Juanjo Mena pourrait-il succéder à Kent Nagano?

Le chef basque Juanjo Mena s’est dit ravi de travailler avec un orchestre qui connaît si bien la musique française.
Photo: Michal Novak Le chef basque Juanjo Mena s’est dit ravi de travailler avec un orchestre qui connaît si bien la musique française.

Le chef basque Juanjo Mena, 52 ans, dirigera mercredi et jeudi l’Orchestre symphonique de Montréal pour la troisième fois. Ce sera sa visite la plus importante à l’heure où l’OSM cherche officiellement un successeur à Kent Nagano.

 

Juanjo Mena est encore sincèrement ému et ébloui de sa seconde rencontre avec les musiciens de l’Orchestre symphonique de Montréal, dans Ibéria de Debussy et la 2e Suite de Daphnis et Chloé de Ravel. « J’ai tellement dirigé de musique française, mais arriver face à un orchestre qui connaît si bien cette musique, ses couleurs et ses caractéristiques et voir les musiciens aller chercher avec moi encore plus de choses dans la partition avec encore plus de risques, cela m’a touché », confie Juanjo Mena au Devoir. Celui qui « cherche la communication, l’entente et un esprit partagé pour faire la musique » qualifie la relation avec les musiciens montréalais de « merveilleuse ».

 

Ce plaisir est partagé et Le Devoir peut vous révéler qu’en dépit du phénomène Vasily Petrenko, si la succession de Kent Nagano était un Grand Prix de Formule 1 et Juanjo Mena un bolide, c’est bel et bien le chef espagnol qui a entamé la course en position de tête l’été dernier. Il est l’un des deux préférés des musiciens. Le nombre de concurrents était alors minime, puisque le réservoir des chefs crédibles et francophones invités à diriger notre orchestre dans les dix dernières années ne se compte même pas sur les doigts d’une main.

Je me sens bien d’avoir pris mon temps : 50 ans, c’est le moment où je commence à comprendre un peu mieux les choses, après 27 ou 28 ans de métier, de travail et tant de répétitions

À bien des égards, la carrière de Juanjo Mena rappelle celle de l’Autrichien Manfred Honeck. Il a pris son temps pour faire ses classes, apprendre son métier et éclore une fois la quarantaine venue. « Je me sens bien d’avoir pris mon temps : 50 ans, c’est le moment où je commence à comprendre un peu mieux les choses, après 27 ou 28 ans de métier, de travail et tant de répétitions. » Aux yeux de Juanjo Mena, « une carrière de chef, c’est long et cela se mène de manière rationnelle ». Il ne comprend pas comment un chef dans la vingtaine peut aller diriger la 1re Symphonie de Mahler devant un orchestre réputé sans réelle expérience, car « cheminer dans une partition est un processus long et on ne peut pas se présenter devant le public ou les musiciens en n’étant pas prêt ». « C’est vrai qu’on a l’impression qu’aujourd’hui, pour intéresser le public, tout doit être très rapide, très excitant, très grand, très fort, bref “trop”. Mais la musique est écrite, on ne peut la changer pour satisfaire à une demande sociale. »

 

Juanjo Mena déteste tout autant le confort. Nous nous rappelons à quel point il avait poussé l’OSM dans ses derniers retranchements dans la 5e Symphonie de Tchaïkovski pour son premier concert à Montréal qui avait suscité les commentaires dithyrambiques du Devoir. « La vie d’un musicien, c’est chercher les limites. Si on pense à la musique en termes de “faire les choses très bien”, rien ne se produit. La vraie musique surgit dans des moments d’instinct. Il faut donc être prêt, ouvert, attentif à ce qui se passe et réactif. » « L’OSM a été volontaire pour chercher beaucoup de choses », se souvient le chef à propos de ce concert.

 

Prêt pour Montréal

 

C’est la direction de l’OSM qui a demandé à Juanjo Mena de diriger à nouveau Tchaïkovski cette semaine. « Mon approche de la Pathétique est proche de ce que Tchaïkovski a écrit. Beaucoup de chefs pensent qu’ils peuvent se permettre beaucoup de choses avec ce compositeur. Il faut avant tout chercher à comprendre ce qu’il a écrit. Par exemple à la fin, après le choral de trombone et le tam-tam où Tchaïkovski meurt, le tempo est andante, c’est très simple cela ne ralentit pas ; il n’y a pas d’intention particulière. Il y aura toujours une interprétation personnelle de la partition, mais au début face à l’oeuvre, il faut réfléchir à certaines décisions prises par le compositeur. »

 

Juanjo Mena, directeur musical du BBC Philharmonic depuis 2010 et premier chef invité de l’Orchestre national d’Espagne, serait-il prêt à accepter une offre de l’OSM ? « Pour être très clair, j’ai déjà eu des offres de deux grands orchestres en Amérique du Nord. Mais c’était au moment où je commençais à la BBC. J’ai donc dit non, car le travail à la BBC est très lourd avec parfois trois programmes par semaine et beaucoup d’enregistrements. »

 

« Maintenant, ce mandat s’achève après sept ans, et c’est le moment de changer », constate le chef qui quittera son poste au Royaume-Uni en août 2018. « Je ne ressens aucune pression pour aller ici ou ailleurs. Ce que je cherche, c’est une communication. C’est sûr qu’elle existe à Montréal. »

 

Reste désormais à savoir si l’OSM est pressé de combler le vide ou si l’institution va prendre le temps de multiplier les expériences. C’est cette seconde stratégie qui semble avoir les faveurs du comité de sélection. La course à la succession de l’actuel directeur musical pourrait alors être longue. Actuellement, l’OSM cherche donc coûte que coûte à élargir l’éventail des possibilités. Et Susanna Mälkki, engagée pour ouvrir le Festival de Lanaudière, fait assurément partie des personnalités ciblées.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 15 janvier 2018 11 h 28

    Les qualités d’un bon chef

    Jusqu’ici à l’OSM, chacun des nouveaux chefs apportaient avec lui une certaine expertise.

    L’art de l’interprétation ne découle pas de la perspicacité du chef à déchiffrer la partition, à lire entre les notes. C’est aussi son bagage interprétatif, le sien, celui des chefs dont il a été l’assistant et de tous ces trucs du métier glanés en dirigeant en tant que chef invité.

    Lorsqu’un chef invité à Vienne demande à une section de jouer Richard Strauss autrement et qu’il se fait répondre : « J’ai joué cela sous la direction du compositeur. Donc, je sais très bien comment cela doit être joué, Monsieur. », cela incite à la modestie.

    À Montréal, certains chefs ont apporté la grande tradition germanique. D’autres, l’expérience d’Ansermet (par le biais de Dutoit) dans l’interprétation de la musique française ou russe du début du XXe siècle. Nagano a apporté son expérience berlinoise de la musique plus tardive du XXe siècle (dont celle de Messian dont il a été l’assistant).

    Bref, contrairement à ce que pense beaucoup de gens du public, un chef n’est pas qu’un métronome vivant. C’est quelqu’un qui fait grandir l’orchestre.

    À cela s’ajoute la nécessité d’être un bon communicateur, un talent dans lequel excelle ailleurs un jeune chef québécois…