Nos critiques musique de la semaine

Modern Lore, Julian Lage

Le guitariste Julian Lage vient de la Californie, mais il vient aussi d’une autre planète : ceux qui ont vu le documentaire Jules at Eight ou sa prestation avec Carlos Santana en 1997 (à dix ans) connaissent déjà l’ampleur du talent précoce de Lage. Sauf qu’entre l’enfant prodige et l’artiste accompli, il y a toujours quelques pas — que Lage a pour sa part franchis sans problème. C’est aujourd’hui l’un des guitaristes jazz les plus estimés de la profession, et Modern Lore constitue à notre sens le plus abouti de ses albums : trio d’une extrême souplesse (avec le contrebassiste Scott Colley et le batteur Kenny Wollesen), répertoire traversé de grooves que la précision des solos Fender Telecaster de Lage propulse bien haut, accents folk, blues, rock and roll ou country dans un cadre jazz sans restriction (il y a de la sauce Bill Frisell ici), réalisation impeccable de Jesse Harris (Norah Jones), tout plaît.

Écoutez Atlantic Limited (Live in Nashville)

Julian Lage, Mack Avenue

Publié le 9 février 2018 par Guillaume Bourgault-Côté

The Road Dissolved the View, Wharfer

Un an après le marquant Scenes of the Tourist, voilà son frère de route. Mais Kyle Wall (Wharfer) a pris une autre piste : il racle cette fois l’émotion et l’obscurité d’une main plus douce. Un velouté aérien est apparu, un léger film de silence parfois percé par une séquence brutale, sorte d’autodestruction temporaire (belle Deep Blue). Depuis ses limbes, car c’est là qu’il se trouve, entre fuite et résistance, Wharfer ressuscite sa voix caverneuse à la diction ambiguë, fabriquant des mélodies comme on laisserait un fil au vent. Piano et guitare dominent, tranquillement et librement visités par un harmonica, de l’orgue, des percussions, des effets, tous de sa main. Ses textes majestueusement complexes, où on le sent devenu point de mire, sont si incarnés qu’ils voyagent jusqu’à l’os. Ce qu’exprime Wharfer, c’est une douleur et un doute irradiants, mais aussi la beauté qu’ils supposent, fut-elle en miettes. Voilà une lecture juste et obsédante d’un coeur humain froid laissé un peu au soleil, un coeur disant : voilà, c’est cela, vivre.
 

Wharfer, Indépendant

Publié le 9 février 2018 par Geneviève Tremblay

Le sacre du printemps, Marc-André Hamelin et Leif Ove Andsnes

Si la majorité des versions orchestrales avaient cette logique, cette articulation, cette hargne, cette construction et cette tenue, la discographie serait jouissive ! Il est heureux de voir Marc-André Hamelin et Leif Ove Andsnes, qui se sont rencontrés sur scène lors de concerts, capables de livrer un tel CD alors qu’ils ne sont pas a priori liés aux mêmes éditeurs. Ce programme Stravinski à deux pianos est parfait. Le sacre, réduction de 1913 pour 4 mains joué sur deux pianos, est couplé au Concerto pour deux pianos de 1935 et augmenté de trois petites pièces : Madrid, Tango et Circus Polka. Ce n’est évidemment pas le premier enregistrement du Sacre à deux pianos, mais c’est assurément le seul bénéficiant d’une lecture aussi nette, nuancée et implacable sur des pianos aussi parfaits et parfaitement enregistrés. On espère que l’attrait du Sacre permettra de donner un coup de pouce à la notoriété d’un concerto qui le mérite sacrément !

Écoutez un extrait de l'album

Marc-André Hamelin et Leif Ove Andsnes. Hyperion CDA 68189.

Publié le 9 février 2018 par Christophe Huss

Variations Diabelli, Martin Helmchen

Un certain nombre de mélomanes québécois avaient tout à craindre d’un disque des Variations Diabelli par Martin Helmchen. Le pianiste allemand a joué l’intimidant cycle beethovénien deux fois ici : à Orford en 2015 et, début décembre, au Ladies’ Morning, le jour où l’Orchestre Métropolitain se produisait à Paris. Les doutes sont levés dès l’exposé du thème : Helmchen parvient à maintenir au CD ce vent de fraîcheur et de liberté du concert. Ce qui est formidable avec lui, c’est que les Diabelli ne sont pas un monument intimidant mais un chemin parsemé de découvertes. « Interprétation renversante » d’un cycle dont le pianiste « saisit toute la dimension ludique et parodique, dans une palette infinie de nuances et de touchers » (écoutez la Variation 27) en faisant un « moment de grâce et d’intelligence supérieure », avions-nous écrit en 2015. Tout est là, reproduit et préservé, dans un enregistrement techniquement parfait. Helmchen a immortalisé ses grandes Diabelli !

 

Martin Helmchen joue la 19e Variation Diabelli de Beethoven

Beethoven. Martin Helmchen. Alpha 386.

