Vitrine du disque - Comment faire de la boucane par les narines en jouant de la trompette
Y a pas moyen de tirer trente sous des vinyles originaux aux puces de Saint-Eustache, mais qu'à cela ne tienne: les premiers disques de Herb Alpert et son Tijuana Brass sont désormais disponibles en format audionumérique, en chic boîtiers digipack assortis de livrets plus consistants que le mâche-patates dudit Herb, quelque peu amolli après tant d'années à se presser les lèvres contre la trompinette.
Cela dit, quiconque a un jour passé outre aux galettes du Californien pouetpouettant est un béotien. Le gusse, en plus d'avoir fondé avec Jerry Moss la compagnie de disques A & M (A comme Alpert, M comme Moss), maison-mère des Cat Stevens, Supertramp et consorts, était un génie de la pop instrumentale pour mononcles. Mononcle moi-même, je raffole de ces rééditions, qui me donnent non seulement l'épique Lonely Bull (que l'adorable Petula Clark, en France et chez nous, popularisa sous le titre Le Soleil dans les yeux), mais bon nombre de ses 17 succès de palmarès, et tout un lot d'inconnues au bataillon, que je découvre avec l'excitation d'un taureau dans une boutique de porcelaines. Parmi les plus belles étrangetés trouvées sur l'une ou l'autre de ces trois merveilles kitsch des années 60 et 70, notons l'illustrissime Popcorn (avec des pouet au lieu des pop, fallait l'oser), la bien-nommée Lazy Day (succès de Spanky & Our Gang, les Mamas et Papas du pauvre), l'ahurissante Tijuana Sauerkraut (ou l'improbable sortie d'une bande de Mexicains au Beer Garden), mais aussi l'ultime version easy listening de la bossa Desafinado. Manque seulement la suave This Guy's In Love With You, numéro un de 1968 signé Bacharach-David: on l'aura sur une réédition ultérieure. Pour l'heure, c'est déjà un régal. Comme si Taco Bell offrait des buffets à volonté.
THE LONELY BULL
Herb Alpert & The Tijuana Brass - Shout! (Sony)
SOUTH OF THE BORDER
Herb Alpert & The Tijuana Brass
Shout! (Sony)
LOST TREASURES - RARE & UNRELEASED
Herb Alpert & The Tijuana Brass
Sylvain Cormier
***
SEVEN SONGS FOR JIM
Greg Keelor
Warner
C'est pas parce que j'ai raté le passage de Greg Keelor en ville samedi dernier que j'apprécie moins ce disque honorable et admirable, hommage à la fois sobre et senti du guitariste de Blue Rodeo au paternel Jim, récemment décédé. C'est pour le vétéran du rock'n'folk canadien, suppose-t-on, la manière la plus appropriée de vivre son deuil et, ce faisant, de revisiter une vie passée en compagnie d'un vétéran d'un autre genre, survivant de la Deuxième Guerre mondiale, homme de peu de mots et de secrets bien gardés. C'est aussi pour Jim, longtemps perdu lui-même dans son propre nulle part psychédélique, l'occasion de confronter ses démons, voire sa propre mortalité. Disque sombre, donc, plus chuchoté que chanté, aux guitares plus délicatement grattées qu'assénées, mais aussi disque bercé de bien belles mélodies: Keelor a donné le meilleur de lui-même, et cela s'entend. Toutes les chansons, et peut-être plus particulièrement Just This Love, baignée d'orgue, s'avèrent plus bienfaitrices que tristes. Ou plutôt bienfaitrices parce que authentiquement tristes. Un peu comme le Pleurer la mer morte de Monsieur Mono (Éric Goulet) dont nous parlions la semaine dernière, évocation cathartique d'une rupture, ce disque est à la fois beau et utile. Greg Keelor est moins seul en notre compagnie, et vice-versa.
S. C
***
Classique
MICHAEL TIPPETT
A Child of our Time. Faye Robinson (soprano), Sarah Walker (mezzo), Jon Garrison (ténor), John Cheek (basse), City of Birmingham Symphony Chorus & Orchestra, direction: Michael Tippett. Naxos 8.557 570.
