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Daniel Lavoie au Corona - L'art d'imposer de nouvelles chansons pas très bonnes

Sylvain Cormier   18 novembre 2004  Musique
Daniel Lavoie
Photo : Jacques Grenier
Daniel Lavoie
Juste avant les rappels, Daniel Lavoie s'est amusé à catégoriser les gens qui s'étaient déplacés hier pour le voir et l'entendre au Corona: il y avait ceux qui étaient là parce qu'ils espéraient qu'on leur redonne leurs chansons préférées, ceux qui ne connaissaient que les deux ou trois chansons les plus connues et espéraient au mieux en apprécier quelques autres, et ceux qui ne connaissaient de Lavoie qu'un seul couplet. Rires complices dans la salle. Bien sûr, LE couplet. Même ces gens-là, assurait le grand Daniel, n'allaient pas repartir déçus, malgré l'absence de Garou et Patrick Fiori: de fait, a cappella, il leur a servi son couplet de la plus fameuse chanson de l'opéra-pop Notre-Dame de Paris, incontournable Belle.

Le chanteur a oublié une catégorie, notais-je: ceux — nombreux, pour ne pas dire majoritaires — qui ne sont pas encore familiers avec les chansons de son plus récent album, le Comédies humaines paru au printemps dernier. Ceux-là, qui ont ovationné comme tout le monde l'homme des plaines à la fin du spectacle, ne manquaient pas de mérite. Lavoie venait de leur aligner onze des treize titres de Comédies humaines. Plus une inédite de la même eau, La Fille aux seins supplices, où le parolier Patrice Guirao s'est pris pour un Cohen de la cuisse lisse.

Plus de la moitié de ces chansons, celles de Guirao en l'occurence, sont passablement imbuvables sur disque, baignées d'exotisme de Français vaguement nostalgique de colonies décorées de «paravents chinois», de «pont enluminés» avec des «jonques qui glissent sous leurs bambous», ou encore de «chasseurs de mouches» qui s'offraient des safaris dans des «plaines lacrymales / Où se perdaient souvent / Des plaintes animales». Dans le genre beaux phonèmes gaspillés sur les rives du Yang-Tse, on ne fait pas beaucoup mieux.

Les autres, signées Brice Homs, sont plus palpables, plus touchantes. Sa plus belle s'intitule Violoncelle: au spectacle, elle était si tendre qu'un frisson a parcouru la salle d'échine en échine: «Reste que je te velours / Reste que je te racine / Mon féminin mon amour / Ma route ma routine».

Mais il a fallu tout l'art d'interpréter de Lavoie, toutes les nuances de cette voix capable de force comme de retenue, tout ce magnétisme brut, tout son arsenal de séducteur — le sourire craquant, l'élégance de l'habit, le regard brillant — pour imposer tant de neuf, et tant de neuf franco-français de France au sens le plus précieux et pompeux du terme. Constatons qu'il a plutôt réussi, ce qui n'est pas rien, considérant à la fois le matériel et le pari minimaliste de l'instrumentation: un seul musicien, l'extraordinaire Francis Covan, accompagnait le piano-voix de Lavoie aux guitares, au violon, à l'accordéon et aux percussions... sur boîte de carton.

Malgré un décor assez froid, composé de paravents translucides et d'une sorte de ville miniature en carton, Lavoie et Covan remplissaient remarquablement l'espace, et conféraient chaleur et beauté à ces chansons qui, franchement, n'en méritaient pas tant. Le tandem composait une ambiance feutrée qui servait autant le triste lot de nouveautés que les trop rares extraits du répertoire d'hier et d'avant-hier: la belle et bluesée Harlem écrite par Louise Forestier, l'immortelle J'ai quitté mon île, la mémorable Boule qui roule. On finissait par se laisser prendre par les arrangements, par ces lectures de poèmes entre les chansons, par le plaisir patent que Lavoie et son compère prenaient à jouer ensemble. Et l'on ressortait presque étonné d'être contents, pour ne pas dire ravis. «Y a la manière», chantait Lavoie. En effet.
 
 
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