«Da Ponte bien culotté»: une jubilatoire provocation

Le chef d'orchestre Nicolas Ellis
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le chef d'orchestre Nicolas Ellis

Voilà de la saine et décontractée érudition et édification culturelle. Nicolas Ellis et l’Orchestre de l’Agora, qui ne font décidément rien comme les autres, se sont associés à Isabeau Proulx Lemire, esprit très talentueux que nous avions repéré il y a bien des années lors d’un spectacle de Montréal baroque, pour un programme Mozart mais vu par les yeux du librettiste Lorenzo Da Ponte.

Voilà le paradigme renversé : Prima le parole, poi la musica (d’abord les paroles, ensuite la musique), la musique de Mozart étant le faire valoir d’une trame narrative qui met en vedette Lorenzo Da Ponte, son librettiste des Noces de Figaro, Cosi fan tutte et Don Giovanni. La soirée suit le fil d’une narration, où l’on appelle un chat un chat, et une queue une queue. Elle déroule la vie rocambolesque de l’abbé Da Ponte, véritable Casanova.

Avec Rousseau

Ses textes, souvent salaces, pour les trois opéras sont recontextualisés dans cette trame biographique. Il suffit de changer Masetto en Lorenzo et de trouver une bonne histoire pour faire du « Batti Batti » de Zerline un air sado-masochiste en bonne et due forme.

Le résultat est moins trivial qu’il n’y paraît. En enlevant le paravent du « grand Mozart », du « grand sujet » inspiré par le « grand Molière » (Dom Juan), l’auditeur porte sur l’opéra en général un regard plus rousseauiste, au sens de primaire du terme — quoique les choses ne soient pas si simples, puisque Rousseau, dans sa fameuse Lettre à M. d’Alembert plaidait pour montrer sur scène le beau dans l’humain.

Se relever

En tout cas, que de saine provocation et jubilation pour de jeunes musiciens deux ans après un flop monumental dans le même substrat musical, exactement, lorsque l’Atelier d’opéra s’était associé avec l’Orchestre de chambre McGill. La cuvée 2018 de l’Atelier est assurément meilleure que la précédente, mais elle aurait été de même niveau, je n’aurais certainement pas quitté un concert monté avec autant d’originalité, de culot, de verve et de rythme par cet Isabeau Proulx Lemire, que l’on a hâte de revoir « sévir » en d’autres circonstances.

Du plateau, on retient Lauren Margison, encore, toujours et définitivement, ainsi que Chelsea Rus, excellente soprano dans le profil de rôles ancillaires. Les quatre autres, la mezzo Katie Miller et les barytons Nathan Keoughan, Max van Wyck et le baryton-basse Scott Brooks semblent au début de leur parcours à l’Atelier. Les moyens sont là (surtout chez Brooks), mais le travail aussi, afin de tout égaliser.

Quant à Nicolas Ellis et l’Orchestre de l’Agora dans la taverne amplifiée du Théâtre Corona, après un excellent début dans le finale de la 41e Symphonie, le travail d’ensemble a été attentif et remarquable, plus vivant que celui de l’Orchestre de chambre McGill en 2016. Mais Mozart s’est avéré nettement plus difficile et retors dans le détail (justesse et subtilités) que les grosses machines symphoniques du concert précédent.

Da Ponte bien culotté

Concert de l’Orchestre symphonique de l’Agora au profit du Carrefour Musical de Laval. Extraits d’opéras de Mozart sur des livrets de Lorenzo da Ponte. Avec les chanteurs de l’Atelier lyrique de Montréal. Marie Bégin (violon), Nicolas Ellis (direction), Isabeau Proulx Lemire et Rebecca Deraspe (texte). Isabeau Proulx Lemire (mise en scène). Joana Neto Costa (conception vidéo). Théâtre Corona, samedi 3 février 2018.