La Grande-Bretagne fête cette année le centenaire de la naissance de Michael Tippett (1905-1998). Si l'on voit apparaître bien peu d'enregistrements à cette occasion, il convient de signaler la réédition par Naxos de la gravure de son chef-d'oeuvre absolu, A Child of Our Time, tragique composition de guerre (1939-1941), qu'il avait lui-même enregistrée en 1991 pour la défunte étiquette Collins.
Ce n'est pas le premier enregistrement Collins que Naxos récupère à bon escient (on pense à quelques disques Britten), mais ici la prise est particulièrement bonne. A Child of Our Time, qui témoigne de l'inhumanité de l'homme à travers une saga sur l'oppression des peuples, commence sur ces mots: «La terre tourne sur sa face sombre. C'est l'hiver.» Tippett, lui-même objecteur de conscience, et qui fit de la prison pour ses idées, a mis toute sa force créatrice dans la peinture musicale des abîmes du mal et du désespoir, là où il est quasiment impossible de saisir la moindre lueur d'espoir.
L'idée de génie de Tippett a été d'instiller dans le récit cinq spirituals, moments d'espoir, de prière, ou de révolte. Cette oeuvre, qui anticipe de dix-neuf ans le War Requiem de Britten, est servie ici par une interprétation concentrée et émue. À prix Naxos et dans une telle qualité de restitution il n'y a aujourd'hui strictement plus aucune raison de méconnaître ce jalon majeur de la musique chorale du XXe siècle.
Christophe Huss
YORK BOWEN
Sonate pour piano n° 6. 24 Préludes op. 102. Rêverie. Joop Celis (piano). Chandos CHAN 10277 (distr. SRI)
York Bowen, né en 1884 et mort en 1961, avait été salué par le vieux Camille Saint-Saëns comme «le plus remarquable des jeunes compositeurs britanniques». Si ses 24 Préludes ont déjà été enregistrés, notamment par Stephen Hough chez Hyperion, la 6e Sonate, un pur joyau, est présentée par Joop Celis en première mondiale.
Pour cadrer le sujet, disons qu'il serait injuste de s'intéresser à André Mathieu et de ne pas se pencher sur York Bowen. Leurs racines sont les mêmes, Rachmaninov, notamment, avec chez Bowen un sens de la structure beaucoup plus marqué et affirmé que chez Mathieu, une perception de l'architecture musicale qui semble d'ailleurs héritée de Brahms.
Bowen a une manière ample de traiter le clavier. C'est ce brassage du son qui évoque immanquablement Rachmaninov. Le style est évidemment passéiste (la Sonate n° 6 date de 1961 mais aurait pu être composée quarante ans avant), mais le résultat, fort convaincant: la houle musicale de cette 6e Sonate mériterait de rejoindre la 2e de Rachmaninov au répertoire pianistique courant.
Les 24 Préludes de Bowen offrent en quelque sorte un panorama sur les diverses manières d'écrire pour le piano au XXe siècle. En filigrane s'inscrivent les noms de Rachmaninov, de Scriabine, de Medtner, mais aussi de Debussy ou de Ravel, le tout sans la moindre imitation. D'ailleurs, l'invention mélodique féconde de Bowen fait de ce disque une merveille aussi inattendue qu'attachante.
C. H.
***
Blues
In Your Arms Again
John Hammond
Étiquette Black Porch/Virgin
Chanteur, guitariste, harmoniciste, gardien du blues des anciens, ceux du Delta, John Hammond s'affirme une fois de plus comme un incontournable. Cela fait quoi? Trente... quarante ans? En tout cas, cela fait longtemps qu'il nous régale à tout coup. Son nouvel album ne fait pas exception.
Pour sa production antérieure — Ready For Love —, Hammond s'était entouré de cinq musiciens. Pour celui qui nous occupe aujourd'hui, Hammond a choisi le minimum, pas le strict minimum, mais bon... Il est flanqué d'un contrebassiste et d'un batteur, d'ailleurs toujours les mêmes, soit respectivement Marty Ballou et Stephen Hodges.
Le programme? Des grands thèmes écrits par Ray Charles, Willie Dixon, Jimmy Reed, John Lee Hooker, Chester Burnett alias Howlin Wolf, Percy Mayfield et Bob Dylan. Hammond a fait sa contribution avec deux originaux. C'est très bien joué, fort bien chanté. Mais ce qu'on retient avant tout, c'est que l'ensemble est empreint d'une intégrité admirable. Bref, In Your Arms Again est un grand Hammond.
