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Télévision à la une - Lascaux, première carte du ciel

Stéphane Baillargeon   17 juillet 2010  Télévision

À retenir

    • Lascaux, le ciel des premiers hommes
    • TV5
    • lundi 19 juillet à 21h et mardi 20 juillet à 14h.
Le canard-lapin est un dessin ambigu publié en 1892 dans le journal bavarois Fliegende Blätter, repris dans le Harper's Weekly. Chacun peut y voir soit un canard, soit un lapin, selon sa perception visuelle. Le philosophe Ludwig Wittgenstein a fait de cette illusion d'optique l'emblème de l'importance du cerveau et de la culture dans la lecture du monde.

L'historien des sciences Thomas Samuel Kuhn a ensuite affirmé que le schéma cuirassé joue également dans les questions scientifiques, ce qui a de quoi étonner. Pour lui, la science et ses certitudes progressent de manière discontinue, pour ainsi dire par sauts qualitatifs. Dans cette course à la vérité, un paradigme scientifique impose une vision parti-culière d'un phénomène qui tient coûte que coûte, devant les interprétations marginales. Puis les preuves contraires s'accumulent et la science dite révolutionnaire finit par l'emporter sur la «normale» pour boulonner un nouveau consensus qui va à son tour subir les assauts d'interprétations divergentes.

C'est à cette confrontation du canard et du lapin, de la tradition et de l'innovation, que fait songer l'histoire des révolutions scientifiques autour de l'art rupestre. Certaines grottes sont fréquentées depuis des siècles, mais les principes religieux ont longtemps interdit d'imaginer des hommes avant la création divine du monde. Depuis la fin du XIXe siècle, les fabuleuses cavernes de la préhistoire stimulent les lectures qui s'affrontent, se confrontent, dialoguent. L'abbé Henri Breuil en a fait un art rituel favorable à la chasse. Un autre Français, André Leroi-Gourhan, y a vu une structuration symbolique du masculin et du féminin pour finalement faire des sites pariétaux des sanctuaires religieux.

Culte des animaux

Plus récemment, la lecture a rapproché l'art rupestre des pratiques chamaniques. Bref, le canard consensuel des perspectives religiologique, structuraliste ou ethnologique pointe vers des traces de manifestations religieuses, cérémonielles ou rituelles liées à un culte des animaux.

Le documentaire produit par Arte lève un lapin, et tout un. La présentation oscille autour d'une tout autre vision développée par Chantal Jègues-Wolkiewiez, formidable et solitaire trouble-fête de son milieu. En gros, et pour faire très court, cette archéoastronome propose de lire les grottes ornées comme des cartes du ciel, ce qui est enfoui sous terre reflétant ce que révèlent les nuits étoilées. Ses conclusions se basent sur des études et des mesures d'orientations géographiques et astronomiques réalisées sur le terrain, ensuite mises en relation avec les coordonnées célestes à l'époque de la création des oeuvres souterraines.

Le travail de synthèse suit cette mutation épistémologique commencée avec une thèse de
doctorat portant sur la vallée des Merveilles, un site des Alpes-Maritimes datant du Chalcolithique et de l'âge du bronze ancien. Il se termine avec l'examen minutieux des parois de Lascaux, la chapelle Sixtine de la préhistoire. Chaque fois, Mme Jègues-Wolkiewiez propose l'idée que les hommes d'il y a 5000 ou même 35 000 ans connaissaient les cycles solaires, lunaires et stellaires, comme en témoigne le choix précis des sites, mais aussi la disposition des figures et même leur ordonnancement précis.

Une carte du ciel à Lascaux

Après avoir parcouru 20 000 kilomètres en France pour étudier 130 grottes, elle n'en a trouvé que quatre qui ne semblaient pas choisies pour une orientation précise vers le ciel au moment du solstice ou d'un autre moment charnière de l'année. À Lascaux, dans une voûte, elle a retracé une carte du ciel complète, imagée comme les constellations du zodiaque, dont l'agencement seul stimule l'éblouissement. La chercheuse indépendante fait l'hypothèse que ces données accumulées pendant des générations pouvaient aider à anticiper les changements de saison, ce qui était capital pour suivre les migrations des animaux. Ce qui n'exclut évidemment pas une surcharge religieuse ou rituelle, au contraire. Sa perspective ne rejette pas les autres: elle les enveloppe et les enrichit.

Les partisans de l'orthodoxie n'apprécient pas toutes ces idées révolutionnaires parfois bien audacieuses. Ailleurs que dans ce documentaire, Chantal Jègues-Wolkiewiez a par exemple proposé de faire de ces archaïques témoignages de la conscience des cycles célestes saisonniers la source des mythes fondateurs des civilisations indo-européennes. Par contre, certains scientifiques du centre témoignent dans le film, parce que la meilleure science est ainsi faite que sa norme s'impose tout en écoutant la marge. Et cela dure peut-être depuis des dizaines de milliers d'années de lutte entre le canard et le lapin...
 
 
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