Vitrine du disque - Brel n'est plus seul, Thomas est là
L'APPARTEMENT
Thomas Hellman
Justin Time (Fusion III)
Avec ce deuxième album, Thomas Hellman devient officiellement notre paumé magnifique, notre épave glorieuse, notre déchu chéri. Place pour laquelle Thomas Hellman était déjà pressenti il y a trois ans, alors que paraissait son premier florilège de p'tites histoires sur fond de folk-roots, l'excellent Stories From Oscar's Old Café, album majoritairement en anglais dans le texte (à moitié Texan par son père, moitié Français par sa mère, né au Québec, Thomas chante dans l'une ou l'autre langue avec la même maîtrise du verbe, d'autant qu'il en a une, de maîtrise, en littérature, acquise à McGill).
Avec L'Appartement, le voilà digne de ses maîtres, les Tom Waits, Brel, Cohen et Desjardins, le voilà parmi ceux qui nous racontent comment ça se passe dans la tête des mal-aimés, des schizos, des laissés-pour-compte, des hantés par le mal de vivre. Tous destins qui nous menacent tous mais qu'on préfère le plus souvent ne pas examiner de trop près: lui y va franco, avec intensité et lucidité, avec le regard juste de celui qui a été voir comment ça se vit du dedans. Exploration du «fond du gouffre» dans lequel sombre le gars qui a été largué par sa belle dans la terrible Reviens-moi. Portrait du gars qui ne veut plus rien savoir de rien et qui «disparaît doucement dans le noir» dans Foutez-moi la paix. Portrait du gars qui languit d'amour pour sa voisine sans qu'elle n'en sache jamais rien dans L'Admirateur secret. Et portrait du gars qui se sent étranger à tout et à lui-même un matin sur le trottoir dans... Le Trottoir.
Ce gars-là, et tous ces gars dont Thomas Hellman parle au je, ont quelque chose de Thomas Hellman, bien sûr. Mais Hellman est un véritable «storyteller», et c'est aussi l'observateur fin qui dessine à coups de rimes. En tout cas, c'est réussi: on y croit. C'est tout le temps criant de vérité. Et c'est tout le temps joué avec un réel souci d'authenticité par les excellents musiciens que sont Érik-West Millette, Rémi Leclerc, Yves Desrosiers, Francis Covan et compagnie, et c'est chanté avec les chuchotements et les cris de celui qui ressent profondément tout ce qu'il chante. De fait, il y a quelque chose d'Arno, cher vociférateur belge, dans cette voix qui peut autant rendre les monologues intérieurs que les hurlements à la lune. J'en veux pour éclatante preuve sa version de la Mathilde de Brel: Hellman parvient à exprimer tout ce que le Jacquot avait mis là-dedans de détresse et de joie frénétique. C'est lumineux tellement c'est sombre. Tout le disque est de cette teneur. Brel n'est plus seul: Thomas est là.
Sylvain Cormier
***
Le Trashy Saloon
Anik Jean
Tacca Musique
[Distribution Sélect]
Un de perdu, dix de retrouvés, dit-on. Jean Leloup est redevenu Jean Leclair, vive Jean... Anik Jean, la première des rescapés du suicide du bonze de la chanson et du rock québécois francophone. On ne peut s'empêcher de voir en la jeune femme la réincarnation féminine et plus modeste du chanteur-compositeur-interprète qui hante d'ailleurs tout cet album auquel il a beaucoup participé. On l'entend littéralement (Pense à toi), par le truchement, aussi, des paroles qu'il a léguées à son ancienne choriste (Junkie de toi, Let Me Go), mais aussi entre les lignes de certaines chansons qu'il n'a pas écrites (Tendre sorcière). N'empêche que la demoiselle a un talent certain et une personnalité bien à elle. Son rock glisse souvent vers un folk-western assez savoureux (Le Trashy Saloon). Les ballades y sont nombreuses, bercées par sa voix assurée et mélodieuse, qui rappelle pourtant d'autres chants déjà entendus...
Frédérique Doyon
***
Sweet Lovin' Ol' Soul
Maria Muldaur
Étiquette Stony Plain
L'étiquette albertaine Stony Plain est sans contredit l'une des cinq ou huit meilleures étiquettes au monde. Fondé par Holger Pedersen, ce label est le champion du swing, du blues, du vieux jazz. Il est à ces sensibilités musicales ce que Tzadick est au jazz contemporain: une référence.
