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Après quinze ans au petit écran - Pourquoi j'ai aimé Virginie

17 août 2010 | Louis Cornellier - Professeur de français et de littérature au Cégep régional de Lanaudière à Joliette et chroniqueur au Devoir | Télévision
<em>Virginie</em> a duré parce que Fabienne Larouche a su faire de plusieurs de ses personnages principaux des types.
Photo : Jacques Grenier - archives Virginie a duré parce que Fabienne Larouche a su faire de plusieurs de ses personnages principaux des types.
Après 15 ans de Virginie, Fabienne Larouche avait épuisé le potentiel du riche univers de l'école secondaire Saint-Jeanne-d'Arc. C'est ce que je lui ai écrit, le printemps dernier, dans un courriel privé. Fidèle de Virginie de la première heure, je me permettais alors de lui dire que la source semblait se tarir, que le charme n'opérait plus.

Au nom de ceux et celles, nombreux, qui restaient malgré tout attachés à cet univers, je demandais une faveur à l'auteure: qu'elle nous concocte une fin à la hauteur, pour nous permettre de dire que nous avions vu tout Virginie, pour éviter la désertion, à l'usure, des loyaux du début.

Sa décision de passer à autre chose, sûrement inspirée aussi par une réflexion qui ne doit rien à mon intervention, le confirme: elle m'a entendu. Je voudrais, pour cela, la remercier, mais je voudrais surtout redire ce qui m'a attaché à Virginie pendant toutes ces années.

Défenseur acharné d'une vie vécue avec la culture à toute heure du jour, je n'ai jamais été gêné d'être un fidèle de Virginie. Ce téléroman, en effet, unique en son genre à cet égard, fourmillait de références culturelles. Ses plus beaux personnages ne se contentaient pas de bavarder, mais incarnaient un regard sur le monde nourri de culture.

Le séditieux prof de français et d'économie Pierre Lacaille (JC Lauzon) nous servait hebdomadairement de petites leçons de marxisme anarchisant. Le tourmenté Jacques Phaneuf (Luc Guérin) écrivait assidûment à son ami Réjean Ducharme et fascinait ses élèves en leur faisant lire La Peste, d'Albert Camus, livre autour duquel il créait un stimulant mystère. Le prof d'histoire Julien Constantin (Jacques L'Heureux) vivait de catholicisme dans un monde que cela fait niaisement sourire. Et, ô surprise, la femme du peuple Louise Pouliot (Pascale Desrochers) lisait même, l'année dernière, au lit, un de mes propres essais sur l'art de l'argumentation! D'autres personnages citaient Hegel, écoutaient Vigneault, et la liste pourrait s'allonger.

Des personnages types

Virginie a duré parce que Fabienne Larouche a su faire de plusieurs de ses personnages principaux des types. Comme Roger Lemelin (avec Ovide Plouffe l'intello, Guillaume le sportif, Napoléon le candide, Stan Labrie le retors, etc.), Claude-Henri Grignon (Séraphin l'avare, Alexis au grand coeur, Donalda la belle soumise, etc.) et Lise Payette (Jean-Paul Belleau le macho attendrissant) avant elle, Larouche a créé des personnages typiques forts.

Révolutionnaire de bibliothèque effronté, Lacaille en imposait. Écrivain délicat, profondément individualiste, mais malgré tout enseignant dévoué, Phaneuf, qui écoutait du Brassens et du Ferré, dégageait une aura de mystère. La rugueuse Louise Pouliot, ancienne danseuse nue recyclée en gestionnaire de cafétéria scolaire et prodigue de son bon sens populaire souvent primaire, charmait et faisait rire. Directeur d'école à cheval sur les principes, autoritaire mais sans dogmatisme, Rivest (Marcel Leboeuf) incarnait une droite morale éclairée, en face de l'anarchisme d'un Lacaille ou du romantisme d'un Phaneuf.

En annonçant la fin de Virginie, Fabienne Larouche a mentionné que cette oeuvre se voulait une satire sociale. C'est, je pense, ce que les détracteurs de ce téléroman, qui l'accusaient notamment de manquer de réalisme, n'ont pas compris. Larouche, en effet, n'a jamais hésité à flirter avec la caricature (d'où les personnages types) pour parler du réel par la bande, en grossissant le trait.

Il faut bien mal connaître les contraintes du genre feuilletonesque pour le juger à partir du critère, très limité d'ailleurs, du réalisme. Les feuilletonistes du XIXe siècle ne se caractérisaient pas, eux non plus, par leur respect du réalisme et leur cohérence narrative sur le long terme.

Plaidoyer pour le genre téléromanesque

Les critiques souvent sévères réservées à Virginie, par ceux qui regardent de haut le genre téléromanesque et n'écoutent pas de téléromans, me ramènent toujours en mémoire un texte magnifique du regretté Jean-Pierre Desaulniers, un des rares spécialistes du téléroman québécois, publié dans Le Devoir, en 2001, à l'occasion de l'épilogue du téléroman Le Retour et qui mérite d'être cité un peu longuement.

«Si vous détestez les téléromans, écrivait l'anthropologue qui aimait la télé, ne ratez pas les derniers épisodes du Retour.» Il expliquait ensuite que tous les irritants du genre se retrouvaient dans cette oeuvre d'Anne Boyer et Michel d'Astous: «Une banalité désarmante de situation. Des personnages parfaitement ordinaires, simples, plain comme une pizza congelée. Des enchaînements à ne plus finir de bavardage, de placotage sur des niaiseries. Un rythme digestif quasi somnifère.»

Quelques lignes plus loin, Desaulniers procédait toutefois à un renversement complet de perspective en invitant les amateurs à ne pas manquer ce téléroman qui incarnait la quintessence de ce genre: «Une banalité déconcertante de situation, mais qui, justement, nous éclaire peut-être plus que n'importe quoi d'autre sur les multiples facettes de l'énigme humaine. Du monde ordinaire, pas des surhommes, ni des héros, remplis de vrais paradoxes, de vrais doutes, d'hésitations et d'élans du coeur. Beaucoup, beaucoup de placotage pour nous donner le temps de voir s'entremêler les vrais affrontements, le temps aux personnages de se donner à lire, de se laisser confondre. Un rythme lent qui s'apparente à celui de nos routines, mais surtout à celui de nos problèmes, eux aussi lents à se régler, de nos démissions, de nos engagements et de nos fidélités parfois frileuses. Des décors synthétiques et des intérieurs quelconques parce que l'essentiel est ailleurs...»

Tout, dans cet admirable plaidoyer en faveur du genre téléromanesque, ne s'applique pas à Virginie, qui fut aussi satirique que dramatique. L'esprit du propos de Desaulniers, toutefois, résume plusieurs des raisons, en plus de celles que j'ai déjà mentionnées, pour lesquelles j'aurai aimé Virginie, comme des centaines de milliers de téléspectateurs, jusqu'à la fin.


 
 
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