Vitrine du disque - Remixez-moi et advienne que pourra
PALUCHE 3,14
Paul Piché et remixeurs divers
Jajou (Sélect)
Cela s'appelle Paluche 3,14 — anagramme tarabiscoté de Paul Piché — et se veut la célébration d'un bien curieux mariage: le répertoire du gars de la Minerve et la musique électro. Paul Piché a ainsi confié les bandes multipistes de ses immortelles à une ribambelle des meilleurs remixeurs locaux et, sous la direction artistique de Yann Errera, on a erré pas à peu près. Mariage il y a eu, oui, mais contre nature.
Expérimenter, c'est bien. Échantillonner, quand c'est utile, à la pièce, c'est bien aussi: Ramachandra Borcar, alias DJ Ram, est expert là-dedans. Baigner d'électronica des chansons pop, comme l'ont fait Daniel Bélanger ou Ariane Moffatt, ça peut être génial. Mais là, ça ne colle tout simplement pas. C'est du détournement de chansons majeures, avec le consentement de l'auteur. De la chimie pas amusante. Du temps perdu.
Ce n'est pas comme si Piché enregistrait un nouvel album et qu'il collaborait avec des remixeurs. C'est le répertoire le plus guitare, le plus barbu, le plus intrinsèquement terrien du gars à bottes de travail qu'on a ainsi travesti de bidouillages technoïdes. Il y a des chansons moins brutalement envahies, telle la version de Mon Joe, où DJ Ram ajoute des guitares un peu twang qui n'ajoutent rien d'essentiel mais ne gâchent pas la sauce. Il y en a d'autres où c'est carrément du viol d'immortelle: Heureux d'un printemps, Y a pas grand-chose dans l'ciel à soir sont trafiquées jusqu'au ridicule. Dans L'Escalier, ça confine au blasphème.
On comprend que Piché veuille atteindre un auditoire plus branché (d'ailleurs, il accorde des entrevues pour souligner cette parution), mais avait-il à ce point besoin de cette vaine cure de rajeunissement? Je soutiens que c'est un avilissement, une abdication, une illusion de progrès. Un accès de jeunisme franchement déplorable. Les chansons n'ont pas à subir de tels ravalements de façade pour exister au présent. Il suffit de les exposer de temps en temps aux gens, qui sont tout à fait capables de se les approprier sans intermédiaires.
Sylvain Cormier
***
RUE SAINT LOUIS
EN L'ÎLE
Brigitte Fontaine
Virgin (EMI)
Brigitte Fontaine! Madame l'irréductible, l'increvable, la fascinante, la folle du logis, la vieille dame indigne, la diva de l'underground. Depuis que ses jeunes fans — une Japonaise d'abord, puis Étienne Daho en France — l'ont sortie au début des années 90 de l'oubliette où l'industrie l'avait reléguée, chaque nouvel opus, chaque nouveau livre, chaque nouvelle exposition, car la dame fait tout, est un événement. Ce nouveau disque est donc reçu royalement en France et, franchement, il y a de quoi, et pas seulement parce qu'il y a encore des tas de collaborateurs admiratifs au rendez-vous, dont -M- qui joue de nouveau pour elle des guitares, mais aussi le Gotan Project, groupe qui participe à la chanson-titre, et deux gars du groupe toulousain Zebda, Mouss & Hakim, lesquels contribuent à rafraîchir Le Nougat, chanson de la fin des années 80 devenue culte dans le répertoire Fontaine.
C'est quand même elle qui fait l'intérêt du disque, pas eux. Par cette manière d'être totalement radicale et complètement ludique, à la fois gamine espiègle et vieille tenancière de bordel, à la fois fêlée et brillante, en même temps dérangeante et attirante. J'en veux pour preuve son site Internet (www.brigitte-fontaine.com): quand on arrive à la page d'accueil, pour peu que l'on s'attarde au menu, il y a la voix de Brigitte Fontaine qui dit: «Tu sais pas cliquer!» C'est comme ça partout sur le site: elle harangue, raille, égratigne, caresse, déconne, poétise brillamment.