Publié le 9 février 2018 par Christophe Huss

Blood, Rhye

Cinq ans après le succès de l’album Woman, la voix du Torontois d’origine Mike Milosh ne cesse de nous ensorceler, ce timbre délicat et soyeux qui force les comparaisons avec le style de Sade. N’empêche, après avoir perdu son collaborateur/compositeur Robin Hannibal, sa copine, puis sa maison de disque, le retour en studio aurait pu être plus significatif que cette homogène collection de nouvelles chansons. Moins électronique, plus sanguin en raison de l’instrumentation mise en avant (guitares, basses naturelles, piano Rhodes), mais en même temps presque clinique dans sa précision et son souci du minimalisme, Blood suit cependant à la lettre l’esprit du premier disque, dans ses thèmes comme dans ses grooves. Plus (trop ?) pop, il faut presque attendre la cinquième chanson (Count to Five) pour que l’influence R B, sa ligne de basse funky et ses furtifs violons disco, s’imprime entre nos deux oreilles. Dans la même veine, Phoenix et Softly distillent bellement le calme et la sensualité ; le reste, malheureusement, peine à offrir plus qu’une suave musique d’ambiance.

 

Rhye - Count To Five

Rhye, Last Gang Records

Publié le 9 février 2018 par Philippe Renaud

Constellation, Jim Cuddy

C’est le quatrième disque en solo de Jim Cuddy, une autre petite constellation d’étoiles dans le ciel Blue Rodeo. Y brillent des ballades tendres au piano (la chanson-titre, You Be the Leaver), où l’on devine sans grand effort où va aller la mélodie : à la bonne place, invariablement. Il ne sait pas faire autrement, ce grand cowboy de Jim (de plus en en plus Woody dans Histoire de jouets, je trouve). Y dominent les morceaux à tempo moyen pour guitares, mêlant systématiquement l’acoustique grattant fort les accords mineurs-majeurs avec l’électrique faisant jingle-jangle. Avec un peu d’orgue, comme il se doit. De While I Was Waiting à Hands on the Glass, ça se ressemble, c’est tout juste si l’on accélère un peu la cadence. On n’est pas emportés, pas enthousiasmés, mais tout est plutôt réussi, plus qu’honnête, et franchement irréprochable. L’audace est-elle toujours une qualité ? Ce disque affirme que non. Je ne dirai pas le contraire en fredonnant joyeusement Things Still Left Unsaid.

Écoutez While I Was Waiting

Jim Cuddy, Warner

Publié le 9 février 2018 par Sylvain Cormier

Aux chutes Niagara, Massicotte

L’ironie est douce, le cynisme dénoncé à mesure : Massicotte est un tendre, et je pense qu’il fait exprès de ne pas trop bien le cacher. Sa manière s’affiche assez clairement dès C’est pas de ta faute, le titre qui ouvre ce troisième album (en comptant le mini-album J’ai jamais su danser) : il montre du doigt, mais sans peser sur le bobo. Dans la chanson-titre, il revendique son romantisme sans en avoir l’air : « On ne racontera pas / Notre voyage quétaine / Mais on gardera / Le même chandail de laine. » Dans Tu likes pu mes statuts, son histoire d’amour-à-l’ère-de-Facebook, il amuse au premier abord, mais vise étonnamment juste, pour peu que l’on gratte la surface des images : « Tu m’as pourtant habitué à ce jeu / Ponctuais tes phrases d’émoticônes mielleux / Un smiley face avec des coeurs dans les yeux. » Parlons d’un gars hors mode, sans prétention, rigolo mais pas trop, foncièrement tel quel. Et de chansons qui lui ressemblent. Et nous parlent, mine de rien.

 

Massicote - Tu likes pu mes statuts

Massicotte, Ad Litteram

Publié le 9 février 2018 par Sylvain Cormier

This Is Glue, Salad Boys

Salad Boys est le genre de groupe qui pourrait composer la musique d’une comédie dramatique dans laquelle de jeunes gens désabusés et anxieux au point du sarcasme vivent un rite initiatique d’une quelconque forme, qui leur permettra de catalyser leurs angoisses liées au sentiment d’échec. Nos protagonistes pourraient même faire du pouce dans les magnifiques paysages de la Nouvelle-Zélande, d’où vient le groupe, tiens. Évoquant par moments Suicide (Blown Up), The Bats (In Heaven, Dogged Out), Parquet Courts ou Nap Eyes, This Is Glue est un produit multiréférentiel. Cette familiarité, qui aurait pu tomber dans le pastiche, est en fait plutôt réconfortante. Parfois, ça barde (Psych Slasher), parfois, ça pleure (Going Down Slow). Dégoulinant de distorsion, l’album arrive à maîtriser les brumes dans lesquelles il s’enfonce. Ajoutez-y des thématiques bien noires et déprimantes et vous avez un opus fort touchant.
 

Salad Boys, Trouble in Mind Records

Publié le 9 février 2018 par Sophie Chartier