Vitrine du disque - Keren Ann, ni Française ni Lolita
Elle en est déjà à son quatrième album, cette Keren Ann d'abord connue auprès de Benjamin Biolay, brodant au petit point les chansons du désormais fameux Chambre avec vue de l'increvable Henri Salvador. C'était en 2000, même année que La Biographie de Luka Philipsen, premier opus de ladite Keren. C'est dire qu'elle ne s'est pas regardé pousser les ongles d'orteils en attendant ses redevances: la mam'zelle, qui n'est pas tant Française que citoyenne du monde — Keren Ann Zeidel est née en Israël, a vécu enfant aux Pays-Bas, s'est établie en France mais fréquente New York —, a toujours eu la planète entière dans le collimateur, ce qui suppose un travail acharné. Et Keren Ann n'est pas moins vaillante parce qu'elle est de ces chanteuses qui susurrent, chuchotent et murmurent, et son style mélancolico-mélancolique à la Françoise Hardy n'empêche pas la détermination d'une gagnante.
D'où stratégie. Ce quatrième disque est moitié anglo, moitié franco, à la différence du dernier — Not Going Anywhere —, qui était tout anglo, et du précédent — La Disparition —, qui était tout franco. Volonté de ne pas s'aliéner le public de la francophonie, faut-il comprendre, ou alors tentative de jouer la carte «French yé-yé girl» très en vogue à l'heure actuelle sur la planète pop. Qu'importe, du moment que ses chansons s'avèrent toujours aussi fichtrement agréables et belles: elles le sont.
C'est l'album d'une certaine maturité, comme si, arrivée à trente ans, Keren Ann la Nolita — Nolita comme dans je-ne-suis-pas-une-Lolita — affirmait la forme et le fond de sa sorte de chanson. Elle y est plus mélancolique que jamais, à travers tout un petit monde de personnages qui ont pour théâtre l'hôtel Chelsea ou le salon d'une duchesse pleurant sa «jeunesse perdue». Et si je juge plus forts ses textes en français (Que n'ai-je?) et plus coulantes les mélodies de ses chansons en anglais (celle de la chanson-titre, notamment, pur miel), ce ne sont que des différences de degré: j'aime tout.
Même les bidouillages. Moi qui suis d'ordinaire si partial envers les guitares, je goûte ces arrangements où dominent les programmations de claviers, qui servent autant les ambiances bluesées (Roses & Hips) que les récrés pop (Midi dans le salon de la duchesse). Un peu comme sur le dernier Hardy ou le dernier Zazie, la forme machinique, sur le mode léger et subtil, est au service des chansons, et pas le contraire. Et puis on finit toujours par retrouver les pickings de guitare acoustique au détour, délicieusement délicats dans L'Onde amère. Ai-je dit que j'aimais tout? Oui? Je le redis. Ce disque est la plus grande réussite à ce jour de cette dentellière de la chanson pop... mondiale.
Sylvain Cormier
***
Classique
MAHLER
Symphonie n° 8 «des Mille». Sylvia Greenberg, Lynne Dawson et Sally Matthews (sopranos), Sophie Koch et Elena Manistina (altos), Robert Gambill (ténor), Detlef Roth (baryton), Sigurd Brauns (orgue), Jan-Hendrik Rootering (basse), Choeur de la Radio de Berlin, Choeur de la Radio MDR de Leipzig, Choeur d'enfants de Windsbach, Deutsches Symphonie-Orchester Berlin, direction: Kent Nagano. Harmonia Mundi 2 SACD 801858.59 (distr. SRI).
Publiée au Canada mardi prochain, 5 avril, cette nouvelle version de la Symphonie n° 8 de Gustav Mahler de Kent Nagano est extrêmement encourageante. Si on la compare aux enregistrements mahlériens précédents du chef (Das Klagende Lied chez Erato, des lieder avec Dietrich Henschel et la 3e Symphonie chez Teldec), cette symphonie «des Mille» témoigne d'une évolution admirable. Le DSO-Berlin a ici des teintes plus chaudes, plus sensuelles que dans la 3e Symphonie et la direction de Kent Nagano est à la fois concentrée et précise, mais aussi frémissante et profonde, qualité qu'on ne lui a pas toujours connue par le passé.
Dans une discographie marquée essentiellement par les enregistrements de Georg Solti, Rafael Kubelik et Seiji Ozawa, Kent Nagano arrive à imposer sa vision: exaltée et allante, mais jamais brusque dans le «Veni Creator Spiritus» (1re partie); concentrée, sensuelle, voire extatique dans la scène finale du Faust de Goethe (2e partie). L'enregistrement est rendu encore plus marquant par une prise de son fulgurante et une mise en forme multicanal sans équivalent sur le marché (la version de Colin Davis chez RCA est bien moins naturelle et fluide).
