que la distribution d’une série qui livre un message aussi fort — et, oui, féministe — se montre aussi réticente à s’associer au mouvement lui-même. Cette position est clairement un volet préétabli du message entourant la série. »

     

    Une lecture que partage Martine Delvaux, professeure de littérature à l’UQAM et écrivaine. « Je me demande si le refus de prononcer ce que les anglophones appellent le “F-word” n’a pas à voir avec la crainte de rebuter un public éventuel. C’est toujours le même problème, en fait : ne pas nommer les choses comme féministes parce que ça fait peur […]. Le fait que de se dire féministe ou de dire d’un objet culturel qu’il est féministe comporte un risque : le risque qu’il ne soit pas consommé parce qu’il serait “à thèse”, démagogique, idéologique. Pourtant, cette série est absolument féministe. Sans conteste. Elle dénonce un état de fait (actuel) en usant d’une dystopie pour faire passer le message. »

     

    Humanisme contre féminisme

     

    Le 26 avril, Elisabeth Moss est revenue sur ses paroles dans le HuffingtonPost, déclarant qu’elle avait oublié de dire « et » (« also ») et que The Handmaid’s Tale est féministe ET humaniste. Pourtant, dans une entrevue réalisée avec Margaret Atwood pour le Time, la comédienne tenait peu ou prou les mêmes propos qu’à Tribeca au sujet de Peggy et Offred : « Je ne pense pas qu’il s’agisse de rôles féministes. Je pense qu’il s’agit de femmes intéressantes. The Handmaid’s Tale est considéré comme un grand roman féministe. Je le considère plutôt comme un roman qui traite des humains et des droits des humains, et pas que des droits des femmes. »

     

    Une position qui correspond essentiellement à celle de Margaret Atwood, qui milite pour l’équité, mais maintient une distance notoire vis-à-vis du féminisme. « Quand vous dites “féministe”, voulez-vous dire : les femmes devraient-elles avoir les mêmes droits que les autres êtres humains ? Alors, oui. Mais quoi d’autre entendez-vous par ce terme ? Suggérons-nous que les femmes sont angéliquement plus parfaites que les hommes ? Alors, non. Les femmes sont des êtres humains », faisait valoir la romancière dans le New York Times le 20 avril.

     

    Lassitude sémantique

     

    Là encore, Martine Delvaux s’explique mal que l’un puisse exclure l’autre. « Je suis un peu tannée de cette opposition entre féminisme et humanisme, comme si le féminisme était un militantisme qui manque de subtilité alors que parler d’humanisme correspond à une lutte noble. C’est noyer le poisson. On est encore dans la nécessité de lutter pour l’égalité, la parité des hommes et des femmes. Le féminisme est nécessaire. Cet humanisme qu’on brandit, c’est l’horizon. Le jour où on n’aura plus besoin de féminisme, alors on sera dans cette logique humaniste. La même chose pourrait être dite pour les luttes anti-racistes, ou pour les luttes anti-homophobie, etc. Le féminisme est une étape nécessaire. Refuser de le dire, au final, pour moi, c’est un peu lâche. »

     

    Du même souffle, Martine Delvaux précise que le mot « féministe » est sans doute un peu galvaudé en ce moment car ayant donné naissance à une économie. Elle donne entre autres exemples celui des t-shirts Dior où l’on peut lire : « We should all be feminists ».

     

    Pour autant, les acquis demeurent extrêmement fragiles, la controverse au sujet de The Handmaid’s Tale constituant selon elle un cas de figure éloquent. « Ce que ça dit, donc, c’est que ce n’est pas si simple, même aujourd’hui, de dire qu’on est féministe. »

     

    Offerte depuis le 26 avril sur la plateforme Hulu, la série The Handmaid’s Tale sera diffusée sur la chaîne Bravo à partir du 30 avril.













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