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    Une chambre à gags

    L’émission «Boomerang» s’écrit en équipe et ça marche. Alors, pourquoi ne pas étendre ce modèle collaboratif éprouvé?

    26 septembre 2015 |Stéphane Baillargeon | Télévision
    Le quatuor d’auteurs se réunit plusieurs fois par semaine dans une ancienne manufacture du centre de Montréal.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le quatuor d’auteurs se réunit plusieurs fois par semaine dans une ancienne manufacture du centre de Montréal.

    Une « scoopette » de zappette en commençant : Boomerang reviendra et au moins deux fois plutôt qu’une. La très bonne série humoristique vient à peine d’entamer sa vie utile à TVA. Elle met en vedette le couple de Catherine-Anne Toupin (idéatrice du projet) et Antoine Bertrand, qui incarnent des trentenaires forcés de retourner vivre dans le sous-sol de leurs (beaux-) parents.

     

    Le producteur Encore a annoncé qu’une deuxième saison allait suivre les douze premiers épisodes. En fait, le rebond se reproduira : une troisième saison est en préparation et quatre auteurs l’écrivent déjà.

     

    Ils se réunissent plusieurs fois par semaine dans une ancienne manufacture du centre de Montréal. Les grandes fenêtres donnent sur une affiche électorale de la candidate libérale aux prochaines élections fédérales. Au mur, Encore a accroché des photos de ses stars des planches : Mike Ward, Mario Jean, Claudine Mercier ou Martin Matte. La maison multiplie aussi les succès sur les écrans. Rien que cette année, elle soutient Pour Sarah, Les Beaux malaises et ce Boomerang, trois succès confirmés ou prévisibles de TVA.

     

    Le quatuor de la chambre à gags avec vue rassemble de grands pros : Yann Tanguay (Fée Éric, Subito Texto), Frédéric Blanchette (Tu m’aimes-tu ?), Karina Goma (Prozac) et Pierre-Yves Bernard (Dans une galaxie près de chez vous, Minuit, le soir). À eux quatre, ces claviers humains cumulent des centaines et des centaines d’heures de scénarios pour la scène ou les écrans, souvent écrits en duo mais jamais en équipe, du moins jusqu’ici.

     

    Un pour tous

     

    Pierre-Yves Bernard mène les troupes qu’il a lui-même choisies. La scénariste en chef de la première saison de Boomerang, Estelle Bouchard, sentait que la production se heurtait à un obstacle. Elle a demandé à M. Bernard d’intervenir à la mi-saison de la deuxième mouture. La première a été écrite par Isabelle Langlois (six épisodes) et une équipe d’auteurs qui ne travaillaient pas en groupe mais chacun pour soi.

     

    « L’équipe se cherchait un peu et se demandait comment se retrouver, explique le chef d’équipe. J’ai demandé à Estelle une writer’s room, tradition très américaine que nous avons peu essayée au Québec. Selon mon expérience, selon ma conviction, écrire de la comédie seul, ce n’est vraiment pas évident. »

     

    Pourquoi spécifiquement en comédie ? Les Américains font la preuve de la valeur heuristique du modèle dans le genre dramatique. Dans le livre Des hommes tourmentés (La Découverte) sur le nouvel âge d’or des séries, le journaliste Martin Brett expose des chambres d’auteurs bien remplies travaillant pour Les Sopranos ou Mad Men, cette convergence de talents expliquant d’ailleurs en partie la qualité actuelle des créations, surtout à HBO, la meilleure chaîne du monde depuis une quinzaine d’années.

     

    « Je ne nie pas cet avantage du travail en équipe partout en télé, mais en comédie, il y a une obligation de performance : il faut faire rire, répond Pierre-Yves Bernard. […] Tout le monde est gagnant avec cette formule qui permet à tous d’aider l’auteur désigné pour écrire un épisode. »

     

    Les auteurs se réunissent quatre fois quatre heures pour préparer une seule émission de moins de trente minutes. Le groupe définit la courbe dramatique, des thèmes et des situations se dégagent pour chacun des épisodes dont il faut développer le scène à scène. L’auteur désigné utilise le matériel pour dialoguer et peaufiner l’écriture en constante interaction jusqu’à la production de la version finale. C’est lui qui signe l’épisode et qui reçoit les droits d’auteur subséquents.

     

    Les réunions préparatoires ne sont pas rémunérées. « On s’amuse et on se pogne souvent parce que nous sommes passionnés par ce que nous faisons, explique Mme Goma, qui précise ensuite le rôle du rassembleur. Pierre-Yves agit plus comme médiateur que comme dictateur. Il fait la jonction entre nous et il aide à dénouer les impasses. »

     

    Le casque bleu de l’humour n’écrit pas lui-même d’épisodes. « C’est probablement pour ça qu’il peut nous guider, dit Yann Tanguay, qui a déjà travaillé en duo avec M. Bernard. Il reste au service du groupe et il travaille pour le bien de la série. Nous aussi, nous sommes au service de la production qui existait avant notre arrivée et qu’il faut maintenant développer avec nos couleurs et nos trucs. »


    Tous pour un

     

    Le chef d’équipe ajoute que la writer’s room travaille beaucoup la structure, les rebondissements, les tournants, chacun conservant ensuite son humour propre. « La chose cruciale dans une writer’s room, c’est la posture de création, dit-il. On ne peut pas se permettre d’embaucher des auteurs qui n’ont pas confiance en eux. Nous, autour de la table, on ne passe pas une seule seconde à ménager des ego. On ne dit pas qu’on a refusé trois idées à untel et qu’à la prochaine il faudrait lui dire oui. L’important, c’est le message, pas le messager, les idées, pas qui les a. »

     

    La posture d’humilité semble d’autant plus facile que l’origine du projet ne leur appartient pas et que l’humour demande moins d’investissement personnel, idéologique ou sentimental que le drame.

     

    « Ma série Tu m’aimes-tu à Radio-Canada était quelque chose d’assez personnel, dit Frédéric Blanchette. Là, je ne joue pas dans les mêmes zones, avec un rapport plus détaché au produit final. »

     

    Le quatuor se concentre exclusivement sur Boomerang, mais chacun des membres poursuit des projets d’écriture en solo. Chacun dans sa bulle, comme tout le monde maintenant, ou presque…

     

    « Ce que je trouve cool dans la writer’s room, c’est le travail collectif, dit Pierre-Yves Bernard. J’ai une maîtrise en sociologie et je dois m’en servir un peu. C’est quand même à contre-courant de l’individualisme généralisé, qu’on retrouve aussi en création et en art. Là, on a un team qui échoue ou qui réussit en team. »













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