Serge Truffaut
Image 1
Cela dit, quiconque a un jour passé outre aux galettes du Californien pouetpouettant est un béotien. Le gusse, en plus d'avoir fondé avec Jerry Moss la compagnie de disques A & M (A comme Alpert, M comme Moss), maison-mère des Cat Stevens, Supertramp et consorts, était un génie de la pop instrumentale pour mononcles. Mononcle moi-même, je raffole de ces rééditions, qui me donnent non seulement l'épique Lonely Bull (que l'adorable Petula Clark, en France et chez nous, popularisa sous le titre Le Soleil dans les yeux), mais bon nombre de ses 17 succès de palmarès, et tout un lot d'inconnues au bataillon, que je découvre avec l'excitation d'un taureau dans une boutique de porcelaines. Parmi les plus belles étrangetés trouvées sur l'une ou l'autre de ces trois merveilles kitsch des années 60 et 70, notons l'illustrissime Popcorn (avec des pouet au lieu des pop, fallait l'oser), la bien-nommée Lazy Day (succès de Spanky & Our Gang, les Mamas et Papas du pauvre), l'ahurissante Tijuana Sauerkraut (ou l'improbable sortie d'une bande de Mexicains au Beer Garden), mais aussi l'ultime version easy listening de la bossa Desafinado. Manque seulement la suave This Guy's In Love With You, numéro un de 1968 signé Bacharach-David: on l'aura sur une réédition ultérieure. Pour l'heure, c'est déjà un régal. Comme si Taco Bell offrait des buffets à volonté.
THE LONELY BULL
Herb Alpert & The Tijuana Brass - Shout! (Sony)
SOUTH OF THE BORDER
Herb Alpert & The Tijuana Brass
Shout! (Sony)
LOST TREASURES - RARE & UNRELEASED
Herb Alpert & The Tijuana Brass
Sylvain Cormier
***
SEVEN SONGS FOR JIM
Greg Keelor
Warner
C'est pas parce que j'ai raté le passage de Greg Keelor en ville samedi dernier que j'apprécie moins ce disque honorable et admirable, hommage à la fois sobre et senti du guitariste de Blue Rodeo au paternel Jim, récemment décédé. C'est pour le vétéran du rock'n'folk canadien, suppose-t-on, la manière la plus appropriée de vivre son deuil et, ce faisant, de revisiter une vie passée en compagnie d'un vétéran d'un autre genre, survivant de la Deuxième Guerre mondiale, homme de peu de mots et de secrets bien gardés. C'est aussi pour Jim, longtemps perdu lui-même dans son propre nulle part psychédélique, l'occasion de confronter ses démons, voire sa propre mortalité. Disque sombre, donc, plus chuchoté que chanté, aux guitares plus délicatement grattées qu'assénées, mais aussi disque bercé de bien belles mélodies: Keelor a donné le meilleur de lui-même, et cela s'entend. Toutes les chansons, et peut-être plus particulièrement Just This Love, baignée d'orgue, s'avèrent plus bienfaitrices que tristes. Ou plutôt bienfaitrices parce que authentiquement tristes. Un peu comme le Pleurer la mer morte de Monsieur Mono (Éric Goulet) dont nous parlions la semaine dernière, évocation cathartique d'une rupture, ce disque est à la fois beau et utile. Greg Keelor est moins seul en notre compagnie, et vice-versa.
S. C
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Classique
MICHAEL TIPPETT
A Child of our Time. Faye Robinson (soprano), Sarah Walker (mezzo), Jon Garrison (ténor), John Cheek (basse), City of Birmingham Symphony Chorus & Orchestra, direction: Michael Tippett. Naxos 8.557 570.
La Grande-Bretagne fête cette année le centenaire de la naissance de Michael Tippett (1905-1998). Si l'on voit apparaître bien peu d'enregistrements à cette occasion, il convient de signaler la réédition par Naxos de la gravure de son chef-d'oeuvre absolu, A Child of Our Time, tragique composition de guerre (1939-1941), qu'il avait lui-même enregistrée en 1991 pour la défunte étiquette Collins.