Tout récemment, Stony Plain a mis en marché un nouvel album que la chanteuse Maria Muldaur a consacré aux classiques du blues des années 20. Plus particulièrement ceux écrits pas des femmes. On pense à Memphis Minnie, Lucille Bogan et Bessie Smith. Toutes les pièces ont été enregistrées dans l'intimité. Plus précisément avec deux ou trois musiciens seulement. Il n'y a ni instrument électrique, ni batterie. Bref, c'est le blues dans sa plus simple expression.
Ce Sweet Lovin' que Muldaur défend aujourd'hui séduit par l'interprétation tout en finesse de pièces au contenu parfois grave. C'est splendide, vraiment splendide. P.S.: à noter la présence de Taj Mahal, du guitariste Steve Freund et des pianistes Dave Maxwell et Pinetop Perkins.
Serge Truffaut
***
Piano
Chopin: Sonate pour piano n° 2, Études op. 10, Barcarolle op. 60. Nelson Freire. Decca 475 6617.
Beethoven: Sonate pour piano op. 111. Schubert: Sonate pour piano D. 960. Zhu Xiao-Mei. Mandala 5085 (distr. SRI).
On attendait impatiemment la 2e Sonate de Chopin de Nelson Freire: il ne déçoit pas et renvoie la récente version d'Hélène Grimaud au rang des anecdotes. Ici, le flux du 1er mouvement est à la fois tourbillonnant et maîtrisé, la hauteur de vue aussi exceptionnelle que dans son enregistrement de la 3e Sonate. Mais ce qui frappe surtout, c'est le concept sonore, ce son de piano nourri qui rappelle celui des plus grands pianistes du passé, avec, notamment, cette manière de sculpter les graves qui frappe dès les premières notes. Il y a aussi l'intelligence du texte qui met en relief, dans les Études, de nombreuses voix intermédiaires. C'est le disque d'un grand seigneur du clavier.
Beaucoup moins connue, la pianiste chinoise Zhu Xiao-Mei, qui vit en France depuis 1985 et n'en est pas à son premier grand disque (on pense aux Variations Goldberg, aux Partitas de Bach ou à ses Sonates de Scarlatti). Une question, ouvertement posée au dos du boîtier, est attachée à son programme: «L'approche de la mort confère-t-elle aux créateurs une sorte de lucidité supra-terrestre, d'ordre divin?» Si on peut attacher l'interprétation de Schubert par Mitsuko Uchida ou de Beethoven par Friedrich Gulda à ce type de préoccupation, Zhu Xiao-Mei semble s'en écarter en cultivant une voie qui frappe très fort la conscience de l'auditeur: celle de l'implacabilité. Elle défend des interprétations très fermes, droites, inéluctables, mais jamais froides. Nous avons ici comme la traduction en sons d'un sablier qui s'écoule. Zhu Xiao-Mei ne fait rien pour enrober les choses (le son est même un peu dur), mais sa non-réponse — Tempus fugit et rien d'autre — est la plus forte des leçons. On ne sort pas indemne de l'audition.
Christophe Huss
CLAVECIN
A. Scarlatti: Toccatas pour clavier. Alexander Weimann (clavecin). ATMA ACD 2 2321.
Ce Scarlatti n'est pas celui qu'on a l'habitude de voir écrire pour clavier. Si Domenico Scarlatti nous a laissé 555 sonates, son père Alessandro (1660-1725) est surtout connu pour ses oeuvres vocales. L'oeuvre instrumental de Scarlatti père tiendra sur trois CD, nous prévient Alexander Weimann, que l'on retrouve ici aussi exubérant et engagé que lorsqu'il dirigeait en juin dernier la Conversion de Clovis de Caldara au festival Montréal baroque.
On admirera d'abord l'adéquation de l'instrument du facteur David Werbeloff à cette musique italienne du début du XVIIIe siècle, même s'il convient d'ajuster le volume d'écoute car le niveau d'enregistrement est un peu élevé. On appréciera également la notice précise et érudite signée par l'interprète lui-même, qui souligne évidemment la parenté saisissante de la Toccata en mi mineur (plage 10) avec la Toccata dorienne de Bach! Weimann note que ces oeuvres pour clavier datent de la fin de la vie d'Alessandro Scarlatti, ce qui explique sans doute leur maîtrise et leur inventivité formelle exceptionnelles. C'est assurément l'un des grands disques québécois et, sur la scène internationale, l'un des grands disques de clavecin de l'année 2005.