Le disque est pareil: ce n'est certainement pas de la chanson papier peint. Betty Boop est un rock assez violent, qui dit des choses terribles comme «les gogos huileux se vautrent sur elle et s'échouent graisseux au lit du bordel». La Veuve Clicquot, sorte de groove très années soixante à gogo, est une troublante évocation des années éthyliques... Fréhel n'est pas du tout l'ode à la fameuse chanteuse réaliste qu'on attendrait, mais une sorte de ballade éthérée sur fond d'electronica. La nouvelle mouture du Nougat, avec les gars de Zebda, est arabisante à souhait, mais avec de la drôlerie, de la truculence et de la gouaille comme ça s'peut pas: une réussite. Bien sûr, il y a un duo avec Areski, le complice de toujours, sur un thème très d'actualité: cela s'intitule Le Voile à l'école, commentaire tartiné sur la controverse créée par l'interdiction de porter des signes religieux distincts à l'école en France: «Lycée pour leçon / voile pour le con / chacun a raison / aucun n'est le bon.» Il y a aussi du très lyrique: la ballade Mado, la Chanson de Simone (en anglais dans le texte), ainsi que la chanson-titre, créée avec le Gotan Project, très beau portrait de ce monde de touristes américains et de fantômes d'écrivains célébrés qui entoure la chanteuse au quotidien. L'île de la Fontaine, c'est vraiment un monde.
Le disque est pareil: ce n'est certainement pas de la chanson papier peint. Betty Boop est un rock assez violent, qui dit des choses terribles comme «les gogos huileux se vautrent sur elle et s'échouent graisseux au lit du bordel». La Veuve Clicquot, sorte de groove très années soixante à gogo, est une troublante évocation des années éthyliques... Fréhel n'est pas du tout l'ode à la fameuse chanteuse réaliste qu'on attendrait, mais une sorte de ballade éthérée sur fond d'electronica. La nouvelle mouture du Nougat, avec les gars de Zebda, est arabisante à souhait, mais avec de la drôlerie, de la truculence et de la gouaille comme ça s'peut pas: une réussite. Bien sûr, il y a un duo avec Areski, le complice de toujours, sur un thème très d'actualité: cela s'intitule Le Voile à l'école, commentaire tartiné sur la controverse créée par l'interdiction de porter des signes religieux distincts à l'école en France: «Lycée pour leçon / voile pour le con / chacun a raison / aucun n'est le bon.» Il y a aussi du très lyrique: la ballade Mado, la Chanson de Simone (en anglais dans le texte), ainsi que la chanson-titre, créée avec le Gotan Project, très beau portrait de ce monde de touristes américains et de fantômes d'écrivains célébrés qui entoure la chanteuse au quotidien. L'île de la Fontaine, c'est vraiment un monde.
S. C.
***
MAHLER
Symphonie n° 9. Orchestre royal du Concertgebouw d'Amsterdam, direction: Riccardo Chailly. Decca 2 CD 475 6191.
C’est l’oeuvre qu’il a choisie pour son concert d’adieu à Amsterdam. C’est aussi le disque qui boucle un parcours mahlérien entamé il y a de nombreuses années déjà. Ce cycle a connu un tournant avec l’enregistrement de la 5e Symphonie. Après la Cinquième, l’intégrale Mahler-Chailly a connu quelques très éclatantes réussites (la Titan, la 8e Symphonie, le cycle de lieder Des Knaben Wunderhorn) pour s’achever en apothéose, avec une Troisième et, aujourd’hui, une Neuvième, toutes deux transcendantes et incomparables.
