Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Abonnez-vous!
    Connectez-vous
    Télévision

    Grandeur et misère de l’argent

    Le documentaire «Le prix du paradis» met en lumière le «rêve américain» d’un certain Québec inc.

    L’Aztec RV Resort «a l’amplitude et l’élégance d’un rêve architectural à la Donald Trump, situé plutôt à l’échelle d’un palmier».
    Photo: Canal D L’Aztec RV Resort «a l’amplitude et l’élégance d’un rêve architectural à la Donald Trump, situé plutôt à l’échelle d’un palmier».

    On se croirait au milieu d’un mauvais rêve, au milieu d’un Temps des bouffons tourné dans une Floride de composition. Le film s’intitule Le prix du paradis. Il raconte l’histoire de millionnaires qui migrent ensemble chaque année dans d’immenses roulottes motorisées. Ils le font au nom de la réussite qu’ils estiment entre eux refléter autant qu’au nom de la société dont ils sont issus.

     

    Le prix du paradis n’est pas un pamphlet. C’est un documentaire, réalisé d’ailleurs dans une forme très sage. L’effet qu’il produit n’en est pas moins violent, voire déprimant. Par moments, l’envie de hurler au désespoir vous saisit à la gorge.

     

    Le documentariste Guillaume Sylvestre montre la faillite tragique d’un rêve construit autour de la figure idéalisée de l’« entrepreneur » d’un certain Québec inc. On y voit à quel point l’argent peut en arriver à révéler la pire des pauvretés.

     

    Un rêve

     

    Un Beauceron du nom de Jean-Guy Sylvain se retrouve devant un vaste terrain vague de Fort Lauderdale en Floride. Il souhaite y créer un immense parc immobilier, baptisé Aztec. Son projet a l’amplitude et l’élégance d’un rêve architectural à la Donald Trump, situé plutôt à l’échelle d’un palmier. Rond et bien rubicond, Jean-Guy Sylvain est un ancien poulain de Raymond Malenfant, le magnat déchu de l’hôtellerie.

     

    En compagnie de quelques associés dont il s’est empressé de racheter les parts, Jean-Guy Sylvain a payé 18 millions pour cet immense terrain. Devant la caméra, il raconte avoir dû payer plus de 400 000 $ d’amendes pour « avoir tout arraché les arbres » afin que sa machinerie lourde puisse circuler plus facilement. Des canaux poissonneux, bordés d’arbres, traversaient sa vaste propriété. Avec l’aide de deux ouvriers, Jean-Guy Sylvain a utilisé une pelle mécanique pour les élargir considérablement sans demander d’autorisations. « Il y avait tellement de poissons morts le lundi matin. Ça puait. » Sylvain avoue avoir échappé de peu à la prison à cette occasion. Mais il ne regrette en rien son geste, puisque c’est plus beau maintenant, selon lui.

     

    Un emplacement « aussi chic », « c’est de quoi qui existait pas ». Pour vivre là, expliquent les hôtes du documentariste, il faut d’abord être bien riche. « Les gens qui sont ici, c’est toutte des millionnaires. Y’en a que ça vaut 500-600 millions. Y’en a que ça vaut 100 millions. Y’en a que ça vaut 10 millions. Mais c’est toutte des millionnaires. Faut que ça soit ça. » Des centaines de ces propriétaires d’industries qui gèrent désormais leurs placements et leurs paiements ont afflué rapidement vers ce complexe où l’argent se présente sous sa forme la plus décomplexée.

     

    La revanche

     

    « C’est du monde qui ont travaillé dur toute leur vie. Pis aujourd’hui, ils peuvent en profiter. » Cette idée d’une récompense à l’effort est sans cesse brandie comme un passeport. « Moi, je pense que les jeunes qui étudient à l’école d’entrepreneuriat pourraient venir faire un stage ici pour venir voir le résultat final de ce que ça donne en baver toute sa vie, puis un jour en profiter un petit peu », dit Marc Gagnon, le président du conseil d’administration d’Aztec, aussi ancien patron d’une compagnie de poutres d’acier.

