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    Réinventer un modèle pour l’Orchestre Métropolitain

    Le succès de la tournée européenne ouvre des perspectives jusqu’alors non envisagées

    9 décembre 2017 |Christophe Huss | Musique
    Yannick Nézet-Séguin affirme que son orchestre et lui sont comme des «touristes» à la Maison symphonique de Montréal: «Je ne peux pas rentrer, on reste bloqué dans les ascenseurs parce qu’on n’a même pas de cartes magnétiques d’accès!»
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Yannick Nézet-Séguin affirme que son orchestre et lui sont comme des «touristes» à la Maison symphonique de Montréal: «Je ne peux pas rentrer, on reste bloqué dans les ascenseurs parce qu’on n’a même pas de cartes magnétiques d’accès!»

    Le triomphe de la tournée européenne de l’Orchestre Métropolitain et de son chef, Yannick Nézet-Séguin, ne saurait rester sans lendemains : « Le Métropolitain a le devoir de tourner », croit le chef, joint jeudi à Philadelphie, une fois la poussière retombée. Le hic, c’est qu’il y a un hiatus entre la modeste place qu’occupe cet orchestre dans l’écosystème classique de son pays et son inéluctable destinée d’ambassadeur international des plus nobles valeurs de notre société.

     

    Le triomphe de la tournée européenne du Métropolitain n’est pas un feu de paille. En Allemagne, Die Welt, une institution de la presse là-bas, est allé jusqu’à parler du concert de Hambourg comme d’« un nouveau mètre étalon de l’excellence, difficile à surpasser ».

     

    Après le scandale James Levine — le chef du Metropolitan Opera de New York (MET) a été suspendu pour avoir présumément agressé trois adolescents —, Yannick Nézet-Séguin va apparaître, plus que jamais, comme le sauveur de ce même MET dont il prendra la tête en 2020 avec, en prime, une résonance planétaire dans les salles de cinéma. Dans la foulée, la présence raréfiée du chef en Europe à partir de ce moment-là, jumelée à une curiosité accrue du public en Asie, va entraîner le Métropolitain, l’orchestre où Yannick s’est forgé, dans sa conquête du monde.

     

    Trois secteurs, trois messagers

     

    En une semaine, le Canada, le Québec et Montréal se sont trouvé de nouveaux ambassadeurs culturels. Mieux que cela : ces ambassadeurs-là sont d’ores et déjà, pour reprendre l’image de Die Welt, des mètres étalons, car ils véhiculent non seulement des valeurs de savoir-faire, d’excellence et de créativité, mais aussi de puissantes dimensions intangibles : la solidarité, la générosité, le partage et le don de soi. Le monde en est demandeur, dès la saison 2019-2020. Le temps du marché n’est pas celui des atermoiements politiques.

     

    « Ni vous ni moi ne pensions avoir cette discussion à ce niveau-là aujourd’hui », confie Yannick Nézet-Séguin, qui estime que non seulement le Métropolitain a le devoir de tourner, mais qu’il ne saurait être assujetti à des limites pour le faire, qu’elles soient financières, logistiques ou même politiques. « Je peux vous révéler que la direction du MET et moi pensons refaire tourner l’Orchestre du MET avec des projets concrets de programmes vocaux. Dans mon monde idéal, il y aurait donc trois territoires : l’Amérique, l’Europe et l’Asie avec une rotation de mes trois ensembles [MET, Philadelphie, Métropolitain] sur ces trois secteurs. Je suis à l’aise avec ça. »

    Je vais oser m’avancer [...] en disant que j’ai envie qu’on discute d’un contrat evergreen ; c’est-à-dire renouvelé automatiquement à moins que quelqu’un veuille arrêter
    Yannick Nézet-Séguin, au sujet de son contrat avec l’Orchestre Métropolitain

    La dure réalité du quotidien

     

    La réalité est loin de ces belles perspectives. Pour le Conseil des arts du Canada (CAC), sur les 16 orchestres canadiens ayant des budgets importants, l’OM se situe au 9e rang des budgets d’exploitation et au 16e rang en matière de montant octroyé par rapport au nombre de concerts donnés annuellement. « On parle de 80 000 dollars par an, détaille Yannick Nézet-Séguin. Au début, on prétextait la qualité artistique, puis le manque de compositeurs canadiens… toujours des excuses jusqu’à ce que l’on apprenne qu’il y avait une sorte de loi non écrite qu’un seul orchestre par ville devait être subventionné. »

     

    La direction du Métropolitain estime entre 800 000 $ et 1 million de dollars son manque à gagner, « exactement ce que le Conseil des arts devrait nous donner s’il était équitable », calcule le chef. Une telle dotation permettrait d’affecter l’argent du mécénat aux projets spéciaux, les tournées par exemple.