Le premier miracle de cet ultime rendez-vous, capté en juin 2004, est sonore. Pas seulement le son immortalisé en CD et en SACD par des ingénieurs très inspirés, mais avant tout celui d'un orchestre qui a su préserver et développer une couleur extrêmement dense et différenciée, notamment dans les bois (flûtes, clarinettes... ). Tout l'orchestre est gagné par cette saturation des couleurs et ses pupitres s'écoutent et se répondent. La nature de cette interaction tout comme l'unicité de cette interprétation peuvent très bien se percevoir dans un épisode de marche du 1er mouvement (après 20 minutes sur le premier disque). Mais le plus beau son du monde (et ça l'est!) ne serait rien sans la vision du chef, qui mène son orchestre avec une concentration et un sens rare de l'inéluctabilité, semblant envisager cette ultime symphonie comme une lente procession vers la mort, procession tiraillée entre espoirs et menaces.
Tout cela, d'une hauteur de vue rare, est frémissant, sensible, intelligent et absolument bouleversant. Riccardo Chailly quitte Amsterdam auréolé par la gloire.
Christophe Huss
***
BACH
«The conductors' transcriptions». Îuvres de Bach transcrites pour orchestre symphonique par des chefs d'orchestre. Orchestre symphonique de la BBC, direction: Leonard Slatkin. Chandos CHASA 5030 (distr. SRI).
Vous aimez l'orchestre, le gros orchestre qui sonne bien? Vous avez un tempérament romantique et pouvez concevoir que les oeuvres du grand Bach puissent servir de matière première à un somptueux traitement sonore qui n'a rien de baroque? Ce disque, un pur bijou, est pour vous.
On connaissait évidemment les transcriptions orchestrales de Bach signées Stokowski. Le chef les enregistra de nombreuses fois dès la fin des années 20. Ont également été documentées (par Gerard Schwarz, Seiji Ozawa, Esa-Pekka Salonen, Riccardo Chailly et Leonard Slatkin, déjà) les adaptations de compositeurs tels que Respighi, Elgar, Webern (sublime Ricercar de l'Offrande musicale!), Schoenberg, Mahler, Stravinski et d'autres.
Voici le CD le plus original du genre: les transcriptions réalisées par des chefs d'orchestre qui ne s'appellent pas Stokowski: les Klemperer, Barbirolli, Mitropoulos, Leinsdorf, Ormandy, par exemple. C'est un pur délice, pas toujours d'un goût subtil évidemment, mais parfois surprenant, notamment la «Suite n° 6 pour grand orchestre» assemblée par Henry Wood (écoutez le traitement des extraits du Clavier bien tempéré... ). On repérera également l'adaptation de Skrowaczewski de la Toccata et fugue en ré mineur, encore plus fouillée que celle de Stokowski, la démiurgique Fantaisie et fugue, BWV 542 revue par Mitropoulos ou les bois sollicités par Vittorio Gui dans un Ich ruf zu dir, Herr Jesus Christ très émouvant. Seule déception à mes yeux, Ein' feste Burg is unser Gott sous la plume brouillonne et touffue de Walter Damroch. Dirigé par Slatkin, qui évite tout effet de bastringue, voici un disque original, spectaculaire et bien enregistré en stéréo comme en SACD multicanal.
C. H.
***
In Praise of Dreams
Jan Garbarek
Étiquette ECM
Il y a une trentaine d'années de cela, le contrebassiste allemand Eberhard Weber, le guitariste américain Ralph Towner, le saxophoniste norvégien Jan Garbarek, le pianiste montréalais Paul Bley et quelques autres ont conçu, avec le producteur Manfred Eicher, l'esthétique ECM. Leur intention était et demeure que la musique colle au plus près au silence.
Cette ambition en dit évidemment long sur l'inclination des musiciens ECM pour la mélodie. Parfois c'est beau. On pense par exemple à Adventures of Simon, Simon du saxophoniste John Surman. Parfois, c'est joli, joli. À un point tel que cela sombre souvent dans le profond ennui. Le plus souvent, c'est froid. Dans le sens le plus sibérien du mot.
Toujours est-il qu'aujourd'hui Garbarek nous propose un nouvel album intitulé In Praise of Dreams. Si on apprécie les mélodies, si on aime les vieilles ritournelles des folklores européens, on sera assurément séduit par cette production. Plus d'une fois, on a eu l'impression d'entendre la musique du film Tous les matins du monde revue par un saxophoniste enclin à une certaine préciosité. Amen!