C. H.
Thomas Hellman
Justin Time (Fusion III)
Avec ce deuxième album, Thomas Hellman devient officiellement notre paumé magnifique, notre épave glorieuse, notre déchu chéri. Place pour laquelle Thomas Hellman était déjà pressenti il y a trois ans, alors que paraissait son premier florilège de p'tites histoires sur fond de folk-roots, l'excellent Stories From Oscar's Old Café, album majoritairement en anglais dans le texte (à moitié Texan par son père, moitié Français par sa mère, né au Québec, Thomas chante dans l'une ou l'autre langue avec la même maîtrise du verbe, d'autant qu'il en a une, de maîtrise, en littérature, acquise à McGill).
Avec L'Appartement, le voilà digne de ses maîtres, les Tom Waits, Brel, Cohen et Desjardins, le voilà parmi ceux qui nous racontent comment ça se passe dans la tête des mal-aimés, des schizos, des laissés-pour-compte, des hantés par le mal de vivre. Tous destins qui nous menacent tous mais qu'on préfère le plus souvent ne pas examiner de trop près: lui y va franco, avec intensité et lucidité, avec le regard juste de celui qui a été voir comment ça se vit du dedans. Exploration du «fond du gouffre» dans lequel sombre le gars qui a été largué par sa belle dans la terrible Reviens-moi. Portrait du gars qui ne veut plus rien savoir de rien et qui «disparaît doucement dans le noir» dans Foutez-moi la paix. Portrait du gars qui languit d'amour pour sa voisine sans qu'elle n'en sache jamais rien dans L'Admirateur secret. Et portrait du gars qui se sent étranger à tout et à lui-même un matin sur le trottoir dans... Le Trottoir.
Ce gars-là, et tous ces gars dont Thomas Hellman parle au je, ont quelque chose de Thomas Hellman, bien sûr. Mais Hellman est un véritable «storyteller», et c'est aussi l'observateur fin qui dessine à coups de rimes. En tout cas, c'est réussi: on y croit. C'est tout le temps criant de vérité. Et c'est tout le temps joué avec un réel souci d'authenticité par les excellents musiciens que sont Érik-West Millette, Rémi Leclerc, Yves Desrosiers, Francis Covan et compagnie, et c'est chanté avec les chuchotements et les cris de celui qui ressent profondément tout ce qu'il chante. De fait, il y a quelque chose d'Arno, cher vociférateur belge, dans cette voix qui peut autant rendre les monologues intérieurs que les hurlements à la lune. J'en veux pour éclatante preuve sa version de la Mathilde de Brel: Hellman parvient à exprimer tout ce que le Jacquot avait mis là-dedans de détresse et de joie frénétique. C'est lumineux tellement c'est sombre. Tout le disque est de cette teneur. Brel n'est plus seul: Thomas est là.
Sylvain Cormier
***
Le Trashy Saloon
Anik Jean
Tacca Musique
[Distribution Sélect]
Un de perdu, dix de retrouvés, dit-on. Jean Leloup est redevenu Jean Leclair, vive Jean... Anik Jean, la première des rescapés du suicide du bonze de la chanson et du rock québécois francophone. On ne peut s'empêcher de voir en la jeune femme la réincarnation féminine et plus modeste du chanteur-compositeur-interprète qui hante d'ailleurs tout cet album auquel il a beaucoup participé. On l'entend littéralement (Pense à toi), par le truchement, aussi, des paroles qu'il a léguées à son ancienne choriste (Junkie de toi, Let Me Go), mais aussi entre les lignes de certaines chansons qu'il n'a pas écrites (Tendre sorcière). N'empêche que la demoiselle a un talent certain et une personnalité bien à elle. Son rock glisse souvent vers un folk-western assez savoureux (Le Trashy Saloon). Les ballades y sont nombreuses, bercées par sa voix assurée et mélodieuse, qui rappelle pourtant d'autres chants déjà entendus...
Frédérique Doyon
***
Sweet Lovin' Ol' Soul
Maria Muldaur
Étiquette Stony Plain
L'étiquette albertaine Stony Plain est sans contredit l'une des cinq ou huit meilleures étiquettes au monde. Fondé par Holger Pedersen, ce label est le champion du swing, du blues, du vieux jazz. Il est à ces sensibilités musicales ce que Tzadick est au jazz contemporain: une référence.
