vendredi 25 mai 2012 Dernière mise à jour 19h41
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Libre opinion - L'angoisse d'une satire insidieuse

Aurélie Lanctôt, étudiante en journalisme à l'UQAM  27 septembre 2011  Télévision
Dimanche soir dernier, c'est en grande pompe que TVA présentait le premier épisode de la énième saison d'Occupation double. Joues fardées, chevilles perchées sur des escarpins impossibles, tapis rouge déroulé: dès 20h, les paons s'apprêtaient à défiler, bouffis d'espoir et d'orgueil. Bien triste spectacle, dont j'aurais d'ailleurs été graciée si j'avais su me tenir loin des réseaux sociaux, juste le temps que l'engouement O.D. se dissipe. Hélas, la pollution cybernétique m'a contaminée: j'ai ouvert mon téléviseur, juste un instant, afin d'avoir des critiques tangibles à formuler...

Une heure et demie plus tard, un constat: le spectacle fut encore plus consternant que prévu. Bien vite, l'hilarité a fait place à l'indignation, puis l'indignation, à une profonde inquiétude. Il serait inutile de formuler pour la millième fois une diatribe enflammée sur l'insipidité de cette émission. Toutes les critiques les plus acerbes ont été lancées, les couteaux les plus bas bien enfoncés; il ne s'agirait que d'acharnement sur un concept qui, de toute façon, ne semble pas près d'être éradiqué de nos ondes.

Non, mon n'indignation n'émane pas du contenu même d'Occupation double. C'est qu'à la longue, je me suis fait à l'idée. On nous présente un éventail prétendument élitiste de jeunes professionnels épanouis, les «succès» de la génération Y, passés au peigne fin par une équipe de casting bien décidée à mettre en scène l'illusion parfaite de la romance idéale, adaptée au Québec moyen.

Au début, je poussais les hauts cris. À présent, comme bien des gens, j'ai fait la part des choses: ma réalité, mes valeurs et mes idéaux n'ont rien à y voir, je vogue quelque part dans un autre paradigme, mais il n'y a pas de quoi s'armer de mépris pour autant. J'entends déjà les insultes fuser à mon endroit. Mais qu'on me traite de snob, de prétentieuse, de hipster ou de je ne sais quoi d'autre, mes inquiétudes demeurent — et les cotes d'écoute aussi. Qu'on aime sincèrement ou qu'on dénigre, que ce soit pour la farce ou la romance, on regarde Occupation double. «C'est stupide, mais ça me détend!», rétorquent les uns alors qu'on leur lance un «Pourquoi?» ahuri. Mais en quoi, je me le demande, est-il relaxant d'observer une nation complète s'avilir devant une bêtise qu'elle méprise ouvertement? Personnellement, je trouve cela atterrant.

Ce qui m'inquiète dans toute l'affaire, ce n'est pas de constater qu'il existe un public qui se reconnaisse dans les candidats d'Occupation double, et qui apprécie en toute honnêteté le produit qu'on lui offre. À ce chapitre, il serait présomptueux de ma part de formuler un quelconque jugement de valeur. Ce qui me préoccupe, c'est de constater qu'une grande part d'individus, bien que très critiques quant au produit proposé, choisissent consciemment de le consommer, «pour rire», dit-on. Parce que, soyons francs, qui ose admettre «apprécier» Occupation double pour l'intelligence de son concept et la complexité de son intrigue?

Pourtant, même en ricanant, on écoute Occupation double. Or, je m'inquiète: dès le moment où l'on ridiculise un concept, mais qu'on choisit sciemment de le glorifier malgré tout en encourageant sa popularité, ne franchit-on pas le premier pas vers l'autodestruction collective? Mettre de l'avant sa propre satire, et l'ériger comme monument de la culture populaire, c'est accepter qu'il n'y ait plus que l'autodérision qui puisse encore nous distraire. Le rire et la moquerie sont terriblement destructeurs, surtout lorsqu'ils s'insinuent au coeur même de notre intérêt pour un produit culturel ou médiatique X. À mon sens, pour le salut de toute morale collective, il y a des limites infranchissables à accepter de glorifier des figures picaresques et caricaturales. On risquerait trop rapidement d'oublier où se trouvent nos véritables intérêts.

Rire du reflet stéréotypé de nous-mêmes, présenté comme «réel et authentique», n'est pas un passe-temps constructif, qu'on se le tienne pour dit. Certes, la parodie a toujours remporté un succès monstre auprès du public, mais à présent, le problème, c'est qu'on ne nous la présente plus comme fictive et ironique, mais bien comme une réalité. On nous force à nous discréditer nous-mêmes en prenant pour réels des stéréotypes créés de toutes pièces par des producteurs télé en quête de succès. Par analogie, on pourrait dire que si le brave soldat Chvéik avait existé à notre époque, on l'aurait certainement engagé comme star d'une téléréalité, et présenté comme un authentique citoyen, issu d'une banlieue quelconque. Certains téléspectateurs y auraient tout de suite perçu l'ironie, mais d'autres, moins sur leurs gardes, en auraient fait leur héros. Et c'est là, précisément, que réside le problème.