Serge Truffaut
Paul Piché et remixeurs divers
Jajou (Sélect)
Cela s'appelle Paluche 3,14 — anagramme tarabiscoté de Paul Piché — et se veut la célébration d'un bien curieux mariage: le répertoire du gars de la Minerve et la musique électro. Paul Piché a ainsi confié les bandes multipistes de ses immortelles à une ribambelle des meilleurs remixeurs locaux et, sous la direction artistique de Yann Errera, on a erré pas à peu près. Mariage il y a eu, oui, mais contre nature.
Expérimenter, c'est bien. Échantillonner, quand c'est utile, à la pièce, c'est bien aussi: Ramachandra Borcar, alias DJ Ram, est expert là-dedans. Baigner d'électronica des chansons pop, comme l'ont fait Daniel Bélanger ou Ariane Moffatt, ça peut être génial. Mais là, ça ne colle tout simplement pas. C'est du détournement de chansons majeures, avec le consentement de l'auteur. De la chimie pas amusante. Du temps perdu.
Ce n'est pas comme si Piché enregistrait un nouvel album et qu'il collaborait avec des remixeurs. C'est le répertoire le plus guitare, le plus barbu, le plus intrinsèquement terrien du gars à bottes de travail qu'on a ainsi travesti de bidouillages technoïdes. Il y a des chansons moins brutalement envahies, telle la version de Mon Joe, où DJ Ram ajoute des guitares un peu twang qui n'ajoutent rien d'essentiel mais ne gâchent pas la sauce. Il y en a d'autres où c'est carrément du viol d'immortelle: Heureux d'un printemps, Y a pas grand-chose dans l'ciel à soir sont trafiquées jusqu'au ridicule. Dans L'Escalier, ça confine au blasphème.
On comprend que Piché veuille atteindre un auditoire plus branché (d'ailleurs, il accorde des entrevues pour souligner cette parution), mais avait-il à ce point besoin de cette vaine cure de rajeunissement? Je soutiens que c'est un avilissement, une abdication, une illusion de progrès. Un accès de jeunisme franchement déplorable. Les chansons n'ont pas à subir de tels ravalements de façade pour exister au présent. Il suffit de les exposer de temps en temps aux gens, qui sont tout à fait capables de se les approprier sans intermédiaires.
Sylvain Cormier
***
RUE SAINT LOUIS
EN L'ÎLE
Brigitte Fontaine
Virgin (EMI)
Brigitte Fontaine! Madame l'irréductible, l'increvable, la fascinante, la folle du logis, la vieille dame indigne, la diva de l'underground. Depuis que ses jeunes fans — une Japonaise d'abord, puis Étienne Daho en France — l'ont sortie au début des années 90 de l'oubliette où l'industrie l'avait reléguée, chaque nouvel opus, chaque nouveau livre, chaque nouvelle exposition, car la dame fait tout, est un événement. Ce nouveau disque est donc reçu royalement en France et, franchement, il y a de quoi, et pas seulement parce qu'il y a encore des tas de collaborateurs admiratifs au rendez-vous, dont -M- qui joue de nouveau pour elle des guitares, mais aussi le Gotan Project, groupe qui participe à la chanson-titre, et deux gars du groupe toulousain Zebda, Mouss & Hakim, lesquels contribuent à rafraîchir Le Nougat, chanson de la fin des années 80 devenue culte dans le répertoire Fontaine.
C'est quand même elle qui fait l'intérêt du disque, pas eux. Par cette manière d'être totalement radicale et complètement ludique, à la fois gamine espiègle et vieille tenancière de bordel, à la fois fêlée et brillante, en même temps dérangeante et attirante. J'en veux pour preuve son site Internet (www.brigitte-fontaine.com): quand on arrive à la page d'accueil, pour peu que l'on s'attarde au menu, il y a la voix de Brigitte Fontaine qui dit: «Tu sais pas cliquer!» C'est comme ça partout sur le site: elle harangue, raille, égratigne, caresse, déconne, poétise brillamment.
