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Télévision - Qui a peur de Tony Kushner ?

André Lavoie   26 novembre 2005  Musique
Vivre à New York affligé par le sida pendant les années 80... Curieuse coïncidence: alors que la comédie musicale Rent trouve un nouveau souffle sur grand écran sous la baguette pas très inspirée de Chris Columbus, Artv présente un autre monument du théâtre new-yorkais des années 90 sur la misère morale et physique qui sévissait dans la métropole américaine au cours de la décennie précédente.

De par sa durée démesurée, la force de sa charge dénonciatrice et des scènes d'un kitsch absolu à faire trembler les colonnes du temple (du bon goût), Angels in America, de Tony Kushner, gagnant du prestigieux prix Pulitzer, jette un regard sur une décennie pas très glorieuse et une ville dont l'âme fut passablement écorchée. Surnommée par le dramaturge de «gay fantasia on national themes», Angels in America déploie ses ailes sur une multitude de sujets controversés qui, plus de dix ans après sa création, n'ont guère perdu de leur pertinence. Bien sûr, un des acteurs involontaires de ce drame, Ronald Reagan, n'est plus là pour se défendre; sous la plume de Kushner, son silence présidentiel devant l'ampleur de l'épidémie est violemment dénoncé, rappelant ainsi à ceux qui le vénèrent que son «règne» fut loin d'être une époque bénie des dieux, et encore moins des anges.

Par contre, le réalisateur Mike Nichols avait toutes les raisons de croire en sa bonne étoile lorsqu'on lui a confié la réalisation de cette minisérie pour la chaîne câblée HBO, alignant pour l'occasion la rondelette somme de 60 millions de dollars. Et après une série d'échecs au cinéma (Primary Colors et surtout l'imbuvable What Planet Are You From?), le réalisateur de Who's Afraid of Virginia Woolf et de The Graduate avait bien besoin d'un tel projet pour se remettre en selle. Et avant même que ne tombe sur lui et son équipe une pluie de Golden Globes (cinq) et d'Emmy Awards (sept), la réussite d'Angels in America au petit écran apparaissait déjà évidente.

À l'opposé de l'approche javellisée du sida dans Rent, les personnages d'Angels in America en souffrent jusqu'au délire, et leur entourage est également contaminé par la paranoïa qui sévissait à l'époque. Celle-ci devient le révélateur d'un puritanisme étouffant, que certains auront l'audace de combattre. Ce n'est pas le cas de Louis (Ben Shenkman), qui abandonne son amant Prior (Justin Kirk) à son triste sort, en proie à des hallucinations où un ange (Emma Thompson), dont les apparitions sont tonitruantes, lui apprend qu'il n'est pas seulement sidéen mais aussi prophète... Pendant ce temps, Louis se console auprès de Joe (Patrick Wilson), un avocat mormon bien à l'étroit dans son placard et exaspéré devant les névroses de son épouse, Harper (Mary-Louise Parker), qui préfère se réfugier dans un monde imaginaire aux accents polaires.

C'est alors que surgit la mère de Joe, Hannah (Meryl Streep), dont les convictions morales seront fortement ébranlées. Et jusqu'à la fin, le mentor de Joe, Roy Cohn (Al Pacino, déchaîné comme dans le plus violent des Shakespeare), un tyrannique avocat homosexuel d'origine juive, cultivera, malgré la maladie qui le ravage, sa haine envers les homosexuels... et les juifs. Comble de l'ironie, c'est un infirmier ouvertement gai (Jeffrey Wright, le seul de la distribution à avoir défendu l'oeuvre sur scène et à l'écran) qui devra soigner, et affronter, cette bête raciste, et bien sûr républicaine...

Divisée en deux parties d'environ trois heures chacune, portée par une distribution exceptionnelle qui, comme dans la production théâtrale, tient plus qu'un rôle — bien malin celui qui saura reconnaître qui se cache derrière tel chapeau ou telle barbe —, Angels in America dénonce les nombreux virus qui rongent la société américaine. Et les foyers d'infection ne semblent pas totalement éradiqués à en juger par l'état actuel des choses. Pas étonnant que cette superbe minisérie donne aux années 80 les allures d'une triste mélodie bien d'aujourd'hui.

Angels in America, à Artv. Première partie: mercredi 30 novembre à 19h30. Deuxième partie: jeudi 1er décembre à 19h30






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