Télévision à la une - Quand l’expert se perd
Zone doc
La dictature des experts
Radio-Canada, vendredi 10 mai à 21h.
Aucun expert n’a vu venir le printemps arabe. Une petite poignée de spécialistes de l’économie a su prédire la récente crise économique. Les universités du monde débordent de spécialistes qui défendent mor-dicus des idées, des principes, des idéologies et des valeurs qui seront bientôt rejetés dans les poubelles de l’histoire.
Pourtant, le défilé des spécialistes continue dans les médias. Chaque jour, chaque heure, les ramène en bouquet pour les laisser se prononcer sur tout. Ils s’empoignent parfois, s’engueulent rarement. Ils traitent des crises comme des petits événements avec la même assurance. Ils éclairent la course du monde comme des phares. Ils guident aussi les navigateurs en goutte d’eau.
Tout est prétexte à leurs interventions médiatiques assurées ou rassurantes. Aucun domaine n’échappe à leur magistère. La bouffe a ses gourous. Les affaires internationales, ses savants. Il y a des maîtres en mode, des docteurs en vin, des professionnels du sport, des connaisseurs en art, des calés en politique.
Dictature de l’expertise
Le Québécois Josh Freed a eu la bonne idée de tracer le portrait de cette douce dictature de l’expertise. Il propose une sorte de portrait d’expert de l’expert, quoi. Pourquoi pas? D’autant que c’est bien fait, avec une touche d’humour en plus.
Le premier cas exposé concerne l’oenologue. Ce dictateur du goût semble aveuglé par ses propres préjugés, surtout si l’étiquette annonce un grand cru. Le professeur d’oenologie de l’Université de Bordeaux Frédéric Brochet, lui-même élevé dans un vignoble et vigneron à ses heures, a découvert que certains «experts» ne savent même pas faire la différence entre un rouge et un blanc coloré artificiellement. Le conseil de cet expert anti-expert est de faire confiance à son goût et d’être bien conscient que les attentes, y compris le prix et la provenance de la bouteille, influencent la dégustation.
Deuxième cas: les faux en art. Un faussaire de génie témoigne. L’imitateur a écoulé des dizaines de copies et de pastiches de grands maîtres. Dans ce cas, évalue une conservatrice de la Tate de Londres, les experts seraient obnubilés par la cupidité professionnelle, le désir de découvrir une oeuvre importante oubliée, négligée, longtemps disparue.
Mais bon, en général, les spécialistes de l’art connaissent bien leur domaine et, comme le résume un commissaire-priseur français, le bon expert, finalement, c’est celui qui se trompe le moins, surtout par rapport à des oeuvres précisément forgées pour tromper les regards les plus expérimentés.
Rire jaune
Troisième cas: les consultants en affaires. Matthew Stewart, philosophe diplômé, a endossé le costume du pro du management après trois semaines de formation en business. Il a voyagé partout dans le monde pour répandre ses lumières puis a écrit Le mythe du management. Il témoigne lui aussi, et ses conseils font rire jaune. L’expert, dit-il, doit être grand, porter beaucoup de bling-bling, conduire une belle voiture, maîtriser le jargon. Bref, le succès s’affiche, ou plutôt l’apparence du succès suffit.
Le quatrième cas, lié au sport, s’avère le plus amusant. Si les autres exemples provenaient de l’Europe et des États-Unis, le Montréalais Freed a eu la bonne idée de se concentrer sur la fièvre du hockey (lire: du Canadien) propre à sa ville nordique. L’humble chroniqueur Réjean Tremblay décrit les commentateurs professionnels comme des fans avec une job. «Ce sont des cheerleaders, ils font partie du show», dit-il. M. Tremblay parle des autres, bien sûr, pas des journalistes et chroniqueurs de La Presse ou du Journal de Montréal, qui épient la Sainte Flanelle comme des bigots.
Tout cela amuse et éclaire une réalité bien de notre temps. Il faut toutefois souligner un défaut fondamental du documentaire qui lie trop souvent expertise et prédiction. Comme si l’expert n’était qu’un devin drapé dans les habits neufs de la scientificité. On peut bien s’amuser des fausses prévisions des économistes, par exemple. Il y a de ça, bien sûr, mais l’expertise médiatisée ne concerne pas exclusivement le futur, loin de là même.
En fait, les professeurs ou les journalistes les plus intéressants, les plus valables aussi, ne se risquent même pas à la prédiction. Ils se contentent de circonscrire une situation, de contextualiser un problème, de comprendre et d’expliquer un événement, petit ou grand, sans d’ailleurs sortir de leurs stricts champs d’expertise.
C’est déjà pas mal, c’est beaucoup même. En tout cas, c’est suffisant. «Un énorme pourcentage d’experts ne raconte que des conneries», dit franchement un expert sur les experts interviewés dans le divertissant et éclairant travail. Certainement, mais heureusement, il n’y a pas que ça...
Zone doc / La dictature des experts
Radio-Canada, vendredi 10 mai à 21h.







