Isabelle Boulay: sa plus belle sortie de secours

La séquence de titres choisis, les mises en contexte de ses présentations, tout est extrêmement précis dans le nouveau spectacle de l’artiste.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La séquence de titres choisis, les mises en contexte de ses présentations, tout est extrêmement précis dans le nouveau spectacle de l’artiste.

Début décembre 2017. Je retrouve Isabelle Boulay à son atelier-bibliothèque-bureau. Elle arrive d’Europe, elle y retourne, la tournée de l’album Ma vérité est en cours depuis septembre, elle est juge à l’émission Destination Eurovision tout janvier, le pan québécois de la tournée commence au Pavillon de l’île à Châteauguay le 2 février, la première montréalaise a lieu dans le cadre du festival Montréal en lumière, au théâtre Maisonneuve, le 1er mars. Dire qu’il faut saisir l’occasion de se voir est peu dire.

À ce moment, Johnny Hallyday est encore vivant, mais la fin approche. C’est de lui qu’on parle d’abord, Isabelle et moi, un peu sonnés tous les deux, pour ainsi dire endeuillés avant l’heure (son commentaire a été publié dans Le Devoir, dans mon long papier sur Johnny). Ça nous amène à parler de la scène, du fait que Johnny avait participé à la tournée des Vieilles Canailles avec Eddy Mitchell et Jacques Dutronc, bonbonne d’oxygène dans la loge. La scène, coûte que coûte. « Je ne pourrais pas vivre sans la scène », déclare-t-elle sans hésiter. « C’est mon espace sacré. C’est un lieu qui me soigne, où peut-être j’arrive à soigner les gens, à faire oeuvre utile. C’est ma plus belle sortie de secours. Si j’avais pas ça, je serais Georges St-Pierre… » Elle s’esclaffe. « J’exagère un peu. » On comprend que chanter sur scène lui permet de mener combat, de tout exprimer, de tout sortir ce qu’elle a en dedans.

« Ce métier, je l’aime assez pour qu’il me tienne éloignée de pas mal de choses, et parfois de pas mal d’êtres humains… » Elle pense surtout à son fils Marcus. « En même temps, je pourrais pas être une mère complète si je passais pas par l’expérience de la scène. Je pense qu’on apprend plus à ses enfants en étant ce qu’on est, en suivant nos aspirations, qu’en faisant des recommandations. Il vient toujours un moment où ton enfant te dis : fais-le donc, toi, ce que tu me dis de faire ! Pour moi, c’est lui montrer qu’il faut se lever dans la vie, et accomplir ce en quoi on croit, malgré les conséquences — l’éloignement, dans mon cas. Chanter pour chanter, ça ne m’intéresse pas beaucoup, je peux le faire chez moi. Mais depuis l’âge de six ans, j’ai besoin de chanter pour des gens. »

La responsabilité et l’allégresse

Mission, vocation. Pas loin de la raison d’être. C’est sa fonction première dans la vie. « Au moment de préparer un nouveau spectacle, ma question c’est : qu’est-ce que j’ai à offrir cette fois-ci ? Ai-je encore des choses à partager ? Je me sens responsable. La vérité, c’est que je me sens de plus en plus responsable. » Je lui demande si ce n’est pas lourd à porter, cet engagement si entier. Oui, donner le meilleur de soi-même, on est d’accord. Mais une telle responsabilité ? Un lieu sacré n’est-il pas un peu contraignant ? Elle sourit. « Une fois sur scène, je vis une vraie allégresse de liberté. Tu vis plus fort, tu dis plus fort, tu respires plus grand, t’es plus heureux, tu peux affronter tes démons, éprouver ce qu’il y a de plus douloureux. Ça rend légitime tout ce que tu es. »

En voix out, avant l’entrée en scène du nouveau spectacle, elle cite du Genet. Le condamné à mort, première strophe. « Le vent qui roule un coeur sur le pavé des cours / Un ange qui sanglote accroché dans un arbre / La colonne d’azur qu’entortille le marbre / Font ouvrir dans ma nuit des portes de secours. » Elle commente : « C’est ça, pour moi, chanter, interpréter. Ça ouvre des portes et des fenêtres, des deux bords. Tu vas vers les gens, les gens viennent vers toi. Et c’est une maison qui n’arrête pas de s’agrandir. Où tu pensais qu’il y avait un mur, il y a une porte. »

Une fois sur scène, je vis une vraie allégresse de liberté

Depuis plus d’un quart de siècle que ça dure. Je me souviens d’elle à son premier vrai spectacle en tête d’affiche, au tout petit Studio-théâtre de la PdA (aujourd’hui la salle Claude-Léveillée). « Je voulais tellement trouver ma place. Cette fois-là, c’était comme si j’avais trouvé la bonne pointure, des chaussures qui m’allaient parfaitement. » Sûr et certain que je ne suis pas le seul à ressentir cette impression de parcours en parallèle, de spectacle en spectacle. « Mes premiers spectateurs emmenaient leurs enfants, et maintenant ces enfants devenus grands emmènent les leurs. L’autre jour, j’ai retrouvé une famille en Suisse : leurs cinq garçons, c’est comme si je les avais vus naître et grandir… »

Le nouveau spectacle témoigne de cette familiarité. « Les chansons que je choisis, ça raconte notre histoire, elles sont liées à des moments de leur vie autant que de la mienne. C’est comme si on était de la visite les uns pour les autres. » La séquence de titres choisis, les mises en contexte de ses présentations, tout est extrêmement précis. « Je n’écris peut-être pas mes chansons, mais j’écris tous mes shows. Dans le détail. À la main. Je ne suis pas très bonne avec les ordis. Je m’applique comme je m’appliquais pour un travail long au cégep, et ça donne une sorte de longue lettre manuscrite. Au fond, c’est ça ma vérité, ce que j’offre de moi en spectacle, avec les chansons que j’interprète. Une longue lettre. Je donne des nouvelles, où j’en suis, où j’aimerais que nous allions. »

À ses oreilles

Avant le spectacle d’Isabelle Boulay, c’est le dernier album de Philippe B que l’on entend, La grande nuit vidéo. « C’est un bijou d’écriture et de composition. Une vague de chansons pures. Je pense qu’on assiste en même temps à un renouveau et à un retour de la chanson dans ses éléments de base. Je pense à Klô Pelgag. Ses chansons se tiennent vraiment, il y a une manière qui lui appartient, un univers à elle, mais qui ramène quelque chose d’il y a très longtemps. Il y a de l’onirisme mais aussi beaucoup de réalisme. » La coach de La voix et de Destination Eurovision a aiguisé son regard : « J’ai une perspective différente, ça m’a donné l’autre côté, l’oreille critique. En fait, ça m’a rendue plus exigeante envers moi-même… »

En tournée à partir du 2 février, au théâtre Maisonneuve de la PdA le 1er mars.