Le disque est pareil: ce n'est certainement pas de la chanson papier peint. Betty Boop est un rock assez violent, qui dit des choses terribles comme «les gogos huileux se vautrent sur elle et s'échouent graisseux au lit du bordel». La Veuve Clicquot, sorte de groove très années soixante à gogo, est une troublante évocation des années éthyliques... Fréhel n'est pas du tout l'ode à la fameuse chanteuse réaliste qu'on attendrait, mais une sorte de ballade éthérée sur fond d'electronica. La nouvelle mouture du Nougat, avec les gars de Zebda, est arabisante à souhait, mais avec de la drôlerie, de la truculence et de la gouaille comme ça s'peut pas: une réussite. Bien sûr, il y a un duo avec Areski, le complice de toujours, sur un thème très d'actualité: cela s'intitule Le Voile à l'école, commentaire tartiné sur la controverse créée par l'interdiction de porter des signes religieux distincts à l'école en France: «Lycée pour leçon / voile pour le con / chacun a raison / aucun n'est le bon.» Il y a aussi du très lyrique: la ballade Mado, la Chanson de Simone (en anglais dans le texte), ainsi que la chanson-titre, créée avec le Gotan Project, très beau portrait de ce monde de touristes américains et de fantômes d'écrivains célébrés qui entoure la chanteuse au quotidien. L'île de la Fontaine, c'est vraiment un monde.
Le disque est pareil: ce n'est certainement pas de la chanson papier peint. Betty Boop est un rock assez violent, qui dit des choses terribles comme «les gogos huileux se vautrent sur elle et s'échouent graisseux au lit du bordel». La Veuve Clicquot, sorte de groove très années soixante à gogo, est une troublante évocation des années éthyliques... Fréhel n'est pas du tout l'ode à la fameuse chanteuse réaliste qu'on attendrait, mais une sorte de ballade éthérée sur fond d'electronica. La nouvelle mouture du Nougat, avec les gars de Zebda, est arabisante à souhait, mais avec de la drôlerie, de la truculence et de la gouaille comme ça s'peut pas: une réussite. Bien sûr, il y a un duo avec Areski, le complice de toujours, sur un thème très d'actualité: cela s'intitule Le Voile à l'école, commentaire tartiné sur la controverse créée par l'interdiction de porter des signes religieux distincts à l'école en France: «Lycée pour leçon / voile pour le con / chacun a raison / aucun n'est le bon.» Il y a aussi du très lyrique: la ballade Mado, la Chanson de Simone (en anglais dans le texte), ainsi que la chanson-titre, créée avec le Gotan Project, très beau portrait de ce monde de touristes américains et de fantômes d'écrivains célébrés qui entoure la chanteuse au quotidien. L'île de la Fontaine, c'est vraiment un monde.
S. C.
***
MAHLER
Symphonie n° 9. Orchestre royal du Concertgebouw d'Amsterdam, direction: Riccardo Chailly. Decca 2 CD 475 6191.
C’est l’oeuvre qu’il a choisie pour son concert d’adieu à Amsterdam. C’est aussi le disque qui boucle un parcours mahlérien entamé il y a de nombreuses années déjà. Ce cycle a connu un tournant avec l’enregistrement de la 5e Symphonie. Après la Cinquième, l’intégrale Mahler-Chailly a connu quelques très éclatantes réussites (la Titan, la 8e Symphonie, le cycle de lieder Des Knaben Wunderhorn) pour s’achever en apothéose, avec une Troisième et, aujourd’hui, une Neuvième, toutes deux transcendantes et incomparables.
Le premier miracle de cet ultime rendez-vous, capté en juin 2004, est sonore. Pas seulement le son immortalisé en CD et en SACD par des ingénieurs très inspirés, mais avant tout celui d'un orchestre qui a su préserver et développer une couleur extrêmement dense et différenciée, notamment dans les bois (flûtes, clarinettes... ). Tout l'orchestre est gagné par cette saturation des couleurs et ses pupitres s'écoutent et se répondent. La nature de cette interaction tout comme l'unicité de cette interprétation peuvent très bien se percevoir dans un épisode de marche du 1er mouvement (après 20 minutes sur le premier disque). Mais le plus beau son du monde (et ça l'est!) ne serait rien sans la vision du chef, qui mène son orchestre avec une concentration et un sens rare de l'inéluctabilité, semblant envisager cette ultime symphonie comme une lente procession vers la mort, procession tiraillée entre espoirs et menaces.
