La DJ Tokimonsta revient en force à l'Igloofest

Paru sur sa propre étiquette Young Art Records en octobre dernier, «Lune Rouge» s’avère le plus consistant album de l’artiste Tokimonsta.
Photo: Source Tokimonsta Paru sur sa propre étiquette Young Art Records en octobre dernier, «Lune Rouge» s’avère le plus consistant album de l’artiste Tokimonsta.

Il y a une dizaine d’années, la compositrice et DJ californienne Tokimonsta émergeait de ce formidable laboratoire que sont les soirées Low End Theory à Los Angeles pour contribuer à l’érection de l’influente scène rap expérimentale californienne aux côtés des Flying Lotus, Nosaj Thing, Daedelus et cie. Puis, elle a contracté une rare maladie vasculaire cérébrale qui a bouleversé sa vie ; après deux chirurgies au cerveau, elle perdait l’usage de la parole et toute faculté de « comprendre » la musique. Quelques mois plus tard, elle lançait néanmoins son cinquième album, Lune rouge, récit d’une miraculée à l’aube de sa performance à l’Igloofest.

 

« Je vais bien, merci — mais un peu enrhumée aujourd’hui… » répond candidement Jennifer Lee, jointe par téléphone dans sa Californie natale. Nous voilà rassurés, mais encore : sérieusement, comment allez-vous ? La musicienne comprend vite qu’elle devra à nouveau faire un bilan de santé complet au journaliste inquisiteur. « Tu sais, lorsque j’ai pris la décision de parler publiquement de ce qui m’est arrivé, je savais que j’allais devoir en parler longtemps. C’était le prix à payer si j’acceptais de partager mon expérience. »

 

Déjà, à l’adolescence, Jennifer Lee souffrait de maux de tête fréquents. En consultant différents médecins, un diagnostic improbable se dessinait : la maladie de Moyamoya, mot japonais signifiant « nuage de fumée », nommée ainsi pour ce qui apparaît sur l’image par résonance magnétique des patients atteints de cette maladie caractérisée par une contraction des vaisseaux sanguins du cerveau. « Dix ans plus tard, j’ai dû faire face à la réalité. J’étais sous le choc lorsqu’on m’a confirmé que c’était cette maladie. Rendue là, l’opération était nécessaire. »

 

Réapprendre à créer

 

Au réveil, Jennifer fut frappée d’aphasie. « C’était comme si mon cerveau avait été meurtri. » Heureusement, la procédure fut un succès et, après rémission, la musicienne assure n’avoir gardé aucune séquelle. « Je ne perçois pas la musique aujourd’hui autrement que je la percevais avant les chirurgies. J’imagine que c’est un peu comme si tu oubliais comment faire du vélo, puis que tu réapprenais à en faire. » Aucune différence, alors ? Même pas une envie étrange, disons, d’écouter du black metal norvégien ou d’enregistrer un album de polka ? « Je sais, ç’aurait été chouette de se réveiller avec des superpouvoirs, mais franchement, je suis seulement rassurée d’être aujourd’hui remise de ça… »

 

« Par contre, j’aborde la composition musicale différemment aujourd’hui, poursuit la musicienne. Je sens que mon inspiration vient d’ailleurs. Lorsque mes facultés m’ont été dérobées, j’ai réalisé combien la création était quelque chose de précieux. Désormais, lorsque je compose, je le fais avec plus de sincérité. Je ne fais pas de la musique pour que les gens l’aiment, je la fais d’abord pour moi. C’est une chose que je crois que j’avais perdue de vue avant les chirurgies. Après, j’ai dû réapprendre à créer de la musique à nouveau, mais surtout à faire quelque chose de plus personnel, de plus important. »

 

Paru sur sa propre étiquette, Young Art Records, en octobre dernier, Lune rouge s’avère le plus consistant album de l’artiste évoluant sous le nom de scène Tokimonsta. Les traces de pop mélancolique étaient déjà présentes sur ses précédents albums, même sur les explorations hip-hop de ses débuts. Mais la forme rythmique a dévié vers les musiques électroniques, downtempo, house, et les orchestrations de synthétiseurs sont plus épurées qu’auparavant. « Je suis la somme de tout ce que j’ai écouté dans ma vie ; j’ai grandi avec le hip-hop, puis le house et le techno, puis le drum bass. C’est dur à expliquer, mais je sais que toutes ces influences finissent par émerger dans mes compositions. »

 

Presque toutes les chansons mettent en valeur les contributions vocales de ses collaborateurs, dont Selah Sue, Isaiah Rashad et Joey Purp, qui tirent le cohérent album vers le R B. Jennifer Lee évoque également ses racines coréennes sur le chaleureux groove hip-hop de Bibimbap, où on reconnaît le son pincé du gayageum, instrument traditionnel se comparant à la cithare. « Ma manière de travailler la musique est demeurée la même, mais depuis la chirurgie, je me sens plus curieuse. Je ressens le besoin d’en apprendre le plus possible sur la manière de travailler le son en studio, la production et la réalisation. »

 

Des liens avec Montréal

 

L’expérience des deux dernières années a motivé Jennifer Lee à mordre avec encore plus de force dans la vie et dans la musique. Les vannes sont ouvertes, assure-t-elle. « J’ai envie de composer et d’enregistrer le plus possible », confie-t-elle, avant de confirmer la sortie prochaine d’un nouvel EP. En parallèle, elle pilote la destinée de sa maison de disques, qui a d’ailleurs recruté le producteur house montréalais Cri.

 

« Ce gars-là est tellement talentueux ! C’est mon manager qui l’avait déniché ; il m’a dit : “Faut que tu écoutes ce qu’il fait.” Cri repousse les frontières du house, à sa propre manière. Alors oui, ça renforce mon lien avec Montréal, mais tu sais, j’ai toujours aimé cette ville. Je ne crois pas y être déjà allée lorsqu’il fait aussi froid, par contre… »

 

Tokimonsta sera sur la scène principale de l’Igloofest, au Vieux-Port de Montréal, samedi soir à 21 h 15, suivie du producteur et DJ britannique Bonobo.

Quatre ans de Qualité De Luxe

Les amateurs de musique dansante qui résistent moins bien au froid trouveront refuge, vendredi soir, à la galerie Artgang, à la Plaza Saint-Hubert, où l’on soulignera à grands coups de basses le quatrième anniversaire des soirées Qualité De Luxe. Animées par les DJ Poirier, Kyou et Mr. Touré, ces soirées bimensuelles sont devenues le moment par excellence pour découvrir le meilleur des musiques de danse modernes du continent africain et des Antilles. Avec leur habile mixture de soca trinidadien, de dancehall jamaïcain et de rythmiques fraîches d’Afrique du Sud, du Nigeria et de la côte ouest africaine, le trio attire une foule hétéroclite, enjouée et multiculturelle, petit microcosme de la vie nocturne montréalaise. Au 6524, rue Saint-Hubert, de 22 h à 3 h.