La consommation d'un produit culturel ou médiatique est toujours plus lourde de signification qu'on pourrait l'appréhender. Conséquemment, la prochaine fois, je fermerai le téléviseur.

***

Aurélie Lanctôt, étudiante en journalisme à l'UQAM
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires  Chargement ...
  • Notsag - Abonné
    27 septembre 2011 04 h 29
    Addiction à la boîte à image
    "Ce qui me préoccupe, c'est de constater qu'une grande part d'individus, bien que très critiques quant au produit proposé, choisissent consciemment de le consommer, «pour rire», dit-on"

    Ma théorie là-dessus est que les gens sont accroc à la TV. J'en connais plusieurs qui allument cette chose dès leur réveil, et la ferment au coucher.. Alors, on se branche sur ce qu'il y a de "moins pire".

    Lire un livre ou aller prendre une marche n'ont plus la cote. Pire, on n'a même plus le réflexe de fermer cette boîte à image lorsque l'on y présente rien d'intéressant.

    L'important, c'est de ne pas penser ou réfléchir. Cela pourrait être trop compromettant.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Fabien Nadeau - Inscrit
    27 septembre 2011 07 h 10
    Message
    "The medium is the message", disait McLuhan. Serions-nous en train de devenir un peuple en boîte?
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Socrate - Inscrit
    27 septembre 2011 07 h 18
    Naked Gun
    Le naked gun est bien meilleur.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Gilles Bousquet - Inscrit
    27 septembre 2011 07 h 22
    Changement de passe-temps
    Avant, pour passer le temps, il y avait les cartes, le tricot, la broderie, le gossage de bois, la prière au repas et le chapelet en famille, le mémèrage. La vie n'a pas vraiment de but et pour plusieurs, est assez absurde. Pour ce changer les idées, une autre absurdité concentrée comme les télés-romans et les télés-réalités, pour voir vivre ses semblables, à la télé.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • - Abonné
    27 septembre 2011 07 h 25
    TV Lobotomie - La vérité scientifique sur les effets de la télévision
    C'est le titre du livre de Michel Desmurget, docteur en neuroscience, paru en début 2011. Faites-vous un cadeau !
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Georges Paquet - Abonné
    27 septembre 2011 07 h 34
    En parler, c'est en faire la promotion.
    Chère étudiante,

    Je ne voudrais surtout pas vous faire le moindre reproche. Votre courage et la qualité de votre analyse et de votre écriture devraient vous préparer à une belle carrière. Bon courage.

    Mais, il faut que je vous dise.

    Coca-Cola ou Pepsi ne nous ont jamais parlé du contenu de leur produit. Ils nous on présenté le nom, sous toutes ses couleurs, sous tous les cieux, dans tous les media, dans toutes les arènes sportives et même culturelles. Aficher le logo a suffit à faire leur fortune. Même chose pour la cigarette. On sait que c'est mauvais, mais on veut faire comme tout le monde. Esclave du logo et de la masse.

    La boîte à images exerce une fascination étonnante. Et le discernement devant ce déluges d'images n'est vient pas avec l'âge. Il devrait commencer dès le plus jeune âge. Et je soutiens que c'est là l'origine du problème. Quand on boit, on fume, on mange n'importe quoi, on écoute n'importe quoi.

    L'autre aspect du problème, c'est que le temps construit des idoles. Les mauvais films, les mauvaises voitures, les mauvais chanteurs deviennent des héros s'ils réussissent à durer.

    Enfin, ceux qui financent et qui produisent les émissions télé dont vous parlez font parti de l'ÉLITE. Alors, faut-il gronder le peuple.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • camelot - Inscrit
    27 septembre 2011 07 h 52
    Dans le caniveau
    "La télévision est l'opium du peuple"
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • François Dugal - Abonné
    27 septembre 2011 08 h 12
    La télévision généraliste
    Comme je ne regarde pas la télé généraliste, je ne peux critiquer ce que je connais pas.
    Ceci dit, comment se fait-il que le CRTC n'exige pas un niveau minimal de décence?
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Jean Lapointe - Abonné
    27 septembre 2011 08 h 46
    Pourquoi un tel succès?

    Au lieu de critiquer et de reprocher aux gens de regarder Occupation Double,
    qui diriez-vous si on se demandait pourquoi une telle émission est si populaire?

    Moi je dirais tout de suite que nous avons tous besoin de rêver à certains moments. Nous sommes confrontés tout le temps à tels problèmes que ça devient diffcile à vivre par moments.

    Il nous faut souffler un peu de temps en temps.

    Personnellement ce n'est pas le genre d'émissions qui me permettent de respirer un peu de temps en temps mais je conçois très bien que ça puisse l'être pour bien des gens.

    C'est que je trouve que je n'ai plus l'âge pour ce genre de rêves.

    Et je ne pense pas que les gens qui la suivent chaque semaine se désintéressent pour autant de l'actualité et oublient complètement leurs responsabilités sociales et politiques.

    Je trouve qu'il y a des gens qui ont le mépris facile et je le déplore.

    Ce qui serait intéressant ce serait que des discussions s'organisent sur internet au sujet des valeurs véhiculées par cette émission.

