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    Les écrans nordiques

    De savants téléphages se penchent sur la fiction de la télé et du ciné du Québec et de la Scandinavie

    De haut en bas: <em>Bron/Broen</em>, <em>Série noire</em> et <em>Borgen</em>
    Photo: Illustration: Christian Tiffet De haut en bas: Bron/Broen, Série noire et Borgen
    Guy A, Podz et les autres

    Le colloque D’un écran à l’autre : confluence nordique du cinéma et de la télévision se tient sur trois jours cette semaine, mardi, mercredi et jeudi, à l’UQAM. Il rassemble environ 25 panélistes, dont quatre Suédois. La Torontoise Sheila Hockin partagera son expérience en coproduction pour les séries The Borgias, The Tudors et Vikings. Les tables rondes et les conférences sont animées par des personnalités importantes de la télé québécoise, dont Guy A. Lepage (Un gars, une fille), Pierre-Yves Bernard (Minuit, le soir) Podz (Minuit, le soir, 19-2), Danielle Trottier (Unité 9) et Johannes Forgues (Série noire, Les invincibles). Le programme complet peut être consulté à crilcq.org/colloques

    « Vous connaissez Äkta människor ? » Mardi, à son arrivée à Dorval, la Suédoise Marianne Persson s’est fait demander par le douanier la raison de son séjour à Montréal. La professeure de production à la Stockholm Academy of Dramatic Arts a expliqué qu’elle devait participer au colloque de l’UQAM sur la « confluence nordique du cinéma et de la télévision ». Le douanier a regardé son passeport et lui a donc lancé tout enthousiaste : « Vous connaissez Äkta människor ? »

     

    La série, campée dans une Suède uchronique où se côtoient des hommes et des robots, est diffusée ici par AddikTV sous le titre 100 % humain. « J’ai félicité le douanier pour son excellente prononciation, dit la professeure, qui elle-même maîtrise un français exceptionnel. Il m’a cité d’autres titres [de séries scandinaves]. Mais il ne souriait pas… »

     

    Mme Persson raconte l’anecdote en gloussant de joie, vite imitée par les deux organisateurs du colloque, les professeurs de l’École des médias Pierre Barrette et Margot Ricard. La rencontre savante D’un écran à l’autre va rassembler cette semaine des professionnels des deux bords de l’Atlantique.

     

    « Ce n’est pas uniquement un événement universitaire, explique M. Barrette, dans son petit bureau où se déroule l’entrevue. C’est mixte, avec des réflexions théoriques et des professionnels impliqués dans la production, la réalisation et la scénarisation de série. On leur donne l’occasion de se parler et d’échanger sur les différentes réalités. »

     

    L’impressionnante liste des participants (voir l’encadré) devrait plaire au douanier téléphile. Elle comprend aussi bien l’auteur François Avard (Les Bougon, Les beaux malaises) que le producteur Kristian Hoberstorfer, à qui l’on doit Bron/Broen et Äkta människor. Bron/Broen, une enquête policière se déroulant entre la Suède et le Danemark, liés par un pont (d’où la double manière de désigner le pont dans le titre), a été rejouée dans plusieurs pays, dont les États-Unis. Artv présentera ici, fin avril, la version originale.

     

    Tourner dans le Nord

     

    « Une grande question concerne la production en situation de petits marchés nordiques, poursuit le professeur Barrette. Quelque chose nous semble un peu semblable. On partage l’hiver, évidemment, une certaine vision du monde, une certaine idée de la production aussi, puis un certain croisement entre le cinéma et la télévision qui ne semble pas possible partout dans le monde. En France, on observe encore le genre de clivage qui existait ici il y a deux ou trois décennies. »

     

    La professeure Persson enchaîne. En Suède aussi les écrans se rapprochent. Les comédiens, les réalisateurs et les scénaristes passent d’un média à l’autre. De même au royaume du Danemark. Le scénariste Tobias Lindholm a écrit des épisodes de la série politique Borgen (ici sur Artv), mais aussi les scénarios des excellents films Kapringen (Hijacking) et Jagten (La chasse). Borgen et Kapringen se partagent des comédiens, dont Pilou Asbaek et Soren Malling. Malheureusement, aucun Danois ne participera aux dialogues Nord-Nord cette semaine.

