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    La télé est morte, vive la télé!

    Bonjour le Web, bye bye câblo.

    Des membres de l’équipe de la websérie Les jaunes, une comédie d’horreur fantastique née de l’initiative d’une bande de diplômés de l’Université Concordia.
    Photo: Rafi Leuwenkroon Des membres de l’équipe de la websérie Les jaunes, une comédie d’horreur fantastique née de l’initiative d’une bande de diplômés de l’Université Concordia.
    Voir la websérie Émilie
    Voir un extrait de la websérie Les Jaunes
    Voir d'autres séries québécoises
    La télé migre sur le Net, mais les vieilles structures qui l’encadrent ne suivent pas. Le Web permet de visionner de plus en plus d’émissions, mais est-ce vraiment moins cher que de dire adieu aux câblos? Les webséries multiplient les succès, mais peinent à trouver du financement. Alors pourquoi la moindre niaiserie télévisuelle en attire-t-elle autant ?

    L’histoire ne casse rien mais, bon, à ce compte, l’Odyssée, ce n’est jamais que l’histoire d’un chef de guerre peinant à rentrer chez lui, à Ithaque. Alors voilà. La production Web Émilie, depuis peu sur le site Radio-Canada.ca, raconte la dernière journée à Montréal d’une jeune femme qui va partir à l’étranger y refaire sa vie.

    Banal ? Sauf que le récit de ces quelques heures intenses se fait en ligne de manière interactive, un peu comme dans un jeu vidéo, avec des embranchements narratifs et même la possibilité de téléphoner à un personnage (qui répond !), de lui envoyer un courriel ou des messages textes. La « comédie romantique d’action » augmentée technologiquement se déploie de manière non linéaire et toujours du point de vue des quatre hommes phares (Guillaume Perreault, Jean-François Nadeau, Patrick Hivon et Patrick Drolet) de la charmante Émilie (Émilie Bibeau). C’est beau, c’est juste, c’est bon. Merci.


    Un long-métrage lancé dans quelques jours à Montréal complète les capsules en ligne de cette production on ne peut plus de son temps, multiplateforme, transmédia, ÜberMobile. Et tout ça risque de se retrouver bientôt sur une bonne chaîne (Artv par exemple).


    « On voulait une production pour grand public capable de couvrir un grand spectre de possibilités », dit Pierre-Mathieu Fortin, chef de la création originale Internet et des services numériques de Radio-Canada.


    « Le film Émilie propose une partie de l’expérience. Les webépisodes, une autre partie. Et le site en rajoute avec Didier Lucien dans le rôle d’un personnage qui a ses propres productions. Le transmédia permet de se servir de plusieurs plateformes pour raconter une histoire. Les grosses séries américaines comme Lost ont lancé cette tendance. Nous, nous avons décidé de créer nos propres récits interactifs directement en ligne. »

     

    La télé existe encore


    Certaines webséries québécoises (Les Têtes à Claques, Chroniques d’une mère indigne, En audition avec Simon, Manigance) ont connu un franc succès. À Radio-Canada, depuis 2010, la webtélé Tou.tv se concentre sur ces productions linéaires en épisodes (Les béliers ou Temps mort), tandis que l’équipe de M. Fortin pilote le contenu interactif. Le judas s’articule autour d’une intrigue policière. Fabrique-moi un conte a permis à huit réalisateurs (dont Podz, monsieur 19-2) d’interpréter des classiques pour enfants, là encore sur un mode interactif, le public ayant même assigné à chacun des créateurs un récit, un personnage, un lieu.


    « On veut que les gens soient en contact avec notre marque, nos émissions, dit M. Fortin. Émilie ou Le judas permettent de proposer des contenus différents sur des plateformes différentes. […] Il ne faut pas voir la télé en opposition avec le Web. Il ne faut surtout pas prédire la mort de la télé demain matin. Au contraire. Je crois qu’à la longue tout va se normaliser parce que le public va toujours aller vers le meilleur contenu, où qu’il se trouve. »


    Les émissions mégapopulaires des médias de masse existent encore et La voix de TVA pourrait bien passer la barre des trois millions de fidèles à la grande finale. En même temps, l’éclatement et le foisonnement médiatique favorisent l’apparition de productions pour des tribus de plus en plus particulières. Tous les genres ont donc droit aux nouveaux écrans. TV5.ca diffuse Vision polyphonique, websérie expérimentale conçue par le couple Jean-François Dubé et Marie Claude Dicaire d’après les poèmes du Franco-Ontarien Éric Charlebois. Vtele.ca a proposé 11 règles sur un couple échangiste. Sympatico et Kebweb commencent la diffusion de Coming Out, première websérie gaie au Québec.