    Si on essayait d'en tirer des leçons, est-ce que ce ne serait pas une bonne idée?
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Khayman - Abonné
    27 septembre 2011 08 h 58
    Knock, knock Aurélie
    Débrancher le câble a été l'un des plus beaux cadeaux que je me suis fait. Prête pour la pilule rouge Mme Lanctôt ?
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Nathalie Gauthier - Inscrite
    27 septembre 2011 10 h 01
    "A rose is a rose is a rose is a rose..." Gertrude Stein
    Plus ça change, plus c'est pareil On ne peut pas parler de ce que l'on ne connaît pas, en entendre parler sans avoir vu, c'est nul, regarder pour pouvoir participer à la discussion nous aussi, NOUS rends nul. "Prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux!" disait Eugène Ionesco dans La Cantatrice chauve. En ce qui concerne OD 12345678,etc. , je préfère entendre parler de ce que je ne connais pas que de m'y adonner comme cette étudiante si bien articulée: je choisis de ne pas caresser le cercle!
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • celljack - Inscrit
    27 septembre 2011 11 h 59
    Le fast-food culturel
    Ça rend l'esprit obèse.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Guy Viaux Up - Inscrit
    27 septembre 2011 12 h 21
    Athena : mon système de valeurs incarné
    "Et je ne pense pas que les gens qui la suivent chaque semaine se désintéressent pour autant de l'actualité et oublient complètement leurs responsabilités sociales et politiques.

    Je trouve qu'il y a des gens qui ont le mépris facile et je le déplore."
    Très bon commentaire, M.Lapointe.

    Il y a un principe qui s'appelle la distanciation. En plus d'être facile à appliquer, il permet de faire la différence entre ce qu'Occupation double propose et ce qui constitue notre vie à tous. Vous le savez surement déjà, mais je le répète, juste au cas où certaines personnes seraient tentées de faire un "premier pas vers l'autodestruction collective". L'autodestruction collective, ça serait dommage que ça arrive avant de savoir si Mikaël va se faire sortir le premier.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • France Marcotte - Abonnée
    27 septembre 2011 16 h 43
    Pourquoi ris-je?
    Ce ne sont pas les personnes qui apprécient cette émission de télé pour ce qu'elle est qui chagrinent madame Lanctôt, ce sont ceux qui la regardent pour s'en moquer, en rire tout en ne pouvant s'en empêcher.
    "...dès le moment où l'on ridiculise un concept, mais qu'on choisit sciemment de le glorifier malgré tout en encourageant sa popularité, ne franchit-on pas le premier pas vers l'autodestruction collective?", demande-t-elle.
    "On nous force à nous discréditer nous-mêmes en prenant pour réels des stéréotypes créés de toutes pièces par des producteurs télé en quête de succès."
    Plus grave encore de se le faire expliquer et de ne pas saisir de quoi il s'agit tout en continuant à rire, sans savoir pourquoi.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Jean Michaud - Inscrit
    4 octobre 2011 11 h 41
    bravo à la jeunesse
    Mme Lanctôt, vs êtes cette jeunesse qui me rappèle que tous n'est pas perdue. en vous lisant je m'apperçois que je ne suis pas le seul à décrier cette émission stupide, je suis plus âgé que vous et de lire une jeune qui ne comprend pas l'existence de cette insignifiante émission me fait du bien. 1.6 millions de pas de vie ont regardé des plouk pendant 90 minutes, je ne savais pas que cette choses là durait aussi longtemps, autant de temps passé devant l,écran, imaginez si ces pas de vie osaient parler avec leurs enfants, imaginez si ces parents s,intéressaient à leurs enfants, imaginez..non à trop imaginer, je me rend compte que nous ferions une belle population mais trop de pas de vie son sur leur perron à imaginer leu propre vie. Pathétique.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Celine A. Massicotte - Abonnée
    6 octobre 2011 14 h 29
    Faut pas charrier...
    Mme Lanctôt a écrit... "est-il relaxant d'observer une nation complète s'avilir devant une bêtise qu'elle méprise ouvertement?". Franchement, 1 million.6, ce n'est pas la nation. Quelle nation? Il y a des ces émissions en France, aux États, au Royaume uni. Tiens, ça me fait penser à un certain couple adulé...

    Si les raisons de ne pas regarder ces émissions consacrées à la formation bidon de couples branchés sont claires et nettes, il n'en va pas de même pour ceux qui les regardent: ennui, vide affectif, envie (se projeter dans ces gens beaux et à l'aise) et peut-être même s'agit-il d'une autre sorte de jeu en ligne: on gage, qui va rester qui va partir. C'est la culture du jettable à son meilleur et de l'illusion, est-ce pire que celle de la violence mur à mur et du vite fait: comme une certaine pornographie dont tant de gens et de jeunes sont accros, et que les grand diffuseurs Internet propagent allègrement?

    La télé réalité dont il est question ici a son public qui sûrement varie, en partie, d'une année à l'autre... et les dommages sont-ils si grands?, si dommage il y a. Au fond... ne sommes-nous pas tout un peu endommagés?
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
16 réactions
17 votes Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Pour en savoir plus
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012