Tout récemment, Stony Plain a mis en marché un nouvel album que la chanteuse Maria Muldaur a consacré aux classiques du blues des années 20. Plus particulièrement ceux écrits pas des femmes. On pense à Memphis Minnie, Lucille Bogan et Bessie Smith. Toutes les pièces ont été enregistrées dans l'intimité. Plus précisément avec deux ou trois musiciens seulement. Il n'y a ni instrument électrique, ni batterie. Bref, c'est le blues dans sa plus simple expression.
Ce Sweet Lovin' que Muldaur défend aujourd'hui séduit par l'interprétation tout en finesse de pièces au contenu parfois grave. C'est splendide, vraiment splendide. P.S.: à noter la présence de Taj Mahal, du guitariste Steve Freund et des pianistes Dave Maxwell et Pinetop Perkins.
Serge Truffaut
***
Piano
Chopin: Sonate pour piano n° 2, Études op. 10, Barcarolle op. 60. Nelson Freire. Decca 475 6617.
Beethoven: Sonate pour piano op. 111. Schubert: Sonate pour piano D. 960. Zhu Xiao-Mei. Mandala 5085 (distr. SRI).
On attendait impatiemment la 2e Sonate de Chopin de Nelson Freire: il ne déçoit pas et renvoie la récente version d'Hélène Grimaud au rang des anecdotes. Ici, le flux du 1er mouvement est à la fois tourbillonnant et maîtrisé, la hauteur de vue aussi exceptionnelle que dans son enregistrement de la 3e Sonate. Mais ce qui frappe surtout, c'est le concept sonore, ce son de piano nourri qui rappelle celui des plus grands pianistes du passé, avec, notamment, cette manière de sculpter les graves qui frappe dès les premières notes. Il y a aussi l'intelligence du texte qui met en relief, dans les Études, de nombreuses voix intermédiaires. C'est le disque d'un grand seigneur du clavier.
Beaucoup moins connue, la pianiste chinoise Zhu Xiao-Mei, qui vit en France depuis 1985 et n'en est pas à son premier grand disque (on pense aux Variations Goldberg, aux Partitas de Bach ou à ses Sonates de Scarlatti). Une question, ouvertement posée au dos du boîtier, est attachée à son programme: «L'approche de la mort confère-t-elle aux créateurs une sorte de lucidité supra-terrestre, d'ordre divin?» Si on peut attacher l'interprétation de Schubert par Mitsuko Uchida ou de Beethoven par Friedrich Gulda à ce type de préoccupation, Zhu Xiao-Mei semble s'en écarter en cultivant une voie qui frappe très fort la conscience de l'auditeur: celle de l'implacabilité. Elle défend des interprétations très fermes, droites, inéluctables, mais jamais froides. Nous avons ici comme la traduction en sons d'un sablier qui s'écoule. Zhu Xiao-Mei ne fait rien pour enrober les choses (le son est même un peu dur), mais sa non-réponse — Tempus fugit et rien d'autre — est la plus forte des leçons. On ne sort pas indemne de l'audition.
Christophe Huss
CLAVECIN
A. Scarlatti: Toccatas pour clavier. Alexander Weimann (clavecin). ATMA ACD 2 2321.
Ce Scarlatti n'est pas celui qu'on a l'habitude de voir écrire pour clavier. Si Domenico Scarlatti nous a laissé 555 sonates, son père Alessandro (1660-1725) est surtout connu pour ses oeuvres vocales. L'oeuvre instrumental de Scarlatti père tiendra sur trois CD, nous prévient Alexander Weimann, que l'on retrouve ici aussi exubérant et engagé que lorsqu'il dirigeait en juin dernier la Conversion de Clovis de Caldara au festival Montréal baroque.
On admirera d'abord l'adéquation de l'instrument du facteur David Werbeloff à cette musique italienne du début du XVIIIe siècle, même s'il convient d'ajuster le volume d'écoute car le niveau d'enregistrement est un peu élevé. On appréciera également la notice précise et érudite signée par l'interprète lui-même, qui souligne évidemment la parenté saisissante de la Toccata en mi mineur (plage 10) avec la Toccata dorienne de Bach! Weimann note que ces oeuvres pour clavier datent de la fin de la vie d'Alessandro Scarlatti, ce qui explique sans doute leur maîtrise et leur inventivité formelle exceptionnelles. C'est assurément l'un des grands disques québécois et, sur la scène internationale, l'un des grands disques de clavecin de l'année 2005.
C. H.
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