     

    Pour rassurer les subventionneurs, Yannick Nézet-Séguin serait-il prêt à faire corps avec l’institution en devenant chef à vie, comme Karajan, jadis, à Berlin ? « J’avais envisagé de changer de titre après 2021 et laisser ma place à un autre chef principal. Là, il n’en est plus question : je veux rester capitaine. Sans dire “à vie”, je vais oser m’avancer ici même, dans Le Devoir, en disant que j’ai envie qu’on discute d’un contrat evergreen ; c’est-à-dire renouvelé automatiquement à moins que quelqu’un veuille arrêter. »

     

    Le chef estime l’OM « mieux traité » par le Conseil des arts et lettres du Québec (CALQ), mais se plaint d’une « iniquité » par rapport à l’Orchestre symphonique de Québec (OSQ) et l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) parce que les vertus de saine gestion n’y sont pas reconnues. « Nous n’avons pas un exercice dans le rouge, pas de déficit accumulé, nous faisons nos devoirs sociaux et rien ne bouge. Quand vous vous faites dire : “C’est très important de faire ci et ça”, que vous le faites et que ceux qui ne font pas ces devoirs-là gardent leur niveau de soutien alors que vous n’augmentez pas, cela devient frustrant. »

     

    Yannick Nézet-Séguin ne demande pas le même argent, mais un traitement équitable afin de pouvoir payer ses musiciens 220 dollars par concert au lieu de 143 dollars et augmenter de 32 à 42 le nombre de ses cordes.

     

    Les touristes de la Place des Arts

     

    Le cas de Montréal est encore plus rocambolesque. « J’arrive à la Maison symphonique, je ne peux pas rentrer, on reste bloqué dans les ascenseurs parce qu’on n’a même pas de cartes magnétiques d’accès ! » Les visiteurs répètent dans la salle D au niveau -3 de la Place des Arts et ne voient la Maison symphonique qu’une seule fois avant le concert. « Pour changer le réglage de la salle, cela nous coûte des milliers de dollars parce que nous n’avons pas le statut de 2e résident et qu’on part toujours du réglage de l’OSM. C’est comme si nous étions des touristes. »

     

    Selon Yannick Nézet-Séguin, de ce point de vue, les choses peuvent changer vite : « Le gouvernement du Québec et le ministère de la Culture peuvent nous accorder le statut de compagnie résidente de la Place des Arts. Cela nous permettrait d’être plus impliqués dans la planification. » Le chef rêve d’un « statut spécial avec la Maison symphonique pour négocier la possibilité de s’entendre avec l’OSM sur quatre blocs dans l’année où nous aurions aussi accès aux salles de répétition. Cela réglerait le problème de la salle D ».

     

    Cela serait fort mérité pour un orchestre qui offre désormais une vitrine internationale à la fine fleur des musiciens issus de nos institutions d’enseignement. L’Europe a ainsi vu briller, en tant que chefs de pupitre des cors et des trompettes, Louis-Philippe Marsolais et Stéphane Beaulac, tous deux récemment jugés indignes d’occuper des postes subalternes à l’OSM. « Mes musiciens sont très heureux musicalement à l’OM, mais ils ont une famille à nourrir et, s’ils gagnent 20 000 $ dollars à l’OM contre 80 000 $ à côté, je peux effectivement les perdre à tout moment. »

     

    Tout cela serait d’autant plus dommage que l’OM leur offre un milieu de travail en français, contrairement à l’OSM, qui travaille principalement en anglais, comme on l’a vu dans le documentaire intitulé La mission de Kent Nagano. « La question du français est intéressante parce que pour nous cela a toujours été important de parler haut et fort du recrutement national », souligne Yannick Nézet-Séguin.

     

    « La différence est énorme. Je ne veux pas être nationaliste ou chauvin : il s’agit simplement d’adéquation entre notre fierté à propos des conservatoires et l’excellence de la formation musicale et le fait que le grand orchestre du Québec, quand il fait des auditions nationales, plus personne n’y va tant tout le monde sait très bien désormais qu’ils ne vont prendre personne pour aller recruter à l’international. »

     

    « Je ne veux pas avancer une statistique saugrenue, poursuit le chef, mais l’OSM a probablement 50 % de l’orchestre qui n’est pas du Québec avec un bon 30 % d’Américains. Je n’ai rien contre cela, c’est la règle internationale. » À Rotterdam, lui-même compte beaucoup de Russes, de Français et de Belges. « Mais si on en arrive à la francophonie, votre question touche au fait de mettre les ressources nationales [ou d’une province] au profit d’un ambassadeur qui représente toutes les valeurs dont on s’enorgueillit dans cette province. Sans avoir besoin d’aucune béquille, d’aucune aide, nous sommes arrivés à prouver qu’on pouvait être non seulement d’un niveau international, mais aussi véhiculer des dimensions uniques québécoises. »













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