Évidemment, une part non négligeable de la réussite d'une Huitième de Mahler dépend de la qualité des solistes. Il n'y a pas ici de miracles, pas de catastrophes non plus. Le Pater profundus un peu vociférant et plafonnant de Rootering, le Marianus peu stylé de Gambill et la Magna Peccatrix de Sylvia Greenberg, captée trop tardivement, sont les relatifs maillons faibles de la distribution. Mais quels que soient les bémols vocaux (les choeurs sont heureusement exceptionnels), la vision de Nagano de cette oeuvre, et notamment la lente et émerveillée progression vers l'accomplissement final, mérite très largement d'être connue. Ici, vraiment, la Huitième devient le pendant symphonique du Parsifal de Wagner. C'est très fort.
Christophe Huss
ZEMLINSKY
Der König Kandaules. Nina Stemme (Nyssia), Robert Brubaker (König Kandaules), Wolfgang Schöne (Gyges), etc. Orchestre du Mozarteum de Salzbourg, Deutsches Symphonie-Orchester Berlin, direction: Kent Nagano (enregistrement public, Salzbourg, 28 juillet 2002). Andante 2 CD AN 3070 (distr. Pelléas).
Découverte majeure des dix dernières années, Der König Kandaules de Zemlinsky repose sur le drame Le Roi Candaule d'André Gide, lui-même adapté d'une pièce de l'auteur allemand Friedrich Hebbel, Gyges und sein Ring.
Gyges, l'un des trois personnages principaux du drame, est un pêcheur pris en sympathie par le roi Caudaule, qui, lassé de ses courtisans, a envie de partager ses plaisirs avec lui. Gyges, ayant pêché l'anneau de l'invisibilité du roi, finira par gagner le coeur de la reine Nyssia, qui l'incitera à tuer Candaule et à devenir calife à la place du calife. Zemlinsky n'acheva jamais l'orchestration de la partition, qu'il emmena avec lui aux États-Unis lors de sa fuite d'Autriche en 1938. Il pensait que son König Kandaules pourrait être créé au Metropolitan Opera, mais la scène où la reine Nyssia se dévoile rendit impossible ce projet.
La partition a été complétée et orchestrée (3e acte), au début des années 90, par le musicologue et chef Anthony Beaumont et créée en tant que telle à Hambourg en 1996 (CD de Gerd Albrecht chez Capriccio). L'enregistrement de Kent Nagano, le second, a été effectué sur le vif à Salzbourg en 2002 dans une prise de son tout juste correcte (c'est plus une bonne diffusion radio qu'un son peaufiné pour le disque).
Ce huitième et dernier opéra de Zemlinsky est fascinant en ce qu'il mêle un langage expressionniste, une violence féroce, une sensuali-
té sauvage, des réminiscences d'oeuvres antérieures de Zemlinsky et des ombres du Berg de Wozzeck et Lulu. L'ouvrage se prête à plusieurs niveaux de lecture: on peut y voir ainsi une réflexion sur la responsabilité morale de l'artiste.
Kent Nagano dirige une production d'un grand impact dramatique (écoutez le prélude de l'acte 3, fulgurant) dominée par la torride Nyssia de Nina Stemme, entourée par les très solides Robert Brubaker et Wolfgang Schöne. Si le son était à la hauteur du torrent musical, ce serait presque parfait. En l'état, c'est déjà passionnant.
C. H.
D'où stratégie. Ce quatrième disque est moitié anglo, moitié franco, à la différence du dernier — Not Going Anywhere —, qui était tout anglo, et du précédent — La Disparition —, qui était tout franco. Volonté de ne pas s'aliéner le public de la francophonie, faut-il comprendre, ou alors tentative de jouer la carte «French yé-yé girl» très en vogue à l'heure actuelle sur la planète pop. Qu'importe, du moment que ses chansons s'avèrent toujours aussi fichtrement agréables et belles: elles le sont.
C'est l'album d'une certaine maturité, comme si, arrivée à trente ans, Keren Ann la Nolita — Nolita comme dans je-ne-suis-pas-une-Lolita — affirmait la forme et le fond de sa sorte de chanson. Elle y est plus mélancolique que jamais, à travers tout un petit monde de personnages qui ont pour théâtre l'hôtel Chelsea ou le salon d'une duchesse pleurant sa «jeunesse perdue». Et si je juge plus forts ses textes en français (Que n'ai-je?) et plus coulantes les mélodies de ses chansons en anglais (celle de la chanson-titre, notamment, pur miel), ce ne sont que des différences de degré: j'aime tout.
Même les bidouillages. Moi qui suis d'ordinaire si partial envers les guitares, je goûte ces arrangements où dominent les programmations de claviers, qui servent autant les ambiances bluesées (Roses & Hips) que les récrés pop (Midi dans le salon de la duchesse). Un peu comme sur le dernier Hardy ou le dernier Zazie, la forme machinique, sur le mode léger et subtil, est au service des chansons, et pas le contraire. Et puis on finit toujours par retrouver les pickings de guitare acoustique au détour, délicieusement délicats dans L'Onde amère. Ai-je dit que j'aimais tout? Oui? Je le redis. Ce disque est la plus grande réussite à ce jour de cette dentellière de la chanson pop... mondiale.
