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Vitrine du disque - Du jus de racines pour commencer l'année

PEACHTREE ROAD
Elton John
Rocket / Mercury (Universal)

Qu'est-ce qu'on fait quand on est Elton John, de nos jours? On vit sa vie de vedette vieillissante, avec ce que cela suppose de frasques pour le News of the World, d'épanchements chez Barbra Walters ou chez Benezra, de nouveaux cheveux greffés pour ajouter aux milliers d'autres et, autojustification oblige, un disque de temps en temps pour ponctuer les spectacles de grands succès. Ces disques nous intéressent-ils? Moi, j'ai lâché Elton à peu près au moment où il lâcha son parolier Bernie Taupin, à la fin des années 70. À d'autres Le Roi lion et autres calembredaines. L'Elton sur scène me suffit: avec Billy Joel la dernière fois, il en avait bouffé, du lion. De façon notable, il reprenait ses belles de la première époque, sa période dite sérieuse: Levon, Tiny Dancer, All The Young Girls Love Alice. J'en nourrissais le petit espoir d'un retour à l'Elton qui compte.

Voeu un tout petit peu exaucé. Le nouvel Elton se veut bel et bien un retour à l'Elton de Tumbleweed Connection et de Goodbye Yellow Brick Road: l'homme s'abreuve de nouveau aux sources blues et folk de la musique pop, à même les eaux boueuses du Mississippi (ses racines d'adoption, pourrait-on dire). Cela donne quelques chansons bien trempées, ce Porch Swing In Tupelo soulful et un brin swampy qui — le critique du Mojo a bien raison — rappelle assez irrésistiblement Burn Down The Mission (l'une des chansons phares de Tumbleweed en 1971), ou ce blues rédempteur qui ne s'intitule pas My Elusive Drug pour des prunes: c'est une chanson de survivant.

Cela dit, il y a aussi là-dessus des chansons moches et poches, de l'Elton qui se peint à numéros dans un coin: ce bon vieux Crocodile Rock ne ferait qu'une bouchée de l'ersatz de rock'n'roll qu'est They Call Her A Cat. Il y a aussi des ballades grand luxe, All That I'm Allowed, I Stop And I Breathe, qui ressemblent à toutes les autres ballades grand luxe d'Elton. Et puis ça s'achève sur une ballade qui a vraiment de la grandeur d'âme, I Can't Keep This From You, presque digne d'avoir existé au temps de Don't Let The Sun Go Down On Me, et l'on ressort de l'écoute interloqué: ne peut-on apprécier Elton John que lorsqu'il se rapproche de l'Elton aimé des débuts? C'est à croire qu'Elton aussi est nostalgique d'un certain lui-même. Il en résulte un disque plutôt bon, mais avec un drôle d'arrière-goût.

Sylvain Cormier

***

COUNTRY GOT SOUL

VOL. 2

Artistes divers

Casual Records (Fusion III)

TESTIFYING

The Country Soul Revue

Casual Records (Fusion III)

Oubliez Elton et sa randonnée en limo à Tupelo. De la musique de swamp, c'est ça. De la musique soul d'allégeance afro-américaine telle qu'imbibée par des rednecks du Bible Belt. Des gars à noms en trois parties — Tony Joe White, Larry Jon Wilson, Eric Quincy Tate — comme en ont toujours les tueurs célèbres de l'Amérique. Des types à grosses barbes avec des pétoires en trompette entre les poils. Et des filles, aussi, qui s'appellent Sandra (Rhodes) et Bobbie (Gentry) et qui vous appellent honey quand vous commandez vos oeufs bacon dans le truck-stop géant de Texarcana. Trêve de clichés: ces deux disques (sur trois, j'ai loupé le premier) sont formidables. Le Country Soul Vol. 2 est comme le Vol. 1 une compilation de chansons oubliées qu'enregistrèrent autant d'artistes méconnus à la fin des années 60 et au début des années 70, chansons ayant toutes en commun un son, une manière, pour ne pas dire une odeur. L'odeur des marécages.

