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L’écran du soupçon

Comment les téléséries américaines voient le monde depuis le 11-Septembre

11 septembre 2012 | Stéphane Baillargeon | Télévision
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	Dans Homeland, l’héroïne Carrie Mathison, qui travaille pour la CIA, piste sans relâche un sergent des marines qu’elle croit à la solde d’al-Qaïda. La télésérie traduit l’état d’esprit de l’Amérique : à qui se fier quand la menace peut désormais venir de l’intérieur ?</div>
Photo : Télé-Québec
Dans Homeland, l’héroïne Carrie Mathison, qui travaille pour la CIA, piste sans relâche un sergent des marines qu’elle croit à la solde d’al-Qaïda. La télésérie traduit l’état d’esprit de l’Amérique : à qui se fier quand la menace peut désormais venir de l’intérieur ?
La paranoïa télévisuelle recommence ce soir. Après avoir diffusé pendant des années la série 24 heures chrono, concentré cristallin de théories du complot de l’ère bushienne, Télé-Québec lance la présentation de Homeland en ce 11 septembre symbolique. La production américaine encensée se révèle dans le même ton : haletante, captivante et à vrai dire complètement schizophrène.

L’héroïne, Carrie Mathison, travaille pour la CIA. Elle est convaincue qu’un sergent des marines libéré après des années de captivité a été « retourné » par al-Qaïda. Elle prend donc sur elle de pister sans relâche cette potentielle menace pour la sécurité nationale.


Pour ne rien arranger, l’agent Mathison souffre de psychoses intermittentes. Qui dit vrai ? Qui ment ? Peut-on faire confiance à son plus fidèle soldat, à son père, à son mari, à son meilleur ami ? La série superpose les questions troublantes et les réponses ambiguës.


Elle donne aussi une bonne idée de l’état d’esprit de l’Amérique plus d’une décennie après les attentats fondateurs du xxie siècle. Les tours se sont effondrées en direct à la télévision et l’événement monument ne cesse de s’y retrouver depuis.


« Le 11-Septembre a engendré une télévision paranoïaque, une fiction du soupçon, résume le professeur Pierre Barrette, de l’École des médias de l’UQAM, rare spécialiste québécois de la télévision. Les séries de l’après 11-Septembre montrent que les Américains ne croient plus en leurs institutions. Quand le président peut mentir pour partir en guerre, les héros solitaires ne peuvent plus avoir confiance en personne. »


La terreur en direct


Le spectacle de la terreur a répondu à la terreur du spectacle. Toutes les disciplines artistiques ont réagi, la musique (The Rising de Bruce Springsteen en 2002), le documentaire (Fahrenheit 9/11 en 2003), la littérature (Extremely Loud and Incredibly Close de Jonathan Safran en 2006), le cinéma avec des dizaines de films.


Une des premières séries télévisées, Rescue Me (2004 à 2011) traitait des héros d’une caserne de pompiers. « C’est une réaction à chaud, de premier niveau, juge le professeur Barrette. Le plus intéressant me semble ailleurs. La télévision américaine est plus significative quand elle se fait symptomatique, quand elle métaphorise le réel. »


Il préfère les influences indirectes, moins appuyées et plus subtiles qu’il expose dans quatre productions, quatre exemples types : 24, Heroes, Lost et Homeland. La première est entrée en ondes le 6 novembre 2001, alors que la riposte américaine faisait déjà rage en Afghanistan. Elle en est sortie huit saisons et près de 200 épisodes plus tard, en 2010.


Chaque fois, l’agent Jack Bauer des forces spéciales lutte en temps réel, pendant « 24 heures chrono », contre des terroristes infiltrés partout dans la société américaine, jusqu’aux plus hauts sommets. Et cette noble fin justifie tous les mauvais moyens.


« C’est une autre série du premier degré, dit le professeur. C’est aussi la production d’une Amérique vengeresse qui lutte avec le mensonge, la torture et l’assassinat. Mais elle me semble plus intéressante par son style, ce défilement imitant le temps réel qui traduit un état d’urgence chaotique, paniqué et angoissé de l’Amérique. »


Perdus à la maison


Le spécialiste a décroché après quelques saisons. Heroes (2006-2010) offre autre chose de plus naïf. « Les institutions sont gangrenées et seuls des individus ordinaires dotés de pouvoirs extraordinaires peuvent résister, explique Pierre Barrette. Au fond, la série dit que chacun doit trouver en lui-même la force de lutter contre le mal à l’échelle mondiale. »


Le choix de Lost (2004-2010) intrigue puisque cette fiction fantastique se déroule sur une île perdue dans le Pacifique. « La série concentre l’état d’esprit de l’Amérique de la dernière décennie, explique alors le professeur. Elle débute avec un accident d’avion symbolique. Une fois le choc passé, les survivants doivent refaire le monde. Ils revivent le mythe de Robinson à l’ère postapocalyptique en suivant deux leaders charismatiques, un médecin [Jack Shephard] incarnant la raison et un miraculé [John Locke] attiré par les explications mystiques. La tension fondamentale de l’Amérique s’y retrouve. Cette création métaphorise non pas le 11-Septembre, mais les conséquences morales du geste. Je pense que c’est pour cette raison qu’elle a tant marqué les esprits, surtout les franges plus intellectuelles. »


Carrie Mathison, au centre de Homeland, est parfois décrite comme une Jack Bauer en jupon. Pierre Barrette accentue sa monomanie paranoïaque dans un univers complexe. Le fait qu’Homeland soit adaptée d’une création israélienne rajoute à l’intérêt. La nouvelle version a donc incorporé au passage certaines obsessions américaines. D’ailleurs, la production originale en hébreu s’intitule Hatufim, ce qui veut dire kidnappé, pas Homeland, qui peut être tout à la fois le pays, la patrie, le lieu d’appartenance.


« On ne sait plus qui dit vrai et qui dit faux, qui est bon et qui est méchant, conclut le professeur. Avec cette série on se retrouve dans une Amérique de moins en moins manichéenne. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’elle s’intitule Homeland. Dans les autres productions, le mal était ailleurs. Maintenant, le germe du mal est tout près, dans la communauté, et la voisine blanche, née aux États-Unis devient une terroriste potentielle… »

 
 
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