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    Télévision

    Police démontée

    Le documentaire montre les tensions sur les terrains d’opération où s’entremêlent forces de l’ordre, désordre et témoins d’entrechocs.
    Photo: ICI RDI Le documentaire montre les tensions sur les terrains d’opération où s’entremêlent forces de l’ordre, désordre et témoins d’entrechocs.

    En sociologie, on parle de l’effet Hawthorne quand les résultats d’une expérience sont affectés par le fait que les sujets ont conscience d’être en observation. En éducation, on parle plutôt de l’effet Pygmalion, les performances des élèves pouvant s’améliorer du simple fait que leur enseignant attend d’eux de meilleures performances.

     

    Il faudrait inventer un terme semblable pour la police sous surveillance. Pourquoi pas l’effet matricule 728 ? L’appellation contrôlée rendrait un ironique et vertueux hommage au vice professionnel de l’ex-agente Stéphanie Trudeau, déclarée coupable de voie de fait pour son arrestation « brutale, illégale et sans motif » d’un musicien de Montréal en octobre 2012.

    Photo: ICI RDI Le documentaire montre les tensions sur les terrains d’opération où s’entremêlent forces de l’ordre, désordre et témoins d’entrechocs.
     

    Son intervention hors norme a été captée par des passants sur leurs cellulaires, par six caméras différentes au total. « Les images nous amènent des preuves irréfutables de ce qui s’est passé », dit l’avocat Alain Arsenault, interviewé dans l’excellent documentaire de Charles Gervais Police sous surveillance.

     

    Le spécialiste des bavures policières commente l’impact des images maintenant omniprésentes alors que défilent celles de l’intervention contre les« gratteux de guitare » du Plateau. « Est-ce que l’intervention était prématurée ou exagérée ? A-t-on pris les moyens pour se prémunir en évitant des blessures graves ? Avant, cette possibilité d’avoir une preuve vidéo […] c’était la parole d’un citoyen contre un policier. C’était loin d’être garanti. Les vidéos nous donnent des résultats intéressants. »

     

    Le documentaire utilise un tas d’images d’archives d’ici et d’ailleurs. Les manifestations du temps des carrés rouges sont évidemment très présentes. Le montage et la musique rendent très bien les tensions inévitables sur les terrains d’opération où s’entremêlent les forces de l’ordre, du désordre et des témoins de leurs entrechocs.

     

    La caractéristique fondamentale de tout le portrait se concentre là, dans le relais des idées, des conceptions et des actions autour d’un sujet délicat surchargé d’enjeux sociopolitiques. L’enquête propose différents points de vue, ceux de la police, des manifestants, des témoins, des experts. La sociologie de base comme le b.a.-ba du journalisme répètent que pour comprendre et expliquer une situation, un événement, un phénomène il faut confronter les opinions et les témoignages. Voici donc un modèle de panorama large et englobant entremêlant et confrontant les perspectives.

     

    Du pouvoir des images

     

    On pourrait aussi parler d’une mise en abîme critique par l’image des images. Le film se demande comment l’observation d’un monde par les caméras finit par transformer ce monde. Les cellulaires et les caméras de surveillance ont peut-être réduit l’anonymat dans nos sociétés. Ils ont aussi révélé des choses qui autrement seraient restées cachées tout en forçant à réfléchir sur la complexe vérité des images.

     

    Le sergent Fortin, un vétéran, résume les mutations récentes de sa profession : « Honnêtement, depuis 15 ans, si tu penses qu’il n’y a pas de caméras quand tu interviens, je pense que tu es à côté de la track. Moi, je me dis qu’il y a toujours une caméra. C’est tellement facile maintenant. Tu peux être filmé du balcon, par un passant, d’une auto. Il y a des caméras partout. »

     

    Le spécialiste de la police Stéphane Berthomet ajoute que certaines images sont trompeuses. « Ce n’est jamais joli, l’exercice de la force, dit-il. Toute la difficulté c’est de savoir si cet usage de la force est justifié ou pas, et on ne le voit pas toujours à travers les images. Ce n’est pas parce que quatre policiers sont couchés sur quelqu’un en train de l’arrêter qu’il y a quelque chose d’illégal ou de violent là-dedans. Le danger des images, c’est d’en tirer des conclusions erronées. »

     

    Il y a des cas contraires où les images montrent bien de l’abus. Le cas d’école, selon M. Berthomet, a été fourni à Trois-Rivières le 2 février 2013 alors qu’Alexis Vadeboncoeur, arrêté pour vol qualifié, a été battu par quatre policiers alors qu’il faisait acte de soumission, étendu au sol, les bras en croix. La scène a été captée par une caméra.

     

    Ce genre de cas où la police est prise en flagrant délit se produit régulièrement aux États-Unis. Les plus choquantes captations montrent des meurtres en direct. « La police est un fonctionnaire spécial parce qu’il est armé, dit le professeur Francis Dupuis-Déri. Parfois, il utilise son arme à mauvais escient. »

     

    Certains citoyens voient d’ailleurs dans les caméras un moyen organisé de lutter contre la répression policière. C’est le cas de 99 Média, né pendant les grèves étudiantes. « Filmer enlève à la police l’impunité », résume un vidéaste militant. Un autre documentariste de la rue, Moïse Marcoux-Chabot, en rajoute : « On a constaté que souvent, tant qu’il n’y a pas d’images pour prouver qu’on a été frappé et arrêté, les gens n’y croient pas. »

     

    L’avocat Alain Arsenault croit que ce genre d’image a le mérite de mettre l’accent sur les valeurs devant guider la police. À bien y penser, la policière Stéphanie Trudeau n’a visiblement pas modifié la lourdeur de son intervention malgré les caméras des citoyens, malgré les cris incessants des témoins qui lui demandaient d’arrêter de brutaliser ses victimes. Les images ont par contre aidé à la condamner. L’effet matricule 728 se mesure de bien des manières…


    Le documentaire montre les tensions sur les terrains d’opération où s’entremêlent forces de l’ordre, désordre et témoins d’entrechocs. L’observation d’un monde par les caméras, demande le film, finit-elle par le transformer ?
    Police sous surveillance
    ICI RDI, lundi à 20 h












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