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    Émissions dramatiques francophones

    Pour un fonds spécial réservé

    10 octobre 2015 | Jocelyn Deschênes - Producteur, et président-fondateur de Sphère Média Plus | Télévision
    Nos séries se ressemblent de plus en plus : caméra à l’épaule, plans-séquences, économie des lieux de tournage, minimum de scènes d’action…
    Photo: Sergey Filonenko Getty Images Nos séries se ressemblent de plus en plus : caméra à l’épaule, plans-séquences, économie des lieux de tournage, minimum de scènes d’action…

    Récemment, Nathalie Petrowski et Sophie Prégent ont commenté la crise de financement dans laquelle est plongée la production d’émissions dramatiques au Québec. La journaliste suggérait que nous étions aveuglés par un mirage. La présidente de l’UDA comparait la production actuelle à un moulin à saucisses. Constats plutôt durs, inquiétants, dont il faut tenir compte.

     

    Nous avons été parmi les meilleurs au monde pour la création et la production d’émissions dramatiques. Nous faisions l’envie des collègues français venus nous observer. Notre public se raffinait, nous forçant à toujours faire mieux. Ce qui nous a permis d’exporter des séries comme Un gars, une fille, Les hauts et les bas de Sophie Paquin […]. Et puis sont venus les coupes et gels de budget des diffuseurs, en même temps que l’explosion des plateformes et le fractionnement des auditoires. Le financement des émissions dramatiques est devenu de plus en plus problématique. On a d’abord limité les budgets de production pour ensuite les diminuer, croyant que la technologie, notamment, permettrait de faire mieux avec moins. La stratégie peut fonctionner à court terme, mais à long terme ?

     

    Pour produire avec les nouveaux budgets, soit on s’illusionne en pensant que l’on fera aussi bien ou même mieux, au risque de créer des conditions de travail difficiles, soit on choisit des histoires plus simples. Inutile de dire que la diversité et la qualité de l’offre en souffriront. Nous sommes inventifs, certes. Les miracles que nous accomplissons le prouvent. Cependant, nos séries se ressemblent de plus en plus : caméra à l’épaule, plans-séquences, éclairage permettant de tourner à 180 degrés, économie des lieux de tournage, minimum de scènes d’action… Nos équipes sont pourtant parmi les meilleures au monde. Les réalisateurs et acteurs du reste du Canada avec qui je travaille n’en reviennent tout simplement pas. Nos artisans sont passionnés, talentueux, expérimentés, entièrement dédiés à leur travail. Pour garder un tel esprit de travail, il faut avoir la conviction que l’on fait un produit de qualité et que l’on est respecté. Si ces gens se désintéressent, nous sommes perdus. Pourquoi les réalisateurs ou les directeurs photo continueraient-ils à oeuvrer dans des conditions impossibles quand le monde leur est ouvert ? Pourquoi les techniciens ne se tourneraient-ils pas vers les plateaux américains qui choisissent Montréal ? Le mouvement est déjà amorcé.

     

    Les diffuseurs font face à des réalités financières difficiles. La télévision publique est étranglée, les diffuseurs privés sont redevables aux actionnaires. Que faire ? Plusieurs solutions ont été tentées : baisse des budgets ; stagnation et même baisse des salaires des acteurs et artisans ; investissement des revenus des producteurs dans les structures financières. Il faut trouver autre chose.

     

    L’aide de l’État partout nécessaire

     

    À part les États-Unis, peu de pays réussissent à faire des séries dramatiques sans l’aide de l’État. Les pays nordiques, par exemple (encore eux), subventionnent largement les émissions dramatiques. Résultat : on retrouve un grand nombre de leurs productions sur le marché mondial. Même chose pour les Britanniques. Ces pays ont compris l’avantage économique et culturel de tels investissements. The Bridge et The Killing font le tour du monde. Elles nécessitent cependant des budgets importants. On ne raconte pas ce genre d’histoire dans un lieu clos. Certes, la série 19-2 ne s’en tire pas trop mal. Sa version anglaise vient d’être vendue à un groupe multiplateforme américain. Mais comment pourrons-nous produire une telle série à l’avenir si nous maintenons les budgets actuels ?

     

    Nous n’avons plus le choix. Québec et Ottawa doivent mettre en place un fonds spécial réservé au développement et à la production de dramatiques francophones au Québec. Notre marché est trop petit. Notre avenir à l’international passe par le format et on ne vendra pas une idée si elle ne se matérialise pas dans une production de qualité.

     

    Compétition internationale

     

    Quant à nos succès d’écoute locale, soyons prudents. L’offre étrangère est de plus en plus accessible et de très bonne qualité. Les dollars publicitaires générés par nos succès ne sont plus au rendez-vous. Restent alors les revenus potentiels des autres plateformes, là où justement niche la plus forte concurrence étrangère. Pensez à Downton Abbey, House of Cards ou Narcos. Si les versions doublées de ces séries fonctionnent, les diffuseurs seront tentés, avec raison, de respecter leurs budgets de programmation en les achetant. D’autant plus que la langue est de moins en moins un obstacle, notre auditoire de moins en moins captif.

     

    Lançons un chiffre : 15 millions de dollars. Rien pour ruiner nos gouvernements et assez pour redonner du lustre et une qualité compétitive à nos productions. J’entends la rumeur. Comment peut-on oser demander de l’argent frais ? En période d’austérité ? La réalité est autre. Une multitude d’études démontrent clairement que chaque dollar investi en télévision revient en grande partie à l’État. Sinon, les programmes de crédits d’impôt n’existeraient plus.

     

    Récemment, alors que l’on songeait à couper dans ces crédits d’impôt à la production audiovisuelle, j’expliquais à un ministre que les productions 19-2 et Nouvelle adresse en anglais ramenaient au Québec plusieurs millions de dollars (de l’Ontario, et un minimum garanti d’un distributeur étranger) ; qu’elles engageaient des centaines de techniciens et artisans. Il était attentif. Nous avons construit une industrie d’une exceptionnelle vitalité qui crée de la richesse. Prenons-en soin !













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