«Radyo Siwèl»: la pop enjôleuse de Mélissa Laveaux

«J’essaie de faire quelque chose de différent à chaque album, résume Mélissa Laveaux. J’ai toujours écouté du hip-hop, j’ai grandi avec ça. Le rap, la musique brésilienne, le trip hop et les musiques électroniques.»
Photo: Romain Staropoli «J’essaie de faire quelque chose de différent à chaque album, résume Mélissa Laveaux. J’ai toujours écouté du hip-hop, j’ai grandi avec ça. Le rap, la musique brésilienne, le trip hop et les musiques électroniques.»

Avec son troisième album, « Radyo Siwèl », paru ce vendredi, la Montréalaise d’origine Mélissa Laveaux tourne la page, livrant rien de moins qu’un disque d’exception. Le Devoir a discuté avec l’auteure-compositrice-interprète des origines de ce bijou pop, exotique par sa langue et occidental dans son approche.

« J’ai une amie habitant au Cap-Haïtien à qui je parle presque tous les jours sur Skype », nous raconte Mélissa Laveaux depuis son appartement du 20e arrondissement de Paris, où elle réside depuis quelques années. « J’ai refusé de lui envoyer mon nouveau disque parce qu’elle me disait : “Tu ne peux pas reprendre ces chansons, tu n’es pas assez haïtienne !” » Pourtant, c’est justement ce qui fait le charme de ce savoureux Radyo Siwèl : son regard différent, pop, groovy, moderne et enjôleur porté sur le répertoire de la chanson classique et traditionnelle créole du siècle dernier — principalement les chansons de l’occupation américaine d’Haïti de 1915 à 1934.

Une matière riche qui résonne drôlement bien avec le présent, s’amuse Mélissa Laveaux. « Quand Trump a lâché ses commentaires sur les shithole countries, les Haïtiens de New York ont manifesté à Times Square, puis devant la Trump Tower. J’ai vu les images à la télé : les gens dansaient, chantaient, jouaient des tambours. C’était un carnaval, c’était de la musique de manifestation ! »

Écoutez Chita Kay Manmanw Trump, la réponse de Mélissa Laveaux aux commentaires du président américain

 

 

 

Née à Montréal, Mélissa Laveaux a grandi à Ottawa dans un milieu anglo-saxon plus influencé par la culture des Caraïbes que par celle des Antilles. Exilée à Paris, elle a chanté ses mots en anglais, occasionnellement en créole, sur une musique pétrie de folk et de blues. Ses deux premiers albums — le deuxième, Dying Is a Wild Night (2013), n’est jamais paru chez nous, faute de distributeur — étaient agréables, toutefois, leur principal mérite aura été de mettre en lumière l’immense potentiel de cette interprète à la voix craquante et au jeu de guitare instinctif.
 

Bijou de pop

Photo: Romain Staropoli Mélissa Laveaux

Durant notre longue conversation, Laveaux échappe le terme « world music » pour décrire son nouvel album. Corrigeons : cet album, c’est de la pop, point barre, rappelant tantôt le sens du rythme de Manu Chao et la patine rétro de T-Bone Burnett, avec une touche de groove frais. Les refrains qui s’incrustent à la première écoute, l’orchestration brute, sans esbroufe, moderne dans sa simplicité. Mélissa Laveaux a beau y chanter en créole d’un bout à l’autre, ne nous y trompons pas, c’est un petit bijou de pop.

L’occasionnelle meringue vient parfois bercer l’écoute, sur Angeli-Ko et Panama Mwen Tombé, par exemple, deux de ces immortelles du répertoire créole que l’amie lui défendait de reprendre. Une rare escapade rara propulse l’incroyable Jolibwa, « la chanson la plus carnavalesque du disque ». Le texte ancien fut déniché par Mélissa sans musique, laquelle fut composée en studio : « Jolibwa était un journaliste fait prisonnier par les envahisseurs américains durant l’occupation, explique la musicienne. Le texte raconte comment les gens manifestaient devant la prison pour le faire libérer… alors qu’il était déjà décédé. »

