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Jazz - Les lèvres de Louis, de Chet et de Wynton

Serge Truffaut   3 juillet 2004  Musique
C’est pas des blagues, mais les lèvres, faut y prendre garde, veiller à ce que leur état soit toujours celui de la souplesse. Attention! Il ne s’agit pas de ces histoires qui mettent en présence la femme et l’autre moitié du monde, ou vice-versa, mais bien de celle du trompettiste qui, l’autre soir, devait sculpter les notes de You & Me et qui s'est abstenu. Le trompettiste nous a posé un lapin.

Lèvre oblige, Wynton Marsalis, c'est de lui qu'il est question, a laissé son instrument dans son étui. Lors de la répétition organisée l'après-midi qui a évidemment précédé son spectacle, une de ses lèvres s'est fendue. Un médecin a bien essayé de rafistoler le tout, mais bon, il a convenu qu'il valait mieux que Marsalis déclare forfait. Parce que la lèvre, pour un trompettiste, c'est...

C'est sacré! Et deux fois plutôt qu'une. Dans le monde du jazz, chaque artiste est habité par une angoisse distincte ou découlant des singularités propres à son instrument. Celle du contrebassiste est liée au transport de ce corps tout en bois; celle du pianiste, à la qualité du piano. Celle du trompettiste? Les lèvres. Quant au saxophoniste, son angoisse prend la forme d'une prière: pourvu que rien ni personne n'aiguise les angoisses des autres.

Pour Marsalis, qu'on se le dise, le coup a été et demeure beaucoup plus dur pour lui que pour nous. S'il fallait que sa lèvre s'abîme davantage, alors la suite des choses, les siennes, pourrait devoir affronter une conclusion: celle de sa carrière de virtuose. On dit bien «virtuose» parce qu'il pourrait toujours jouer, mais ce ne serait pas avec le même allant, la même force, la même conviction.

Lorsqu'on nous a confié que le show de Marsalis était annulé, on a pensé à Louis Armstrong. Peut-être ne sait-on pas qu'au début des années 30, sa lèvre, un soir, avait éclaté. On l'avait bien raccommodée, mais plus jamais le vieil homme ne fut en mesure de ciseler les aiguës comme il l'avait fait sur West End Blues.

C'est après cet accident qu'il s'est converti au chant. Qu'il s'est mis à fredonner et à formuler les mots des maux et de la beauté. On connaît la suite: le chanteur Armstrong est devenu aussi populaire que le trompettiste Louis, si ce n'est davantage.

À Chet Baker également, cela est arrivé. Alors qu'il déambulait sur une plage californienne, il fut agressé, tabassé, frappé sur la bouche. La suite? Pendant un an, il a fait le pompiste de nuit dans un garage du Colorado afin d'être en mesure de concevoir une note. Puis lui aussi a constaté que son jeu ne serait jamais plus le même. Qu'il serait différent. Qu'il serait bien d'user de sa voix plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors.

Sait-on jamais, peut-être que Marsalis doit méditer ces exemples. Peut-être se dit-il qu'il serait bien, à l'avenir, qu'il exerce son chant sur cette pièce rendue célèbre par Chet Baker: The Touch Of Your Lips.

***

Où est le son?

Pour ce qui est de fourguer des notes, il en fourgue en abondance. Qui donc? Chris Potter, saxophoniste de son état. Flanqué d'un claviériste, d'un guitariste et d'un batteur, Potter a multiplié ces exercices qui relèvent de la pyrotechnie. Il a enfilé note après note avec ce soupçon de vitesse qui relève de la compulsion. Il était quelque peu épuisant de l'entendre épuiser les fa-do-do.

Si on a bien compris ou, plus exactement, bien entendu, son style, son truc, c'est le groove épicé d'un peu de funk-genre-comme. Le genre funk ou feng-shui ou quelque chose d'approchant. Toujours est-il qu'en ce qui nous concerne, car on est concerné, on s'est demandé: «Nom dé diou, où est le son dans tout ça?» Comme on ne l'a pas trouvé, on s'est empressé, une fois mis en demeure, d'écouter un son. Celui que le pianiste Randy Weston avait choisi pour son album Volcano Blues.

Le son choisi appartient au saxophoniste Teddy Edwards. Le morceau choisi? The Mystery Of Love. C'est grave, c'est beau, c'est sensuel. C'est le type même de morceau que Potter devrait apprivoiser. Ainsi, il s'éloignerait de son jazz très eau Perrier sans les bulles. Sans le gazeux.
 
 
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