     

    Une plus grande question encore concerne la production de séries et de films de qualité, plutôt étonnante dans des marchés minuscules ne dépassant pas les 10 millions de personnes. Les Américains peuvent injecter dix fois plus de fonds que les Québécois ou les Scandinaves pour la production d’un épisode. En Suède, plusieurs réseaux relaient les productions de qualité et sans publicités sur les chaînes d’État. Ici, c’est ICI Radio-Canada qui porte la création de pointe, même si d’autres réseaux s’y mettent, par exemple TVA avec Les beaux malaises.

     

    Seulement, à l’évidence, les Suédois ou les Danois réussissent mieux à exporter leurs productions, comme les Israéliens d’ailleurs. Un atelier complet de jeudi porte sur cet aspect précis. « La prochaine étape naturelle, c’est le développement de marchés internationaux, résume Mme Ricard, en citant l’exemple récent de la reprise, en anglais, de la série policière 19-2. Ça reste une histoire québécoise qui se passe à Montréal, le produit n’a pas été dénaturé. »

     

    Un gars, une fille, de Guy A. Lepage, a carrément refusé l’adaptation américaine, qui aurait exigé trop de compromis par rapport à la formule originale. N’empêche, la série en capsules, sur un canevas hyperconvenu, a essaimé beaucoup. Et c’est à peu près tout comme succès québécois mondialisé.

     

    Le doute comme moteur

     

    Mme Persson observe alors que, si on tourne en anglais, on se retrouve en compétition avec les surpuissantes productions anglo-saxonnes. « Mais je ne sais pourquoi nos séries marchent si fort dans le monde, ajoute-t-elle. Peut-être parce que la Scandinavie représente la vie moderne idéale ou idéalisée, où il y a la social-démocratie et en même temps quelque chose d’assez sombre. Je crois aussi que nos héroïnes féminines font partie de l’explication. [La trilogie de livres] Millenium a beaucoup aidé dans ce sens. »

     

    La popularité de la littérature policière scandinave (même les Islandais en écrivent de la très bonne) serait aussi à verser au dossier, tout comme la longue et riche tradition cinématographique de ce recoin du monde. « Nos problèmes sociaux se retrouvent dans nos séries, mais à travers des héros particuliers, poursuit la Suédoise. La perspective développe le point de vue d’un personnage avec des faiblesses, qui doute beaucoup. [L’inspecteur] Wallander n’est pas parfait, ce n’est vraiment pas James Bond. »

     

    Dans sa propre intervention au colloque, Mme Persson parlera de ce personnage des romans policiers d’Henning Mankell et de l’évolution de son traitement sur les écrans. Elle participera aussi, avec Pierre Barrette et d’autres, à la séance d’ouverture qui demandera dans quelle mesure les fictions reflètent leurs sociétés. « La télésérie est-elle conformiste ou avant-gardiste ? récite M. Barrette en résumant de nouvelles questions fondamentales. Quels grands thèmes les traversent ? Comment y parle-t-on de politique, de diversité ethnoculturelle, de marginalité ? »

     

    Sa collègue européenne explique alors qu’en Suède, le cinéma s’allie avec les écrivains pour développer ses histoires tandis que les téléséries attirent les journalistes. « Et en plus, beaucoup d’écrivains suédois ont commencé comme journalistes. Ils ont l’habitude de s’inspirer du présent et des problèmes de société. »

     

    Ici, les ex-journalistes se transforment plutôt en politiciens. Sauf Réjean Tremblay, bien sûr, notre Stieg Larsson autoproclamé à nous. Quand même, la prochaine fois que Margot Ricard ira visiter sa nouvelle amie suédoise, ce serait bien étonnant qu’un douanier de Stockholm-Arlanda regarde son passeport et lui lance « Vous connaissez Les jeunes loups ? »…

    De haut en bas: <em>Bron/Broen</em>, <em>Série noire</em> et <em>Borgen</em> Une scène de la série Wallander












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