Tout cela, d'une hauteur de vue rare, est frémissant, sensible, intelligent et absolument bouleversant. Riccardo Chailly quitte Amsterdam auréolé par la gloire.
Christophe Huss
***
BACH
«The conductors' transcriptions». Îuvres de Bach transcrites pour orchestre symphonique par des chefs d'orchestre. Orchestre symphonique de la BBC, direction: Leonard Slatkin. Chandos CHASA 5030 (distr. SRI).
Vous aimez l'orchestre, le gros orchestre qui sonne bien? Vous avez un tempérament romantique et pouvez concevoir que les oeuvres du grand Bach puissent servir de matière première à un somptueux traitement sonore qui n'a rien de baroque? Ce disque, un pur bijou, est pour vous.
On connaissait évidemment les transcriptions orchestrales de Bach signées Stokowski. Le chef les enregistra de nombreuses fois dès la fin des années 20. Ont également été documentées (par Gerard Schwarz, Seiji Ozawa, Esa-Pekka Salonen, Riccardo Chailly et Leonard Slatkin, déjà) les adaptations de compositeurs tels que Respighi, Elgar, Webern (sublime Ricercar de l'Offrande musicale!), Schoenberg, Mahler, Stravinski et d'autres.
Voici le CD le plus original du genre: les transcriptions réalisées par des chefs d'orchestre qui ne s'appellent pas Stokowski: les Klemperer, Barbirolli, Mitropoulos, Leinsdorf, Ormandy, par exemple. C'est un pur délice, pas toujours d'un goût subtil évidemment, mais parfois surprenant, notamment la «Suite n° 6 pour grand orchestre» assemblée par Henry Wood (écoutez le traitement des extraits du Clavier bien tempéré... ). On repérera également l'adaptation de Skrowaczewski de la Toccata et fugue en ré mineur, encore plus fouillée que celle de Stokowski, la démiurgique Fantaisie et fugue, BWV 542 revue par Mitropoulos ou les bois sollicités par Vittorio Gui dans un Ich ruf zu dir, Herr Jesus Christ très émouvant. Seule déception à mes yeux, Ein' feste Burg is unser Gott sous la plume brouillonne et touffue de Walter Damroch. Dirigé par Slatkin, qui évite tout effet de bastringue, voici un disque original, spectaculaire et bien enregistré en stéréo comme en SACD multicanal.
C. H.
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In Praise of Dreams
Jan Garbarek
Étiquette ECM
Il y a une trentaine d'années de cela, le contrebassiste allemand Eberhard Weber, le guitariste américain Ralph Towner, le saxophoniste norvégien Jan Garbarek, le pianiste montréalais Paul Bley et quelques autres ont conçu, avec le producteur Manfred Eicher, l'esthétique ECM. Leur intention était et demeure que la musique colle au plus près au silence.
Cette ambition en dit évidemment long sur l'inclination des musiciens ECM pour la mélodie. Parfois c'est beau. On pense par exemple à Adventures of Simon, Simon du saxophoniste John Surman. Parfois, c'est joli, joli. À un point tel que cela sombre souvent dans le profond ennui. Le plus souvent, c'est froid. Dans le sens le plus sibérien du mot.
Toujours est-il qu'aujourd'hui Garbarek nous propose un nouvel album intitulé In Praise of Dreams. Si on apprécie les mélodies, si on aime les vieilles ritournelles des folklores européens, on sera assurément séduit par cette production. Plus d'une fois, on a eu l'impression d'entendre la musique du film Tous les matins du monde revue par un saxophoniste enclin à une certaine préciosité. Amen!
Serge Truffaut
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