En termes moins imagés, c'est de la musique de guitares avec le pied sur la pédale wah-wah, puissamment soutenue par une section rythmique toute en syncopes funky plus noires que noires. Les histoires racontées, elles, se passent entre visages pâles, dans des bleds perdus qui ont des noms faits pour être chantés: Ohoopee River, Calhoun Parish, Harlan County. En fait, c'est le genre de musique qu'affectionnait Elvis en 1968-69: c'est par ses versions de Polk Salad Annie et Walk A Mile In My Shoes que l'on connut d'abord les champions de la «swamp music», Tony Joe White et Joe South. White est dûment représenté sur Country Soul Vol. 2, mais ce sont les inconnus au bataillon, les Travis Wammack, Jim Ford, Donnie Fritz et autres Larry Jon Wilson (quelle voix bâââââsse!) qui confèrent à la compilation sa profondeur: il n'y a pas une mauvaise chanson là-dessus. Et non, ce n'est pas parce que tous ces gens-là sont consanguins. Médisance!

L'album Testifying est l'heureuse conséquence de cette redécouverte. Ces gaillards jouaient encore quelque part au fin fond de l'Alabama. À l'instar du Buena Vista Social Club, on a donc formé un groupe ad hoc, The Country Soul Revue, avec les White, Wilson, Fritz et consorts, plus les survivants de l'équipe de musiciens du légendaire studio Muscle Shoals, et ce qui devait arriver arriva: un disque tout neuf de sacrée bonne musique de racines, cuisinée comme dans le temps. Avec l'odeur. 'Scusez: le fumet. Suite après la suite, The Country Soul Revue se produit désormais en spectacle. Ultimatum aux programmateurs Jean Beauchesne et Laurent Saulnier: je veux ça au Festival d'été de Québec et au Festival de jazz. Faute de quoi je lâche les alligators.

S. C.

***

Watts At Scott's

Charlie Watts

Étiquette Sanctuary

Tout le monde le sait, Charlie Watts bat la mesure pour les Rolling Stones depuis une quarantaine d'années. Le monde sait moins qu'entre une tournée et un enregistrement avec ses célèbres compères, le gentleman du binaire se livre à sa grande passion: «ze djazz». Il y a quelques années, sa passion l'avait conduit à consacrer un album aux batteurs de la note bleue. Avant cela, il avait construit toute une production autour de Charlie Parker. Aujourd'hui...

Aujourd'hui, il dévoile son affection pour les formations moyennes. Celles qui oscillent entre le quintet et le big-band. À la tête d'un tentet, Watts a pris un malin plaisir à s'approprier des thèmes écrits par Duke Ellington, Thelonious Monk, Miles Davis ainsi que des morceaux qui ont fait la gloire des big-bands de Tommy Dorsey et Artie Shaw. Entre les unes et les autres, il a intercalé des originaux.

À ses côtés, c'est à noter, on retrouve certaines des fines lames du jazz à l'anglaise. On pense notamment au saxophoniste alto Peter King, au ténor Evan Parker, réputé pour son esprit aventureux, au pianiste Brian Lemon et au contrebassiste Dave Green. Le jeu d'ensemble? On retient avant tout ce plaisir qu'ils ont et qu'ils distillent à déshabiller des classiques du genre.

Serge Truffaut

***

SIBELIUS

Snöfrid, Ouverture en la mineur, Cantate du couronnement, Rakastava, Oma Maa, Andante festivo. Choeur Jubilate; Orchestre symphonique de Lahti, direction: Osmo Vänskä. BIS CD 1265 (distr. SRI).

Cet enregistrement de partitions dites «mineures» de Sibelius s'inscrit dans l'édition intégrale de l'oeuvre du maître finlandais entreprise par l'étiquette suédoise BIS et dont voici déjà le 54e volume. Le mélomane peut compter sur l'exceptionnel chef Osmo Vänskä pour tirer la substantifique moelle de telles oeuvres. Le chef a imprimé sa marque à Lahti, petite ville finlandaise qui dispose aujourd'hui, grâce à lui, d'un orchestre de classe mondiale. On l'avait déjà remarqué dans l'intégrale des symphonies de Sibelius et on le perçoit d'évidence ici: le lyrisme, la chaleur, la logique parfaite avec laquelle Vänskä mène l'orchestre s'enrichissent d'une palette de nuances dynamiques quasiment infinie, au profit d'interprétations sans équivalent.

On est évidemment séduit par le lyrisme des oeuvres chorales (Snöfrid, Cantate du couronnement, Oma Maa), mais aussi et surtout par la richesse d'atmosphères et la vraie beauté des partitions orchestrales, parmi lesquelles la très rare Ouverture en la et l'Andante festivo. On retrouve la «touche Vänkä» et ses pianissimos miraculeux dans le volet central de Rakastava, pour cordes, timbales et triangle, moment fort du programme. C'est un disque d'approfondissement, certes, mais il est sans concurrence.

Christophe Huss
 
 
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