Ce n'est pas le premier enregistrement Collins que Naxos récupère à bon escient (on pense à quelques disques Britten), mais ici la prise est particulièrement bonne. A Child of Our Time, qui témoigne de l'inhumanité de l'homme à travers une saga sur l'oppression des peuples, commence sur ces mots: «La terre tourne sur sa face sombre. C'est l'hiver.» Tippett, lui-même objecteur de conscience, et qui fit de la prison pour ses idées, a mis toute sa force créatrice dans la peinture musicale des abîmes du mal et du désespoir, là où il est quasiment impossible de saisir la moindre lueur d'espoir.
L'idée de génie de Tippett a été d'instiller dans le récit cinq spirituals, moments d'espoir, de prière, ou de révolte. Cette oeuvre, qui anticipe de dix-neuf ans le War Requiem de Britten, est servie ici par une interprétation concentrée et émue. À prix Naxos et dans une telle qualité de restitution il n'y a aujourd'hui strictement plus aucune raison de méconnaître ce jalon majeur de la musique chorale du XXe siècle.
Christophe Huss
YORK BOWEN
Sonate pour piano n° 6. 24 Préludes op. 102. Rêverie. Joop Celis (piano). Chandos CHAN 10277 (distr. SRI)
York Bowen, né en 1884 et mort en 1961, avait été salué par le vieux Camille Saint-Saëns comme «le plus remarquable des jeunes compositeurs britanniques». Si ses 24 Préludes ont déjà été enregistrés, notamment par Stephen Hough chez Hyperion, la 6e Sonate, un pur joyau, est présentée par Joop Celis en première mondiale.
Pour cadrer le sujet, disons qu'il serait injuste de s'intéresser à André Mathieu et de ne pas se pencher sur York Bowen. Leurs racines sont les mêmes, Rachmaninov, notamment, avec chez Bowen un sens de la structure beaucoup plus marqué et affirmé que chez Mathieu, une perception de l'architecture musicale qui semble d'ailleurs héritée de Brahms.
Bowen a une manière ample de traiter le clavier. C'est ce brassage du son qui évoque immanquablement Rachmaninov. Le style est évidemment passéiste (la Sonate n° 6 date de 1961 mais aurait pu être composée quarante ans avant), mais le résultat, fort convaincant: la houle musicale de cette 6e Sonate mériterait de rejoindre la 2e de Rachmaninov au répertoire pianistique courant.
Les 24 Préludes de Bowen offrent en quelque sorte un panorama sur les diverses manières d'écrire pour le piano au XXe siècle. En filigrane s'inscrivent les noms de Rachmaninov, de Scriabine, de Medtner, mais aussi de Debussy ou de Ravel, le tout sans la moindre imitation. D'ailleurs, l'invention mélodique féconde de Bowen fait de ce disque une merveille aussi inattendue qu'attachante.
C. H.
***
Blues
In Your Arms Again
John Hammond
Étiquette Black Porch/Virgin
Chanteur, guitariste, harmoniciste, gardien du blues des anciens, ceux du Delta, John Hammond s'affirme une fois de plus comme un incontournable. Cela fait quoi? Trente... quarante ans? En tout cas, cela fait longtemps qu'il nous régale à tout coup. Son nouvel album ne fait pas exception.
Pour sa production antérieure — Ready For Love —, Hammond s'était entouré de cinq musiciens. Pour celui qui nous occupe aujourd'hui, Hammond a choisi le minimum, pas le strict minimum, mais bon... Il est flanqué d'un contrebassiste et d'un batteur, d'ailleurs toujours les mêmes, soit respectivement Marty Ballou et Stephen Hodges.
Le programme? Des grands thèmes écrits par Ray Charles, Willie Dixon, Jimmy Reed, John Lee Hooker, Chester Burnett alias Howlin Wolf, Percy Mayfield et Bob Dylan. Hammond a fait sa contribution avec deux originaux. C'est très bien joué, fort bien chanté. Mais ce qu'on retient avant tout, c'est que l'ensemble est empreint d'une intégrité admirable. Bref, In Your Arms Again est un grand Hammond.
Serge Truffaut
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