    La webtélé, surtout si elle est gratuite, attire de plus en plus de monde, et surtout des très jeunes (18-24 ans), trois fois plus portés vers la chose que les plus vieux (65 ans et plus). Les universitaires et les Montréalais y sont aussi plus fidèles. Selon les données du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), l’an dernier, un utilisateur type de la webtélé passait en moyenne 2,8 heures par semaine à visionner des émissions, une augmentation de 15 minutes depuis 2010.


    Tout le monde s’y met, même Jerry Seinfeld, monarque de l’écran comique à l’ancienne, offre sur le Web Comedians in Cars Getting Coffee. La première saison se referme avec Michael Richards, que son ami Seinfeld va chercher chez lui dans un vieux camion Volskwagen de 1962 tout cabossé. La rencontre magique s’étend sur 18 minutes. Radio-Canada vient de commander un pilote qui semble similaire avec le grand amateur de « chars » Michel Barrette au volant.


    L’argent des autres


    Seinfeld a les moyens de ses ambitions, petites ou grandes. Ici, l’apport des producteurs dans les budgets de production de films ou de télé ne dépasse à peu près jamais la barre des 5 %. En clair : cette industrie de l’image vit des subventions de plusieurs sources, dont l’État. Qui ne risque rien, ne risque rien.


    Les seuls producteurs québécois à miser gros de leur poche, finalement, ce sont les très jeunes qui se lancent dans la production pour le Web, en dehors des mécaniques traditionnelles qui ne veulent pas d’eux de toute manière, ou si peu. Ceux-là qui risquent beaucoup, risquent beaucoup.


    Un exemple ? La websérie Les jaunes, comédie d’horreur fantastique née de l’initiative entêtée d’une bande de diplômés de l’université Concordia. L’ambitieuse création, qui sera diffusée cet été, a nécessité quatre années de préparation pour 22 jours de tournage dans treize villes du Québec, dont une semaine à Sutton. Les quelque 200 employés, y compris les 60 comédiens, certains connus (Micheline Lanctôt, Jason Roy-Léveillée…), n’ont évidemment pas été payés. Les fournisseurs d’équipement ont tous baissé leurs prix de 90 à 95 %. La production a fait appel au financement populaire par l’entremise de indiegogo.com/lesjaunes, qui a recueilli 5000 $. Sur le budget total d’environ 50 000 $, 20 000 $ proviennent de quatre partenaires, y compris le réalisateur Rémi Fréchette.


    « On a tous contracté des prêts à la banque, explique le cinéaste âgé de 23 ans. C’est une première carte de visite pour nous. On utilise cette production pour se faire un nom. Si le projet fonctionne, on pourra continuer et peut-être aller loin. »


    Le jeune entrepreneur culturel juge les structures traditionnelles mal adaptées. Les syndicats de comédiens ou de techniciens ferment les yeux sur les créations sous le manteau. Les fonds publics ou privés de soutien à la production ne consacrent que de petites sommes aux explorations et découvertes de ce nouveau monde médiatique.


    « Il faut plus d’argent, dit M. Fréchette. On finance des projets de longs-métrages qui coûtent des fortunes, 5 ou 6 millions, qui ne s’exportent pas, qui ne rapportent pas et que personne ne voit au Québec, alors que les jeunes qui veulent tourner des projets peu dispendieux ne trouvent même pas un peu de soutien. Les fonds sont très limités. »


    Le directeur Fortin généralise le cas en liant ses problèmes sectoriels à la grande mutation induite par la dématérialisation. « Pour l’instant, l’argent passe par le format linéaire : un disque, un film, une émission de télé ; c’est ça qui rapporte, dit le directeur Fortin. St-Hubert s’est associé à nous pour Émilie et c’est très bien. Justement, la grande discussion en ce moment c’est de savoir si on peut avoir un modèle économique qui ne repose pas sur l’abonnement ou la publicité. »


    Quelle est la réponse d’Émilie à cette très bonne question ? La série interactive a été produite par Radio-Canada et la maison Attraction Images en collaboration avec le Fonds des médias du Canada. Toutes les créations liées et dérivées ont coûté environ 1,2 million, soit moins que deux ou trois épisodes d’une production télé classique. « J’espère que la valeur de la publicité va également se normaliser, dit le directeur Fortin, ce qui permettrait de financer les productions pour le Web. »

    Des membres de l’équipe de la websérie Les jaunes, une comédie d’horreur fantastique née de l’initiative d’une bande de diplômés de l’Université Concordia. Tournage d’un épisode de la websérie Les jaunes












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