     

    Et M. Gagnon d’y aller d’un cours d’histoire en accéléré. Les Québécois sont nés pour des petits pains, disait-on, mais les choses ont changé. « C’est la Révolution tranquille qui a tout amené ça. Moi, j’ai vu mon père se débattre en affaires. Ça a été une leçon pour moi. Mon père, c’était un petit gars de Rivière-Bleue qui s’est ramassé en ville après avoir suivi un cours de soudeur pis qui travaillait pour des Juifs de Montréal, pis dans l’acier, pis graduellement lui s’est lancé en affaires. […] C’était la misère dans ce temps-là. Pis graduellement, dans les années 1960, 1970, y’a René Lévesque qui a donné un gros coup. Il a réveillé le monde. Le nationalisme, ce n’est pas inutile, ça. »

     

    M. Gagnon rend volontiers hommage aussi à Parizeau : « Jacques Parizeau, il a réveillé du monde. […] Il y a des entreprises québécoises qui ont profité de ça. Pis à un moment donné, ça a créé une synergie qui fait en sorte qu’existe une communauté d’affaires qui se concentre aujourd’hui chez Aztec. On achète pis on tranche sur la population locale. Moi, je pense que c’est la revanche de ce qu’on a vécu. »

     

    La réussite s’évalue, semble-t-il, ici à la capacité de vivre selon un rêve de démesure à l’américaine, selon des modalités américaines où toutes les références volent en éclats, comme dans un immense Las Vegas.

     

    Le temps du plastique

     

    À l’entrée du parc Aztec, le fils d’un magnat de pièces d’auto en plastique se réjouit d’avoir 650 voisins. Sa famille a fait fortune avec l’invention des bouteilles de lave-vitre au bouchon surdimensionné. Il dit se faire un devoir de dire bonjour à tout le monde et affirme se sentir comme à l’accueil d’un Walmart. Il adore. Rien ne semble lui faire plus plaisir que de montrer ses voitures de luxe et le bouddha géant qui jouxte sa propriété. L’intérieur de sa maison s’apparente à un éloge du plastique. Mais pour lui, cette communauté, « c’est la vie de plein air à son meilleur ».

     

    Les femmes du complexe Aztec se disent craintives dès qu’elles sortent de leur bulle résidentielle. Qu’est-ce qui se produirait si « un jeune » arrivait dans un stationnement où je me trouve pour magasiner, se demande l’une d’elles ? Pour la rassurer, une autre lui dit que c’est à Montréal qu’elle ne se sent pas en sécurité. « À Québec, tu vois un Noir de temps en temps. Tu vas voir un Mexicain icitte et là. Eille, moi sur la rue à Montréal, je capote, il y a à peu près 22 langues qui se parlent. À Québec, tu t’en vas pis ça parle français partout. À Montréal, anglais, espagnol, islamique, chinois, japonais. […] Je me suis dit : où suis-je ? »

     

    En Floride où elles ont élu domicile, ces mêmes femmes se demandent tout de même pourquoi il est si difficile d’entrer en contact avec les Américaines. On dirait qu’elles ne veulent pas se mélanger avec des étrangères, regrettent-elles.

     

    Riches, les gens que met en lumière ce documentaire n’en apparaissent pas moins pauvrement munis pour comprendre les enjeux du monde tel qu’il se présente à eux. Leur réussite en est une qui consiste à se glisser dans la peau d’un monde qui ne leur appartient pas et dont les codes leur échappent. Riches, ils n’en apparaissent pas moins très pauvres.

     

    Voyant ce documentaire de Guillaume Sylvestre, on ne peut que songer au Confort et l’indifférence, le film ravageur de Denys Arcand lancé après le référendum de 1980. C’est d’ailleurs Denys Arcand qui prête sa voix à la narration de ce documentaire. La filiation entre les deux films n’en apparaît que plus évidente.

    Le prix du paradis
    Canal D, dimanche, 21 h












    Envoyer
    Fermer

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.