À la trappe, les influences blues et folk : « J’essaie de faire quelque chose de différent à chaque album, résume-t-elle. J’ai toujours écouté du hip-hop, j’ai grandi avec ça. Le rap, la musique brésilienne, le trip hop et les musiques électroniques. » Radyo Siwèl est d’abord un disque à guitares, la sienne et celle de son ami Drew Gonsalves, du groupe canadien Kobo Town : « J’avais envie d’un disque comme un dialogue entre nos guitares, mon style haïtien et le sien, de Trinidad. »

Affaire de transmission

Les deux tiers des chansons sont tirés du répertoire folklorique créole ; ailleurs, on découvre le plus important compositeur classique d’Haïti, Ludovic Lamothe (dit le « Chopin noir »), signant Nibo, « la chanson que chantaient les Haïtiens lorsque les Américains ont finalement quitté le pays, en 1934 », après avoir étouffé les aspirations du peuple pendant presque deux décennies. S’y trouve aussi l’éminent guitariste classique Frantz Casseus (il a enseigné à l’Américain Marc Ribot, étoile de la guitare contemporaine) à qui Laveaux rend hommage en reprenant Nan Fon Bwa — lorsque l’orgue s’invite au refrain, frissons garantis.

Elle interprétait déjà quelques-unes de ces chansons classiques, telle Angeli-Ko, une composition du célèbre chansonnier Auguste de Pradines, premier d’une lignée de musiciens influents, « comme sa fille, Émerante Morse, maman de Richard, le leader du groupe phare de la musique “racine” RAM, et tante du chanteur et ex-président Michel Martelly, décédée tout récemment. Il n’y a pas de hasard, c’est une affaire de transmission de la culture musicale du pays entre les générations… »

Ça fait partie de la transmission de ce répertoire : quelque chose de retrouvé, quelque chose de perdu, quelque chose d’inventé

« J’ai vraiment galéré pour trouver les mélodies, enchaîne Mélissa. Lorsque je retrouvais les enregistrements de ces vieilles chansons, parfois, je me disais : “Ah, je n’arriverai pas à chanter ça, il faut que je la change.” Ou encore, je trouvais un texte, sans mélodie. J’ai tellement modifié les chansons que je n’étais plus sûre d’être autorisée à les chanter. Un jour, j’ai chanté devant Amos Coulanges, grand guitariste classique de musique haïtienne. Après, il m’a dit : “Ben, t’as changé beaucoup d’accords ? T’as changé les mélodies ?” Au final, il m’a dit : “Ouais… c’est bien.” Ça fait partie de la transmission de ce répertoire : quelque chose de retrouvé, quelque chose de perdu, quelque chose d’inventé. »

« Lorsque mon label m’a dit que ça faisait longtemps que je n’avais pas lancé d’album, j’ai décidé d’enregistrer ces chansons. » Question de feeling, comme chantait l’autre : Mélissa était retournée à Haïti au printemps 2016, « quelques mois seulement avant les élections aux États-Unis. Déjà, tout le monde parlait de lui en disant que Trump à la présidence, ça ne pouvait pas arriver… »

Elle a commencé à travailler sur Radyo Siwèl un mois avant son accession à la Maison-Blanche. « Je me suis dit : c’est maintenant qu’il faut lancer cet album, mon premier chanté tout en créole. C’est aujourd’hui que ça raconte quelque chose. C’est un épisode de l’histoire d’Haïti, c’est de la chanson haïtienne, mais le thème de l’envahisseur est universel », est-elle persuadée.

Écoutez Nan Fon Bwa de Mélissa Laveaux

 


 

Petite leçon de créole haïtien

Autour du titre de l’album, Radyo Siwèl : « Radyo », on l’a déduit, signifie simplement « radio ». « Siwèl, explique Mélissa Laveaux, vient du mot “cirouelle”, une variété de prune qu’on trouve dans les marécages en Haïti — je n’en ai jamais mangé, par contre. Ensuite, il y a ces orchestres en Haïti qui interprètent des chansons rurales, folkloriques, qu’on appelle “banda siwèl” parce que ces groupes jouaient dans des endroits reculés du pays, là où poussent ces prunes… »