Francine Brunel-Reeves, la grand-mère de la musique trad, s’éteint

Une image tirée du documentaire «Tant qu’il reste une voix», de Jean-Nicolas Orhon, sur Francine Brunel-Reeves
Photo: Films Camera Oscura Une image tirée du documentaire «Tant qu’il reste une voix», de Jean-Nicolas Orhon, sur Francine Brunel-Reeves

Pionnière de la musique traditionnelle ayant chanté le Québec en France, artiste polyvalente au parcours atypique et chercheuse autodidacte et passionnée, la Montréalaise Francine Brunel-Reeves est décédée samedi. Elle avait 84 ans.

 

Au fil de sa vie, passée entre le Québec, les États-Unis et la France, Francine Brunel-Reeves a mis en lumière de multiples façons les traditions orales et leur importance. C’était, pour reprendre les écrits de l’ex-collègue Yves Bernard, « la grand-mère de la musique trad ».

 

« C’était une femme fascinante avec un parcours de vie assez atypique », explique Jean-Nicolas Orhon, qui a réalisé en 2008 un film sur la dame, Tant qu’il reste une voix. Il souligne le fait que Francine Brunel-Reeves a chanté la musique traditionnelle québécoise en France « pendant presque une trentaine d’années ».

 

Marc Bolduc, chercheur indépendant en tradition et animateur de Tradosphère à CKVL, a bien connu Francine Brunel-Reeves. Il a même publié un long article sur elle dans la revue Rabaska en 2008.

 

« Quand elle parlait de folklore et de tradition, elle disait que c’était ce qui restait quand la poussière retombe, se souvient le chercheur. C’était l’espèce de continuité dans le temps. Peu importe les distractions qu’on a, comme avec l’informatique aujourd’hui, il y a toujours quelque chose qui reste et qui nous a été transmis. Et c’était ça l’important : ce qui nous reste quand nos vies nous ont rattrapés. »

 

Née le 29 octobre 1933 dans une famille aisée, devenue mère de quatre enfants, elle a passé une bonne partie de sa vie avec le scientifique Hubert Reeves, qu’elle a suivi dans son travail à Ithaca, dans l’État de New York, puis à Paris, au milieu des années 1960, où elle vivra par ailleurs mai 1968.

 

Là-bas, elle mènera une carrière de chanteuse, entamée en flânant dans les boîtes à chanson du quartier Mouffetard. Mme Brunel-Reeves lancera sa carrière dans les rassemblements folk Hootenannies du Centre américain de Paris, avant de prendre du galon dans des groupes et des coopératives d’artisans de la chanson.

 

Francine Brunel-Reeves portera entre autres la parole québécoise. Elle chantait Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Claude Léveillée, ainsi que des artistes moins connus, comme Marie Savard. « J’étais une chanteuse indépendantiste et socialement très engagée », précisait-elle en entrevue au Devoir en 2009.

 

Marc Bolduc se rappelle qu’en France « elle devait faire un album sous étiquette Chants du monde, elle avait un contrat et tout, quand un problème de santé l’a empêchée de chanter ». L’histoire, dit M. Bolduc, veut qu’une peine d’amour l’ait laissée incapable de pousser la note.

 

En parallèle, elle avait commencé à faire les « bals québécois », l’équivalent des veillées d’ici, avec la musique traditionnelle et du call.

 

Mme Brunel-Reeves mènera longtemps le groupe Les Maudzits Français. « J’ai commencé à faire cela sans avoir connaissance du revivalisme québécois, expliquait-elle au Devoir au journaliste Yves Bernard. J’étais très isolée et je faisais de la musique tranquille dans mon petit coin de pays. Dans les années 1980, je venais au Québec et j’ai commencé à faire du collectage pour alimenter le répertoire des Maudzits Français », reconnaît-elle.

 

Francine Brunel-Reeves est revenue s’établir au Québec en 1991.

 

Chercheuse autodidacte

 

En plus de la chanson et de la danse — elle a suivi entre 1984 et 1988 à la Sorbonne des cours d’ethnographie de la danse traditionnelle en tant qu’auditrice libre —, Francine Brunel-Reeves aura été une chercheuse passionnée.

 

« Son apport est important, c’était une grande bosseuse, raconte le cinéaste Jean-Nicolas Orhon, qui a passé presque deux ans à la suivre. Elle fouillait beaucoup, elle avait une vaste connaissance du corpus des chansons traditionnelles. »

 

Si elle était éduquée, Mme Brunel-Reeves n’avait toutefois pas le titre officiel d’ethnologue. Mais son travail était rigoureux, témoigne Marc Bolduc, « avec le souci, surtout, de sauver les témoignages, les histoires, tout ce qui pouvait disparaître ».

 

Francine Brunel-Reeves, qui a toujours approché son travail avec humilité, a consacré plusieurs années de sa vie à l’étude d’un titre ancien, la complainte de La blanche biche, qui a connu de multiples versions au fil des décennies. « Elle en a fait sa spécialité, dit Marc Bolduc. Elle est partie des racines acadiennes [de la chanson], elle a écrit beaucoup là-dessus. C’est un champ étroit, mais elle en est devenue une experte. »

 

Dans l’article de Rabaska qui lui a été consacré en 2008, elle comparait son travail de recherche sur La blanche biche à « un travail de moine », à « l’archéologie de la parole, au petit pinceau ».

 

« Je me rappelle que, dans son salon, dit M. Bolduc, il y avait une affiche un peu humoristique qui disait “ Il est interdit de faire le con ”. Tu pouvais avoir du plaisir, mais fallait pas dire de niaiseries ! »

 

Battante, féministe, passionnée, ces mots pour la décrire reviennent dans les différents écrits la concernant. « Malgré le fait qu’elle était toujours associée à son mari et ex-mari, c’était une femme qui est allée au-devant, qui a fait ses propres projets », souligne Marc Bolduc.