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Télévision à la une - La mort en rose

L’industrie du ruban rose

Canal D, dimanche 31 mars à 19h.

En rediffusion lundi 1er avril à 10h et vendredi 5 avril à 13h.

Lorsqu’on évoque le cancer du sein, la première chose qui nous vient à l’esprit, bien souvent, est le fameux ruban rose. Ce symbole est désormais intimement lié à la lutte contre ce terrible fléau. Or, apprend-on dans le documentaire L’industrie du ruban rose, derrière ledit ruban se cachent certaines réalités pas très... roses.


Une cause, une image: c’est le rêve de n’importe quelle firme de relations publiques. Doit-on s’étonner que le ruban rose soit justement la création de l’une d’elles? Car, initialement, cette petite bande de tissu fichée d’une aiguille était de couleur saumon. Charlotte Haley, une sexagénaire américaine ayant perdu mère et fille à cause du cancer du sein, en eut l’initiative en 1992 afin d’attirer l’attention sur l’importance de la prévention. Sur la carte accompagnant l’épinglette artisanale, il était écrit: «Le budget annuel de l’Institut national du cancer est de 1,8 milliard de dollars. De cette somme, seulement 5 % va à la prévention. Aidez-nous à sensibiliser nos législateurs en portant ce ruban.»


Contactée par le magazine Self et la firme de cosmétiques Estée Lauder, Mme Haley refusa toute forme d’association, car elle réprouvait les desseins mercantiles des deux solliciteurs. Qu’à cela ne tienne, leur ruban à eux serait d’une autre couleur! Entrée en scène des avocats et des groupes témoins constitués uniquement de femmes chargées de déterminer quelle couleur était selon elles la plus rassurante. Naissance du ruban rose.


L’envers du ruban


C’est en lisant l’article «Welcome to Cancerland» de Barbara Ehrenreich, puis l’essai Pink Ribbons inc. Breast Cancer and the Politics of Philanthropy de Samantha King, que la productrice Ravida Din eut l’idée du documentaire. Faisant fi du potentiel de controverse, l’Office national du film (ONF) embarqua. Spécialiste de l’âme féminine et de ses frémissements, la cinéaste Léa Pool en fit autant. Et fut consternée par ce qu’elle apprit.


Davantage connue pour ses oeuvres de fiction, souvent des portraits feutrés de femmes écorchées (La femme de l’hôtel, Anne Trister, Lost and Delirious), Léa Pool n’en était pas à ses premières armes dans le documentaire. Elle en a notamment consacré un très beau à Gabrielle Roy en 1998. De par la nature épineuse de son sujet, L’industrie du ruban rose n’est toutefois pas de la même eau. La lutte contre le cancer du sein est une cause noble et personne ne veut se poser en faux contre la vertu.


Sauf que le documentaire met en lumière des carences éthiques flagrantes (c’est le moins qu’on puisse dire) de la part de certaines compagnies réunies sous le lustre de la bannière pastel. À ce chapitre, Léa Pool a abordé son sujet avec un pragmatisme salutaire. La tâche n’était pas évidente, car on n’a pas affaire ici à une cible facile à cerner, comme, par exemple, l’industrie des armes à feu dans Bowling for Columbine, avec les bons et les méchants clairement définis par Michael Moore. Le ruban rose recèle à l’inverse des zones d’ombre, des mensonges plus ou moins blancs, etc. On parle du manque de coordination entre les cellules de recherche, on suggère qu’une main soigne tandis que l’autre blesse...


On est dans la nuance et la rigueur, pas dans le sensationnalisme. Et si l’émotion affleure plus d’une fois, personne ne vient déchirer sa chemise pour le spectacle. Les intervenantes, dont plusieurs connaissent intimement la maladie, offrent un discours docu-menté, clair, éloquent. Leurs propos frappent la conscience, et la réalisatrice ne recourt pas à une technique tapageuse pour les souligner: un montage intelligent les fait résonner au besoin, cela suffit.


Quelque chose de pourri au royaume de l’oncle Sam


Les scènes donnant la parole à des femmes aux prises avec un cancer du sein en phase 4 s’avèrent particulièrement poignantes, car il n’y a pas de phase 5. Avec elles, on entend un son de cloche différent.


«J’étais incapable de parler de la mort, confie l’une d’elles. Pourtant, j’y pensais en permanence. Puis j’ai réalisé que j’avais été programmée pour ne pas en parler.» On coupe aux différentes marches se déroulant sur fond de musique joyeuse tonitruante, de confettis et de vente de produits dérivés: sorbets roses, cosmétiques, alouette! Ce jovialisme triomphant imposé, plusieurs femmes l’ont en travers de la gorge.


L’essayiste Barbara Ehrenreich, qui a elle-même souffert du cancer du sein, est particulièrement cinglante lorsqu’elle dénonce ce qui est selon elle une image grossièrement déformée de la réalité. «Couvertures de magazines à l’appui, on a fait du cancer du sein quelque chose de joli, de naturel et de sexy.


Ce n’est rien de tout ça! C’est affreux!» Interrogées, de nombreuses femmes avouent de fait se sentir aliénées par l’optimisme forcé du discours dominant.


Deux aspects


Sur le fond, Léa Pool privilégie deux aspects précis: la préséance du remède sur les causes de la maladie et la mercantilisation de la lutte. Ce faisant, elle isole les deux ficelles principales de ce qui s’apparente à une mystification de masse. Une fois tissées, celles-ci forment un cordon de hissage solide qui, à son tour, permet ce lever de rideau essentiel que représente L’industrie du ruban rose. On se concentre sur ce qui se produit en amont, mais pas sur ce qui a déclenché la séquence de mort en aval. Et si, en identifiant la racine du mal, on compromettait la vente subséquente de médicaments?


Et que dire de tous ces produits qui se sont «associés» à la lutte, une décision très lucrative? Leurs fabricants n’ont-ils pas intérêt à ce que la lutte en question dure le plus longtemps possible? Autant de questions qui se forment dans l’esprit du spectateur devant le portrait troublant qui finit par émerger.


L’industrie du ruban rose

Canal D, dimanche 31 mars à 19h.

En rediffusion lundi 1er avril à 10h et vendredi 5 avril à 13h.

 
 
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