Sylvain Cormier
***
Classique
MAHLER
Symphonie n° 8 «des Mille». Sylvia Greenberg, Lynne Dawson et Sally Matthews (sopranos), Sophie Koch et Elena Manistina (altos), Robert Gambill (ténor), Detlef Roth (baryton), Sigurd Brauns (orgue), Jan-Hendrik Rootering (basse), Choeur de la Radio de Berlin, Choeur de la Radio MDR de Leipzig, Choeur d'enfants de Windsbach, Deutsches Symphonie-Orchester Berlin, direction: Kent Nagano. Harmonia Mundi 2 SACD 801858.59 (distr. SRI).
Publiée au Canada mardi prochain, 5 avril, cette nouvelle version de la Symphonie n° 8 de Gustav Mahler de Kent Nagano est extrêmement encourageante. Si on la compare aux enregistrements mahlériens précédents du chef (Das Klagende Lied chez Erato, des lieder avec Dietrich Henschel et la 3e Symphonie chez Teldec), cette symphonie «des Mille» témoigne d'une évolution admirable. Le DSO-Berlin a ici des teintes plus chaudes, plus sensuelles que dans la 3e Symphonie et la direction de Kent Nagano est à la fois concentrée et précise, mais aussi frémissante et profonde, qualité qu'on ne lui a pas toujours connue par le passé.
Dans une discographie marquée essentiellement par les enregistrements de Georg Solti, Rafael Kubelik et Seiji Ozawa, Kent Nagano arrive à imposer sa vision: exaltée et allante, mais jamais brusque dans le «Veni Creator Spiritus» (1re partie); concentrée, sensuelle, voire extatique dans la scène finale du Faust de Goethe (2e partie). L'enregistrement est rendu encore plus marquant par une prise de son fulgurante et une mise en forme multicanal sans équivalent sur le marché (la version de Colin Davis chez RCA est bien moins naturelle et fluide).
Évidemment, une part non négligeable de la réussite d'une Huitième de Mahler dépend de la qualité des solistes. Il n'y a pas ici de miracles, pas de catastrophes non plus. Le Pater profundus un peu vociférant et plafonnant de Rootering, le Marianus peu stylé de Gambill et la Magna Peccatrix de Sylvia Greenberg, captée trop tardivement, sont les relatifs maillons faibles de la distribution. Mais quels que soient les bémols vocaux (les choeurs sont heureusement exceptionnels), la vision de Nagano de cette oeuvre, et notamment la lente et émerveillée progression vers l'accomplissement final, mérite très largement d'être connue. Ici, vraiment, la Huitième devient le pendant symphonique du Parsifal de Wagner. C'est très fort.
Christophe Huss
ZEMLINSKY
Der König Kandaules. Nina Stemme (Nyssia), Robert Brubaker (König Kandaules), Wolfgang Schöne (Gyges), etc. Orchestre du Mozarteum de Salzbourg, Deutsches Symphonie-Orchester Berlin, direction: Kent Nagano (enregistrement public, Salzbourg, 28 juillet 2002). Andante 2 CD AN 3070 (distr. Pelléas).
Découverte majeure des dix dernières années, Der König Kandaules de Zemlinsky repose sur le drame Le Roi Candaule d'André Gide, lui-même adapté d'une pièce de l'auteur allemand Friedrich Hebbel, Gyges und sein Ring.
Gyges, l'un des trois personnages principaux du drame, est un pêcheur pris en sympathie par le roi Caudaule, qui, lassé de ses courtisans, a envie de partager ses plaisirs avec lui. Gyges, ayant pêché l'anneau de l'invisibilité du roi, finira par gagner le coeur de la reine Nyssia, qui l'incitera à tuer Candaule et à devenir calife à la place du calife. Zemlinsky n'acheva jamais l'orchestration de la partition, qu'il emmena avec lui aux États-Unis lors de sa fuite d'Autriche en 1938. Il pensait que son König Kandaules pourrait être créé au Metropolitan Opera, mais la scène où la reine Nyssia se dévoile rendit impossible ce projet.
La partition a été complétée et orchestrée (3e acte), au début des années 90, par le musicologue et chef Anthony Beaumont et créée en tant que telle à Hambourg en 1996 (CD de Gerd Albrecht chez Capriccio). L'enregistrement de Kent Nagano, le second, a été effectué sur le vif à Salzbourg en 2002 dans une prise de son tout juste correcte (c'est plus une bonne diffusion radio qu'un son peaufiné pour le disque).
Ce huitième et dernier opéra de Zemlinsky est fascinant en ce qu'il mêle un langage expressionniste, une violence féroce, une sensuali-
té sauvage, des réminiscences d'oeuvres antérieures de Zemlinsky et des ombres du Berg de Wozzeck et Lulu. L'ouvrage se prête à plusieurs niveaux de lecture: on peut y voir ainsi une réflexion sur la responsabilité morale de l'artiste.
Kent Nagano dirige une production d'un grand impact dramatique (écoutez le prélude de l'acte 3, fulgurant) dominée par la torride Nyssia de Nina Stemme, entourée par les très solides Robert Brubaker et Wolfgang Schöne. Si le son était à la hauteur du torrent musical, ce serait presque parfait. En l'état, c'est déjà passionnant.
C. H.
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